LE DETACHEMENT DU POUVOIR
Le troisième renoncement que l'Eglise demandera à ses clercs sera le détachement du pouvoir. Là encore, elle rompra avec toutes les traditions antiques.
Chez les Hébreux, on débute par le régime de la théocratie. Moïse, l'envoyé de Dieu, le grand libérateur, a l'autorité complète, il a reçu sur le Sineï les tables de la Loi, il commande à tous ceux qui dirigent les tribus. Après lui, les Juges revêtus d'un caractère sacré, conduiront le peuple de Dieu. Quand ce peuple veut un roi, à l'instar des nations qui l'entourent, Samuel, le dernier des Juges, accède à leurs désirs, mais alors, il donne l'onction sainte à Saûl, et tous ceux qui régneront après ce premier monarque devront être aussi les oints du Seigneur.
Dans l'Inde, les prêtres forment la première des castes, celle à laquelle sont subordonnés les guerriers, les hommes du négoce et les parias.
Quand la Grèce en est à son âge héroïque, elle voit dans Minos, son premier législateur, et Mines sort aussi du temple pour dicter des lois aux cités naissantes. Plus tard, la Grèce sera plus rationa-
liste que religieuse, mais elle n'oublie pas le passé et elle frappe sans merci ceux qui mettront en doute le polythéisme, sa religion d'Etat.
A Rome, Nu ma, qui succède à Romulus et qui dicte à la cité ses premières lois, se présente comme inspiré par la déesse Egérie, il parle au nom du ciel.
Plus tard, selon le mot de Gicéron, les Pères Conscrits répètent au peuple: « Les dieux s'en vont, la République est perdue. »
César, le grand novateur qui a passé le Rubicon et qui va changer le vieux monde, revendiquera une magistrature qui dépasse toutes les autres : pour assurer sa future dictature, il se fera reconnaître et proclamer pontife au Capitole.
Tout autre sera l'orientation de la religion nouvelle : ce n'est point en mettant à son service les pouvoirs humains qu'elle veut et qu'elle doit conquérir le monde.
Tout d'abord, les exemples et les préceptes du Sauveur indiqueront qu'elle doit suivre une autre route.
Le Christ, par sa mère et son Père adoptif, descend de l'antique race royale de David : il ne se prévaudra pas de cette illustre origine, qui pouvait le rendre plus auguste aux yeux des Juifs. Il naît dans une étable, il est élevé dans le pauvre atelier de Nazareth : quand l'âge d'homme arrive, il n'est ni lévite, ni prêtre, ni docteur de la loi, bien que le Christianisme, qu'il apporte au monde, ait, pour
assise souterraine et indestructible, cette religion juive qui n'est que la longue prophétie de son avènement.
Quand les années de la prédication commencent, la foule, frappée par ses miracles, veut deux fois le proclamer roi : il se cache dans le temple ou se retire au désert pour fuir ces acclamations populaires.
Apprenant le Pater à ses Apôtres, il leur dit : Demandez à Dieu que son règne arrive : mais il ne leur commande pas d'établir ce règne comme s'établissent les règnes temporels des empires.
Quand il entre à Jérusalem pour ce triomphe éphémère qui précède de huit jours la Passion, la foule s'écrie : Hosanna au Fils de David : mais une force mystérieuse empêche de le proclamer roi. Ce titre ne lui sera donné que par une amère ironie, lorsqu'on inscrira sur la croix de son supplice : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs.
Les Pharisiens lui posent-ils une captieuse question, lui demandent -ils si on doit payer le tribut à César ? Au risque de blesser le vieil esprit national d'un peuple, qui supporte, en le maudissant, le joug des Romains, il répond: « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » C'était affirmer hautement, pour la première fois, une distinction fondamentale, méconnue par l'antiquité tout entière, la distinction des deux pouvoirs, celui de Dieu et celui de l'homme. Non, les deux Pouvoirs ne reposeront pas sur la même tête. S'il en était ainsi celui qui est de l'ordre le plus élevé, absorberait
celui qui est de Tordre le plus humble, le relatif se fondrait dans Tabsolu, ou devrait disparaître. Ce n'est point là ce que veut le Christ ; il fait sa part à la liberté humaine, à la liberté sociale, qui sont, Tune et l'autre, dans le plan de la création.
Si les Juifs ont jeté des palmes sur le passage du Christ, s'ils ont crié hosannah au Fils de David, ces enthousiasmes d'un jour ne sont que le début de la semaine sanglante, qui va se terminer par le drame du Golgotha. Quatre jours à peine se sont écoulés, et la passion commence.
Lorsque le Christ est trahi par un des siens, abandonné par ses apôtres comme par ses disciples, l'un d'eux veut un instant le protéger, et, tirant le glaive, il abat l'oreille d'un des serviteurs du Grand Prêtre. Le Sauveur l'arrête, et lui fait remettre l'épée au fourreau : « Plus de douze légions d'anges, dit-il, pourraient me défendre, mais celui qui tire l'épée périra par l'épée. »
La force ne sera donc point au service de l'Eglise, qui est immortelle, et qui n'agit point avec les armes des sociétés qui meurent.
Après le supplice de la Croix, le Christ reste trois jours au tombeau, enseignant ainsi qu'une vie cachée doit être la vie de ceux qui seront ses continuateurs, et, comme s'il y avait un symbole ou une prophétie dans la sépulture silencieuse du divin Maître, l'Eglise restera trois siècles aux catacombes, avant de se répandre sur le monde.
Après la résurrection, le Christ se montre aux
siens, avec son corps transfiguré, mais c'est pour leur dire encore que la grande loi de Tapostolat sera toujours le détachement du pouvoir et des dignités humaines.
Il n'apparaît pas pour les confondre à ses accusateurs, à ses juges, à ses bourreaux, il apparaît tout d'abord à la pécheresse de Béthanie. à Magdeleine, qui portera désormais, dans le désert, la double auréole de son repentir et de son amour.
Il apparaît aux disciples d'Emmaûs, qui n'ont point l'intelligence des Ecritures et qui ne s'attristent de la mort du supplicié que parce qu'ils espéraient de lui le rétablissement temporel du vieux royaume d'Israël. A ces aveugles, il reproche leurs désirs terrestres, et, en disparaissant, après la fraction du pain, il leur indique qu'il est venu fonder un autre et invisible royaunie, différent des empires de ce monde.
Le Christ apparaît aussi à Pierre, le chef de l'Eglise, aux apôtres réunis au Cénacle, dans la crainte des Juifs. A tous, il annonce qu'ils régneront sur la terre, mais qu'ils y seront persécutés, comme lui et pour lui.
Parlant des puissances terrestres : « Elles vous chasseront, dit-il, de leurs synagogues, et le temps va venir que, quiconque vous fera mourir, croira faire un sacrifice à Dieu. » Le Christ ne demande pas aux siens de résister, mais de souffrir. Le don qu'il leur apporte, et qu'ils doivent donner au monde c'est la paix, pax çohis.
Cette grande leçon du détachement, le Christ la continue, même lorsqu'il a quitté ses apôtres et ses disciples. Il leur a laissé son testament, dans la nuit mémorable de la Cène. Le grand miracle de cette nuit solennelle, ils devront le renouveler en mémoire de lui, jusqu'à la consommation des siècles. Le Dieu- Homme restera parmi nous, mais, à Tétat latent, subissant, à nos yeux, une sorte d'anéantissement, vivant réellement, pour le croyant, sous les apparences du pain et du vin. Et comme l'Evangile sera prêché partout, pas une minute ne s'écoule, sans l'oblation de la sainte victime. Le divin Sacrifice est toujours continu.
Ainsi se perpétue la vie humble, la vie cachée du Christ, qui servira d'exemple. On ne saurait mieux affirmer, ni pousser plus loin, la grande loi du détachement.
Cette loi est entendue, et pratiquée, dès le début des missions apostoliques.
Au lendemain de la Pentecôte, quand les apôtres sortent du Cénacle, fortifiés par l' Esprit-Saint, ils n'ont qu'une arme unique de propagande, la parole : (( Allez et enseignez, leur a dit le Christ, allez prêcher l'Evangile à toute créature » ; ils vont et ils enseignent. Or, voyez la puissance de ces détachés. Les Juifs, venus des contrées les plus éloignées, pour célébrer, à Jérusalem, la fête des Tabernacles, ont entendu Pierre et ils s'écrient, étonnés, presque terrifiés : « Ces gens-là qui nous parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens? Comment donc les entendons-
nous parler, chacun, la langue de notre pays? Parthes, Mèdes, Elamites, ceux d'entre nous qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Egypte et la Libye, qui est proche de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs ou Prosélytes. Cretois et Arabes, nous les entendons tous célébrer, chacun en notre langue, les merveilles de Dieu (1). »
Saint Paul qui fut d'abord persécuteur de l'Eglise naissante et qui devient l'apôtre des Gentils, doit abandonner, en adoptant la foi nouvelle, Tantique idée de la contrainte. Lui qui assistait au martyre de saint Etienne, lui qui partait pour Damas, afm de frapper ceux qui n'avaient pas la religion de César, il écrira aux fidèles des nouvelles églises : (( Ayez aussi la chaussure aux pieds, pour aller prêcher la parole de paix ; prenez le casque du salut et Tépée spirituelle, qui est la parole de Dieu. » Cette arme-là doit leur suffire.
Quand l'Eglise est encore aux catacombes ou qu'elle en sort à peine, elle n'a pas d'autres armes : la parole est son glaive unique. Elle ne garde que celui-là, même quand les temps sont meilleurs, quand les chrétiens deviennent plus nombreux, lorsque Tertullien, le grand apologiste, peut dire aux païens : « Nous, chrétiens, nous sommes partout, au forum, dans les légions, à Rome et aux frontières de
1) Epître du Dinianclie de la Pentecôte.
TEmpire, partout, jusque dans le palais de César : nous ne laissons vides que vos temples. »
Spartacus s'était révolté et avait ébranlé le monde romain par la guerre servile : l'heure eût été propice pour les chrétiens s'ils l'avaient voulu : mais la foi nouvelle leur interdit de recourir au glaive, même lorsqu'ils peuvent invoquer le droit de légitime défense. Quand on demande à la Légion Thébaine composée en majorité de chrétiens, de sacrifier aux idoles, elle refuse, mais se laisse immoler. Ces soldats, qui ont défendu l'empire contre les barbares, ne tirent pas l'épée pour se défendre euxmêmes.
Avec l'empereur Constantin, commence une nouvelle période. L'Eglise n'a plus à redouter le glaive des Césars, on ne persécute plus ses représentants : ceux-ci auront, dans certains cas et dans certaines limites, des attributions qui les font participer à l'exercice du pouvoir civil : aux évêques, on donne les temples antiques et les privilèges des prêtres païens : ils exerceront le droit d'asile, et le criminel poursuivi ne pourra être appréhendé dans leurs églises ; ils auront juridiction pour l'exécution des legs pieux et des legs de bienfaisance. Ils entrent dans les conseils de l'Empereur, et saint Grégoire de Nazian^e écrit ce mot célèbre qui résume la situation nouvelle : « L'Empire est le gouvernement impérial du Christianisme. »
Les menses épiscopales et les couvents des clercs réguliers deviennent riches, et à la possession du sol
et de certains édifices sont attachés des privilèges qui donnent aux détenteurs un exercice partiel de l'autorité publique.
Alors la loi du renoncement à la puissance temporelle est mise en péril, les convoitises surgissent et, avec les convoitises, les hérésies se multiplient, les clercs ont pris pied dans TEtat, l'Etat, à son tour, voudra prendre pied dans l'Eglise.
Constance se prononce pour les ariens, il exile alors saint Athanase, le défenseur énergique de la vraie foi.
L'empereur Zenon fera, de sa propre autorité, un édit théologique qu'il prétend imposer à tous ses sujets.
L'Eglise a eu des privilèges, on les lui fait payer par des servitudes.
A cette même époque, une double tâche s'impose à l'Eglise : celle de sauver les débris de la civilisation romaine, celle de civiliser à demi les barbares qui ont franchi la frontière de l'Empire et qui désolent les cités. Or, ce ne sera point avec l'autorité temporelle, qui lui a été partiellement dévolue, qu'elle remplira les deux missions, ce sera avec le prestige qui s'attache à l'autorité spirituelle.
Quand le pape Léon I^r arrête Attila aux portes de Rome, quand saint Loup l'arrête aux portes de Troyes, quand Geneviève, la vierge de Nanterre, la messagère de l'évêque de Lutèce, fait reculer les chefs barbares qui allaient piller la cité, c'est devant la croix et devant une autorité morale
que s'inclinent les hordes envahissantes : les privilèges temporels, concédés aux évêques et aux clercs par les empereurs de Gonstantinople et de Rome, n'y sont pour rien.
Quand les rois lombards comblent de biens le Souverain Pontife, et commencent à reconnaître son pouvoir temporel, ils font payer cher Toctroi de la royauté, ils exigent que tout nouveau Pape ne sera intronisé qu'après avoir obtenu leur placet^ c'està-dire leur assentiment, et le placet n'est donné qu'en exigeant un tribut. Les rois lombards s'arrogeaient ainsi un droit de suzeraineté sur Rome et sur les domaines concédés au Pape.
Arrive Charlemagne, qui est d'accord avec le pape Léon III, pour rétablir l'empire d'Occident et donner un sceau définitif à la royauté temporelle du Pontife, mais le nouvel empereur, sacré à Rome par le Pontife, maintient le p/ace^, avant l'intronisation du Pape-Roi.
Charlemagne, sur ce point, imite les rois lombards : seulement il n'exige point le tribut. Il faudra, plus tard, toute l'énergie de Grégoire VII pour faire disparaître, au moins momentanément, cette demi-servitude du placet^ prix de la royauté temporelle.
La féodalité se fonde lentement, et elle s'étend à peu près partout^Sa première cause est la misère des temps, les clercs sont fatalement engagés dans les mailles du réseau féodal. Dès le lendemain des invasions, on voyait des ingénus, des hommes libres, se
faire serfs, pour être protégés : la plupart préféraient être serfs des églises ou des abbayes, plutôt que serfs des seigneurs ; leur sécurité était plus assurée et leur servage moins dur. Pour le clerc, comme pour le seigneur, la puissance découlait de la possession terrienne : Tadage se généralisait : nulle terre n'était sans seigneur, nul seigneur n'était sans terre. Engagés dans les liens de la vassalité, les clercs ont des contingents à fournir à leur seigneur suzerain auquel ils doivent aide et secours, quand il est menanacé dans ses biens et son autorité. Alors on s'ingénie à tracer quelques règles pour que le clerc, engagé dans les liens de la vassalité, ne soit point enlevé à sa mission siprituelle. Ainsi à la guerre, il ne commandera point lui-même le contingent qu'il doit fournir, il aura un représentant à la tête de ses hommes d'armes ; mais qui ne voit combien la puissance temporelle qu'il exerce, sinon par lui-même, au moins par un mandataire est une formidable entrave à son apostolat !
Sans doute, les évêques et les Conciles traceront des règles qui interdisent aux clercs le port des armes, la participation et même l'assistance aux tournois, la chasse, au moins celle qui se fait à cor et à cri. Mais une partie de ces règles n'est cju'imparfaitement observée : le clerc est fatalement entraîné : trop souvent il sera enclin à suivre les préjugés et les habitudes des seigneurs avec lesquels il partage la puissance. On connaît la réponse du comte Dillon, archevêque d'Albi, auquel Louis XVI
reprochait l'amour de la chasse : a Sire, ces règles canoniques sont bonnes et salutaires pour mon clergé, mais elles ne sont pas faites pour les hommes de ma race. »
Quand la royauté concéda une part à TEglise dansrexercice du pouvoir judiciaire et qu'elle édicta que deux conseillers clercs siégeraient toujours au grand Parlement de Paris, on pouvait croire que ceux-ci exerceraient une salutaire influence pour la réforme des lois pénales, qui restèrent fort primitives jusqu'aux dernières années de la monarchie : on semblait même les convier à cette tâche en les dispensant de siéger dans toutes les affaires où la peine capitale pouvait être prononcée : représentants d'un Dieu crucifié pour tous les hommes, et qui n'a jamais donné la mort, ils ne pouvaient verser le sang en rendant des sentences. Cependant l'influence du clerc dans la haute assemblée fut absolument nulle pour amener la réforme désirée par les esprits élevés ; on continua les pratiques barbares, comme la question préalable, la torture infligée aux condamnés pour leur arracher le nom de leurs complices.
Les conseillers clercs se taisaient, ils restaient les hommes du roi, ils oubliaient aussi qu'ils étaient les hommes de Dieu. Ce n'est point à eux, c'est à Louis XVI, c'est au président Lamoignon, qu'on devra les édits de 1788 qui devaient effacer dans nos lois ces cruels procédés d'un autre âge.
En Allemagne, les chevaliers du Temple, ces moines soldats qui avaient été, au moyen âge, le rem-
part de la Papauté et de la chrétienté menacées, avaient la puissance et la richesse ; pour garder Tune et l'autre, ils adhéreront au protestantisme, et la dernière page de leur histoire si glorieuse jadis, est une lamentable défection : l'attache au temporel les perd à tout jamais.
Dans cette même Allemagne, les titulaires des grands évêchés sont électeurs de droit pour décerner la couronne impériale : ces honneurs, ces prérogatives temporelles ne les rendent pas plus forts pour accomplir leur mission et faire obstacle au protestantisme.
En Angleterre, c'est parce qu'il est riche et puissant que le haut clergé suit le roi Henri Mil dans les voies du schisme, croyant sauver ainsi ses prérogatives et ses biens.
Ainsi, partout s'affirme une loi mystérieuse qu'on ne viole pas impunément : la possession des pouvoirs temporels comme la possession des biens terrestres ne facilite pas la mission du clerc, elle paralyse son action et entrave sa liberté véritable.
Sans nul doute, ces règles pourront subir des exceptions : à certaines époques, dans certains milieux, le clergé séculier, le clergé régulier ont pu donner au souverain des fonctionnaires d'élite et de grands ministres, mais alors, presque constamment, l'homme d'Eglise disparaissait devant Thomme d'Etat : une des lois de la nature humaine nous empêche de remplir également bien des char-
ges différentes, exigeant des genres de vie, des aptitudes d'ordre presque opposé.
L'Eglise obéissait encore à ce principe lorsqu'elle ne permettait au clerc d'accepter des fonctions temporelles qu'après l'octroi d'une dispense et naturellement le clerc régulier l'obtenait plus difficilement que le clerc séculier parce qu'il est appelé à mener une vie plus cachée, une vie plus parfaite répondant mieux aux grands préceptes de l'Evangile sur le détachement.
Ce renoncement aux charges temporelles apparaît aux yeux de tous comme une règle salutaire pour le clergé séculier et pour le clergé régulier, mais les catholiques, qu'on nomme à Rome les zelanti et qu'on appelle, en France, les intransigeants, veulent, pour le Souverain Pontife, chef de l'Eglise universelle, une puissance temporelle qui serait, à leurs yeux, la garantie nécessaire de son indépendance spirituelle : à titre d'exception, ils veulent le Pape- Roi, roi à Rome et dans les contrées suburbaines.
Nous ne croyons pas l'exception nécessaire : en fait aujourd'hui, elle n'apparaît pas profitable.
La souveraineté du Pape-Roi a été, il est vrai, la plus ancienne des souverainetés et la plus digne du respect des peuples. Elle a surgi naturellement, amenée par les nécessités des temps. Constantin en pose le premier les bases, en donnant tout d'abord à l'Evêque de Rome des biens considérables. Les rois lombards et la comtesse Mathilde imitent Constantin, en augmentant les domaines pontifi-
eaux : les cités voisines de Rome, menacées par les envahisseurs, viennent elles-mêmes réclamer la protection du Pontife, et se placer sous sa tutelle. Cette tutelle ou cette souveraineté naissante n'apparaissait pas comme un joug, on l'envisageait comme une sauvegarde. Charlemagne, plus tard, ne fait que consacrer définitivement et étendre cette puissance temporelle déjà justifiée : mais la royauté du pape n'est qu'une royauté humaine, comme les autres royautés : comme celles-ci, elle subit des vicissitudes : elle s'est accrue lentement, elle peut décroître et disparaître, sous l'action du temps et des événements, sans que la puissance spirituelle diminue ; ainsi l'enseigne la doctrine, ainsi l'écrit l'histoire.
Les catholiques qui proclament nécessaire le pouvoir temporel du Pontife, ne sont-ils pas des catholiques de peu de foi, côtoyant l'erreur? Ils oublient que le Pape, infaillible dans les limites que nous avons tracées, est une puissance indéfectible dans sa fragilité.
Fragile a été sa royauté temporelle ; si elle eut, à certaines dates, quelques avantages, elle créa plus d'un péril, elle mit plus d'un obstacle à la mission spirituelle et apostolique du Pontife.
Tout d'abord, cette royauté temporelle constituée au centre de l'Italie et marchant de pair avec l'établissement de l'Empire d'Occident, suscitait l'hostilité latente des empereurs de Constantinople et les disposait, plus que jamais, à adopter le schisme de Photius qui n'avait point fait encore
tous les progrès que lui réservait l'avenir. A Byzance on n'oubliait pas que l'empire n'avait été divisé au début que pour mieux résister aux invasions asiatiques et aux invasions germaniques. Si, en Occident, les successeurs de Valentinien et de Théodose avaient succombé sous le flot des Barbares, cet échec ne faisait pas le droit et les souverains de Constantinople gardaient toujours la mission de protéger partout les débris du vieil empire. N'avaient-ils pas envoyé déjà dans la péninsule italique Narsès et Bélisaire? Les deux généraux avaient été vainqueurs. Quand, presque au lendemain de ces victoires, le Pape et Gharlemagne faisaient une royauté nouvelle et un nouvel empire au profit d'un roi germain, ne méconnaissaient-ils pas le vieux droit des empereurs? Aux yeux d'esprits très sérieux, le pacte du Pontife et de Gharlemagne fut un point de départ pour la propagation du schisme oriental, qui dure encore.
Au lendemain de la constitution du pouvoir temporel, solennellement ratifié par le pape et Gharlemagne, d'ardentes compétitions s'élèvent à Rome, pour l'élection des Pontifes. Les patrices de la grande cité, et les reîtres italiens qui s'appellent le comtes de Tusculum, ont leurs candidats au siège du Pontife-Roi: l'un d'eux veut faire un paped'Octavien, son fils naturel. Ge n'est pas la puissance spirituelle qu'ils convoitent, mais ils ambitionnent pour eux et leurs familiers, des postes bien rétribués,
les riches bénéfices et les subsides dont dispose le pouvoir temporel.
Les Pontifes-Rois étaient bien faibles pour se défendre ; leur royauté ne pouvait normalement s'étendre que sur une territoire limité, dépassant peu Tenceinte de la Ville Eternelle. On comprenait déjà que, le Chef des apôtres n'ayant pas dû tirer l'épée pour défendre son Maître, ses successeurs ne pouvaient avoir un grand royaume protégé par une puissante armée. Dès lors, le pouvoir temporel, ainsi restreint, avait besoin d'un protecteur, et, dans la longue période du moyen âge, on verra les empereurs allemands descendre constamment à Rome, pour deux buts, qui se confondent à leurs yeux : maintenir le pape-roi, et recevoir de lui, dans un sacre solennel, la couronne impériale qu'avait portée Charlemagne.
Mais alors le protecteur se montrait exigeant, il se faisait nommer patrice de Rome et, à ce titre, il voulait le privilège du placet^ autrement dit l'obligation pour le Pontife de n'être intronisé qu'en obtenant l'assentiment du pouvoir impérial.
Dans ces luttes presque continues du moyen âge le Pontife de Rome insistait souvent, soit seul, soit avec les évêques, pour conseiller aux belligérants la trêve de Dieu. On voit un Pape écrire au duc d'Autriche pour le prier de ne pas recourir dans ses Etats à la procédure dangereuse et barbare des épreuves judiciaires. Mais ces grands conseils d'humanité, la papauté les donne au nom de sa
puissance spirituelle : le pouvoir temporel dont elle est revêtue n'augmente en rien Tautorité de sa pacifique intervention.
Attaqué par les uns, mal défendu par les autres ce pouvoir temporel tentera, à la fm du moyen âge, un suprême effort qui, en cas de succès, le rendrait intangible. N'est-il pas, disent certains canonistes, une royauté unique ayant, sur les autres royautés, un droit spécial de suzeraineté, dans cette Europe féodale où tous sont vassaux ou suzerains? Le Pontife de Rome porte la triple tiare : il est évêque de la Ville de Eternelle, il est le chef de TEgiise universelle, il est le souverain temporel des Etats romains, ayant, à raison des deux titres précédents, une souveraineté qui n'est comparable à nulle autre. Cette théorie prendra corps avec la fameuse bulle de Boniface VIII, dite Clericis laicos.
La lutte est longue et terrible entre le Pontife et le roi de France, elle commence en 1295 et se termine en 1303.
Une bulle du Pape excommunie tout clerc consentant à payer un impôt sans Tordre du Saint-Siège ; elle excommunie également tous ceux qui établiront pareil impôt. Devant le mécontentement de Philippe le Bel, le Pape explique sa bulle dont il adoucit les termes et il prononce la canonisation de Louis IX croyant ainsi désarmer le roi.
Une lettre de Boniface VIII dit que, suivant le droit divin et le droit humain, les laïcs n'ont aucun pouvoir sur la liberté des clercs.
Dans une autre bulle de 1301, le Pontife dit : « Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes. » Philippe chasse le nonce qui a apporté la bulle et la fait brûler devant les Etats généraux. Pierre Flotte avait traduit la bulle en l'altérant : le Pontife signale cette falsification et dit au roi : (( Les monarques nous sont soumis quand il s'agit de péché )\ Il convoque les évêques à Rome, et déclare au Concile : « L'Eglise est une. mais elle a deux glaives, Tun spirituel, l'autre temporel : le premier est tenu par TEglise et la main des prêtres, le second pour l'Eglise et par la main des rois, mais selon la volonté du Pontife. »
Philippe s'arrête au projet de convoquer un Concile général devant lequel il traduirait le Pape ; on prête au Pontife la détermination de déposer le roi et de donner le royaume à Albert d'Autriche.
Pour prévenir la publication d'une nouvelle bulle, de Xogaret, qui a enseigné le Droit à Toulouse et qui sera plus tard garde des sceaux du roi, se rend en Italie avec Sciarra Colonna. Le Pontife est fait prisonnier et frappé à la joue par Colonna ; délivré par les habitants d'Anagni, il rentre à Rome, où il meurt en 1303.
Le pontificat de Boni face VIII marque l'apogée du pouvoir temporel, mais il est aussi le point de départ de sa décadence. Si Boniface VIII avait eu le dernier mot, les Etats chrétiens auraient formé une fédération universelle sous le sceptre des papes, mais le projet grandiose du Pontife devait échouer :
la puissance spirituelle reste intangible : la puissance temporelle décroit par étapes successives.
Le temps marche, il accuse lentement cette décadence : c'était dans la logique des choses.
L'exercice du pouvoir spirituel implique, chez le Pontife qui doit se proclamer le serviteur des serviteurs de Dieu, un renoncement moral aux dignités humaines : Texercice du pouvoir temporel conduit trop souvent aux grandes ambitions et aux fautes lourdes.
Alexandre VI, de néfaste mémoire, comble de biens et de dignités ses deux fils naturels, notamment César Borgia.
Jules II ne donnera pas les scandales de son prédécesseur, mais il est prince temporel plutôt que pontife ; il revêt le casque et porte Tépée. Très italien, il veut la gTandeur de ITtalie et la grandeur des Etats romains. A ceux-ci il annexe le duché de Parme, mais Tannexion dure peu, le Saint-Siège doit abandonner la conquête : la rétrocession ne sert pas plus le prestige du Pontife que ne Tavait fait la prise de possession.
Prince italien, il eut des démêlés avec le duc de Ferrare : trop faible pour la lutte, le duc sollicite l'appui du roi de France, Louis XII. Jules II marche avec une armée contre le duc. Pour mieux assurer le succès de la campagne, il excommunie à la fois le protecteur et le protégé, jetant l'interdit sur la France tout entière. Sans doute, pour justifier l'in-
terdit. le Pontife allèg-uera que la France a fait alliance avec le sultan ; mais nous n'en sommes plus au temps des croisades, La France est depuis longtemps en paix avec la Sublime-Porte. En quittant l'Orient, elle a obtenu les capitulations qui garantissent aux chrétiens l'exercice de leur culte et certains privilèges.
Aussi la colère de Jules II dure peu : la paix se signe avant la bataille, et la bulle d'excommunication est promptement retirée. Là encore il faut constater que les préoccupations du Souverain temporel servaient mal le Pontife : elles entravaient sa mission spirituelle au lieu de la fortifier.
Dans les temps modernes, le pouvoir temporel du pape ne se maintient que difficilement. Qu'il ait succombé à la fm du xviii^ siècle, au moment où éclate la Révolution Française, en 1848, lorsque tous les trônes sont ébranlés, il n'y a dans ces chutes rien qui doive surprendre. Bien d'autres pouvoirs tombaient à la même époque ; mais un fait plus sérieux se produisait. Ramené de Gaëte à Rome par l'armée française, lorsque la paix est partout rétablie, le Souverain temporel ne règne plus dans la Ville Eternelle avec le seul appui de ses propres sujets : il lui faut, pour garder les Romagnes, une nombreuse armée autrichienne, il lui faut, pour garder Rome, une armée française. Il tombe de nouveau en 1870, lorsque nous avons en France l'invasion allemande et la Révolution, lorsque l'Empire n'est plus là pour le protéger.
Nous répudions hautement et condamnons les menées révolutionnaires, qui ont préparé de longue main sa chute afin d'établir à Rome la Maison de Savoie, et dans la péninsule entière Tunité italienne. Mais, si coupables que soient les envahisseurs, en histoire les vieux moules brisés ne se reconstituent pas. Il en fut ainsi chez nous en 1789. Iniques furent les lois qui dépouillèrent le clergé de ses biens, modeste fut plus tard l'indemnité allouée aux dépouillés ; mais le patrimoine ne fut pas reconstitué. Il en sera probablement de même pour le vieux pouvoir temporel du Pontife.
Depuis quarante ans, Tindépendance h peu près complète du chef de TEglise s'affirme de façon continue, malgré la disparition de son pouvoir tempoporel.
Ainsi, en 1864, lorsque ce pouvoir est déjà bien affaibli, lorsque le Pape a perdu les Marches et rOmbrie, ces provinces, qui servaient de rempart à la Ville Eternelle, le Souverain Pontife n'hésite pas à trancher seul, sans le concours d'un Concile ou des Evêques {episcopis assistantibus^ non consentientibus), une question dogmatique vivement controversée au moyen âge et non résolue alors, celle de rimmaculée Conception de la Vierge mère de Dieu. Tout le monde catholique s'incline avec respect devant la décision ; nul ne critique l'initiative du Pontife, plus hardi que les anciens Docteurs, plus hardi que ses prédécesseurs, investis jadis d'un pouvoir temporel moins restreint.
Dans le cours de Tannée 1870, lorsque le pouvoir temporel est à la veille d'une chute complète, Pie IX réunit à Rome le Concile œcuménique du \'atican, dérogeant, nous Tavons dit, à une tradition séculaire, il juge que, dans les temps actuels, il n'est ni nécessaire ni utile d'appeler au Concile les représentants des puissances catholiques : on ne leur notifie ni la bulle d'indiction ou de convocation, ni les décisions de l'Assemblée, qui siège et délibère à. Rome en toute liberté.
Depuis la chute complète du pouvoir temporel, chute qui suit de quelques jours la Révolution de 1870, deux Conclaves ont été réunis ; deux élections pontificales ont eu lieu dans la Ville où s'est installée la dynastie de la Maison de Savoie : les Conclaves ont délibéré en paix ; les élections se sont faites avec entière liberté. Aux yeux de l'Europe attentive, la nouvelle dynastie se serait déshonorée, si elle avait apporté une entrave, si elle avait manifesté une préférence : elle se proclamait liée par la loi des garanties ; on peut et on doit trouver cette loi insuffisante, mais il faut reconnaître que jamais réunion de Conclave et élection du Pontife n'ont eu lieu avec une plus grande indépendance. C'est dans ce dernier Conclave que tombe définitivement une dernière servitude jadis formulée lors de l'élection du Pape- Roi, quand il exerçait un pouvoir temporel : s'appuyant sur une tradition surannée qui rappelait un peu le placet des rois lombards et des empereurs d'Allemagne, le cardinal-archevêque de Cracovie,
agissant sur Timpulsion de TAutriche, se lève pour écarter la candidature du cardinal Rampolla qui ne serait pas persona grata aux yeux du gouvernement austro-hongrois. Le cardinal Rampolla décline toute candidature, mais en même temps, il proteste avec énergie contre ce retour aux errements du passé. Le Conclave donne raison au Cardinal Rampolla : la prétention d'écarter la persona non grata est bien morte aujourd'hui, comme le placet.
A l'heure actuelle, les régimes politiques se sont profondément modifiés chez tous les peuples européens. Ces changements sont dans la nature des choses : les sociétés humaines ne sont jamais immobiles. Si le pouvoir temporel du Souverain Pontife devait encore se reconstituer, sur quelle base nouvelle se ferait cette reconstitution? Il serait bien difficile de le dire.
L'Eglise, nous l'avons indiqué, a, en dehors de tout pouvoir temporel, une constitution sui generis qui rappelle tous les autres régimes sans en copier aucun. Il faudrait que le pouvoir temporel ne fît jamais échec à ce régime : pour assurer ce résultat, ceux qui veulent le Pape- Roi inclineraient logiquement à une théocratie admettant le principe de la religion d'Etat avec toutes ses conséquences : or, il faut reconnaître qu'aujourd'hui, plus que jamais, les populations seraient hostiles à un semblable régime qui ne pourrait s'établir et se maintenir que par la force.
Si on écarte la théocratie, on ne voit pas bien la royauté du Pape fonctionnant soit avec un régime constitutionnel, soit avec un régime démocratique.
Mais, allons au fond des choses, et notons les difficultés de toutes sortes que rencontrerait le Pape-Roi quelle que soit la nature du régime temporel qui serait adopté.
Il y a plus de deux siècles, un Pape, aux sentiments généreux, voulut abolir la peine de mort dans ses Etats. Durant les années qui suivirent, les assassinats se multiplièrent dans une telle proportion qu'on jugea nécessaire de revenir à l'ancienne législation et de rétablir la peine capitale. En sauvant la vie de quelques coupables, on avait sacrifié celle de nombreux innocents. Mais alors, la conscience délicate des Pontifes s'alarme de nouveau : envoyer à la mort le condamné qui refuse les sacrements et qui persiste dans l'impénitence finale est un acte auquel le Souverain spirituel hésite à donner son concours : le condamné était mis en chapelle, et on sursoyait à l'exécution jusqu'au moment où il consentait à recevoir les secours religieux. En persistant dans son refus, celui-ci échappait ainsi au dernier châtiment. La sentence du juge était mise en échec par la conscience du Pontife, qui ne verse pas le sang, et qui ne doit exposer personne à la damn-a tion.
On connaît les angoisses de Pie IX à l'occasion de l'affaire Mortara, qui eut, au xix® siècle, un si grand retentissement. L'enfant, d'origine juive, avait été
baptisé, à Finsu de ses parents, par une servante catholique. Instruit plus tard du fait, le père, invoquant les prérogatives de la puissance paternelle, tenait à faire de son fils, encore mineur, un circoncis, un véritable enfant d'Israël : il s'adressait aux tribunaux, leur demandant de condamner les personnes qui avaient soustrait son enfant à son autorité et l'avaient placé dans un couvent pour qu'il pût y garder la foi catholique. Alors se posa l'inexorable dilemme : le souverain temporel ne devait-il pas écouter le père? Le Pontife ne devait-il pas protéger contre la circoncision celui que le baptême venait de rendre membre de l'Eglise?
Ou le juge donnait tort au Pontife ou le Pontife désavouait le juge.
Nul ne saura jamais, disait Pie IX, les tourments que la pauvre servante des époux Mortara a donnés, sans le savoir, au Pape et au Souverain.
Autres angoisses pour son cœur généreux quand il avait à remplir et à concilier deux fonctions d'ordre si différent. Dans tous les Etats civilisés qui se pénètrent et se visitent réciproquement, existe une police des mœurs, qui devient plus que jamais nécessaire ; on prend des mesures pour enrayer la peste, ou la lèpre ; on doit en prendre aussi pour enrayer ces maladies contagieuses qu'entraîne la débauche et qui atrophient la race? Alors il est rationnel d'édicter des règlements, autorisant des arrestations, des visites, des détentions plus ou moins temporaires, sans décision de justice. Ces rè-
glements pèsent souvent d'un poids bien lourd sur des malheureuses, victimes de leur propre débauche, victimes aussi quelquefois d'agents préposés à un service souvent arbitraire ; puis, en réglementant la débauche, on fait plus que la tolérer, on semble l'autoriser.
De telles mesures sont nécessaires, parce que la médecine est, elle-même, impuissante à arrêter la contagion : on accepte un mal relatif pour éviter un mal plus grand.
Toutefois, mû par un sentiment très élevé, le pape Pie IX se refusait toujours à aborder un pareil sujet, et quand, dans cette matière, on lui demandait un blanc-seing pour agir, il se dérobait à toutes les instances. Le souverain temporel était imprudent de parti pris ; il avait peut-être tort, mais qui ne comprend les touchants et légitimes scrupules du Pontife ?
Ainsi partout se présentent de graves difficultés pour le pouvoir temporel, exercé par celui qui est le Pontife spirituel des Etats romains et des autres Etats chrétiens. La royauté humaine serait aujourd'hui pour lui moins une aide qu'une entrave et un péril.
Ceux qui veulent encore cette réunion des deux pouvoirs sur la même tête ne combattent pas de front les raisons qui nous avons données : ils se bornent en ce moment à présenter des objections de détail auxquelles il faut répondre.
La première de ces objections se formule ainsi : Le Pape, disent-ils, au moment de son intronisation,
prête serment de n'abandonner aucun des droits du Saint-Siège, on ne saurait lui demander de sacrifier lui-même son pouvoir temporel. La réponse est facile : le serment, auquel on fait allusion, quels que soient ses termes, n'enlève pas au Pontife son droit de suprême juridiction, dont il n'use que dans des cas exceptionnels dans Tintérêt supérieur de l'Eglise. En vertu de cette juridiction, il peut désigner son successeur au choix du Conclave. Il peut aussi imposer une démission à des évêques inamovibles qui n'ont failli ni au point de vue de la doctrine, ni au point de vue des mœurs et qu'on peut proclamer irréprochables : c'est de ce droit dont usait le Pontife, en 1801, lors de la signature du Concordent, passé entre le Saint-Siège et le représentant de la République Française. Comment, dès lors, refuser au Pontife la faculté d'abandonner lui-même une souveraineté temporelle, dont l'étendue et les attributions ont varié à toutes les époques?
La seconde objection serait celle-ci : Le Pontife, chef de la catholicité, a besoin d'un budget, et on lui enlève des ressources nécessaires, en sacrifiant son pouvoir temporel. La réponse est encore aisée : la royauté temporelle rétablie ne pourrait avoir aujourd'hui qu'un budget analogue à celui des autres nations, et, avec le développement de la vie économique moderne, tous ces budgets ont des dépenses qui absorbent leurs recettes : à peu près partout, on a recours à l'emprunt, on crée une dette publique pour les équilibrer.
Mais il est rationnel que le Chef de la catholicité reçoive des nations où se trouvent des groupes sérieux de catholiques des dons volontaires ou des subsides lui permettant de satisfaire aux besoins si nombreux de son apostolat. Ces dons ou ces subsides ont existé à toutes les dates sous le nom de denier de saint Pierre ou sous une autre appellation. Ils n'impliquent nullement l'existence d'un pouvoir temporel : ils sont la véritable et légitime ressource du Pontife régissant l'Eglise universelle.
Abordons une troisième objection: On doit assurer la sécurité personnelle et la liberté de ce Pontife suprême. Mais cette sécurité et cette liberté ne seraient-elles pas garanties si le Pontife avait une garde à lui exclusivement placée sous son autorité? Cette garde, qui n'implique pas la reconstitution du pouvoir temporel, devrait se recruter facilement par des engagements volontaires contractés chez toutes les nations catholiques fournissant déjà le subside ou le denier de saint Pierre : elle aurait, au Vatican et sur les dépendances du Vatican, comme la villa Gandolfo, le privilège de l'exterritorialité que le droit international reconnaît aux ambassadeurs et à leur suite.
Alors le Pontife ne serait plus un roi comme les autres rois ; mais il aurait, humainement parlant, une indépendance complète, au moins égale à celle dont jouissent les autres souverains.
Dans ces conditions, le Chef de l'Eglise universelle pourrait être, plus que jamais, l'arbitre naturel
que cherchent les nations pour prévenir les guerres et trancher les conflits. Cette dernière solution, que nous indiquions déjà, en parlant du Droit international, ne peut être que lointaine ; mais elle aurait, dans Tavenir, de sérieuses raisons d'être. Cet arbitre suprême serait d'autant plus facilement accepté qu'il serait le roi sans royaume, le souverain sans territoire, le juge toujours désintéressé de tous les conflits humains qui divisent les nations. Ainsi serait largement compensé ce pouvoir temporel, auquel aurait renoncé celui qui se proclame, avonsnous déjà dit, le serviteur des serviteurs de Dieu.
I^yon. — Imprimerie hmm. VITTE, rue de la Quarantaine, 18.
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Echéance
Celai qui rapporte un volume après la dernière date timbrée d-dessoas devra payer une amende de cinq sous, plus un son pour chaque jour de retard.
The Library Univerâty of Ottawa
Date due
For fallure to retorn a Iraok on or before tbe last date stamped below there will be a fine of five cents, and an extra charge of one cent for each additional day.
^^BIBL/OTHECA^