LA PAUVRETE
Le second renoncement que TEglise exige de ses clercs séculiers et réguliers, est le détachement des biens temporels, détachement qui ne doit se pratiquer qu'à des degrés divers, suivant la situation du clerc.
Sur ce point encore, elle s'inspire des exemples comme des préceptes du Christ, et elle aura une action réflexe sur le bien-être des sociétés humaines.
Dès le début, les exemples et les préceptes s'affirment.
La Mère du Sauveur et Joseph, descendent, l'un et l'autre, de la race royale de David : ils ont l'auguste mission d'élever l'Enfant-Dieu, et cependant, malgré ces deux prérogatives, ils naissent et vivent dans l'indigence, n'ayant d'autre ressource que le travail de leurs mains.
L'Enfant-Dieu, lui-même, naît dans une étable ; son existence entière est vouée aux privations et semée de traverses multiples. Marie et Joseph sont contraints de fuir en Egypte, loin de leur patrie, pour sauver les jours de l'Enfant, menacés par Hérode : quand ils peuvent rentrer en Judée, ils vivront d'un labeur quotidien, dans l'humble bourgade de Nazareth, méprisée des Juifs eux-mêmes.
Ceux-ci sont déjà sous le joug de la domination romaine : leur vieille race royale a disparu, leur souverain n'est qu'un Iduméen.
Pendant ses trois années de prédication, limitée à la terre où sa venue fut prophétisée, le Christ s'adressera surtout aux faibles, aux pauvres, aux déshérités : sans doute, il parlera aussi aux docteurs de la loi, mais, pour la première fois dans l'antiquité, la doctrine sacrée ne sera plus réservée aux initiés, ni aux prêtres du temple ; on ne la prêchera pas aux hommes d'une seule nation : elle sera annoncée à l'univers entier, à ceux qui souffrent comme à ceux qui ont la puissance.
Pendant tout le cours de son apostolat, comme dans les années qui le précèdent, le Christ n'a ni trésor, ni épargne, il reçoit l'hospitalité chez tous, dans la demeure de Lazare, de Marie et de Marthe, dans celle de Simon, dans celle de Zachée, que le peuple dédaigne parce qu'il est le percepteur des impôts et le publicain trop connu. Quand la foule est grande pour écouter sa parole, il l'instruit, sur les bords du lac de Génésareth, loin du temple, dans les lieux abandonnés, et cette foule, il la nourrit avec du pain et des petits poissons, qu'il multiplie miraculeusement. Dans la sublime prière du Pater, qu'il apprend aux apôtres, on ne demande à Dieu que le pain quotidien, que le pain qui suffit aux nécessités du jour présent.
Un jeune homme prie-t-il le Christ de lui enseigner la voie parfaite, il lui est répondu : « Abandon-
nez tous vos biens et suivez-moi ». Ses douze apôtres, ses douze privilégiés, ont en efîet tout quitté, pour le suivre, et leurs barques, et leurs demeures et leurs familles.
Quand le Christ parle au peuple, sur la montagne, il dit : « Bienheureux les pauvres par esprit, beati pauperes spiritu ». Il ne condamne pas la richesse, mais rattachement aux richesses.
Un autre jour il dira : « Il est aussi difficile aux riches d'entrer dans le royaume du Ciel, qu'au chameau de passer par le trou de TAiguille. » Le trou de l'Aiguille était le nom qu'on donnait à une des portes de Jérusalem. Cette porte, comprise dans l'enceinte fortifiée de la ville était si basse qu'un chameau, surtout s'il était chargé, ne pouvait la franchir qu'à genoux et en rampant. C'était dire à ce peuple, qui aimait les figures et les paraboles : le riche doit abandonner ses richesses ou en faire bon usage et devenir humble, pour conquérir la béatitude»
Aussi voit-on les fidèles, dès les premiers jours, de l'Eglise, mettre leurs biens en commun et, avec ce trésor que crée leur abandon, les diacres sont chargés d'assister quotidiennement les veuves, les orphelins et les pauvres. Ce trésor, qui est à tous, sera le point de départ du fonds, nommé plus tard la mense épis copale, mense qui, sous la surveillance, de l'évêque doit pourvoir aux mêmes besoins.
La propriété individuelle n'en continua pas moins à exister chez les premiers- chrétiens, et les évêques
continuent aussi à dire à ceux qui la possèdent qu'ils ont des charges à remplir vis-à-vis de tous ceux qui souffrent de la pauvreté. On ne conseille pas Taumône, on l'impose, à titre de précepte obligatoire.
Comme les obligations de ceux qui possèdent sont très variables, que la famille, le rang social, Texercice d'une fonction modifient sans cesse l'emploi du capital ou du revenu, il y aurait témérité à déterminer une taxe, même proportionnelle, mais en laissant à chacun une liberté d'appréciation, les docteurs sont sévères pour l'application de cette grande loi du renoncement personnel au profit du prochain. Au iv^ siècle, saint Basile disait : « Gardez le nécessaire et donnez le superflu. »
Si telle était la règle vis-à-vis des fidèles, elle devait être encore plus stricte vis-à-vis des clercs.
Saint Paul, le nouveau converti, celui qui avait >ersécuté les premiers membres de l'Eglise et qui devait devenir un jour leur guide dans Tapostolat, formule lui-même la règle à suivre. Le prêtre, ditil, vivra de l'autel, et ce précepte indique que le clerc se contentera du nécessaire, qu'il abandonnera :à la communauté tous ses biens antérieurs. Telle fut la pratique, dans les premiers siècles, et nous ;voyons ceux qui reçoivent le sacerdoce, distribuer leur héritage à leurs proches ou le donner au trésor commun des fidèles, représenté par la mense épiscopale.
Plus tard, à mesure que l'Eglise s'étendait, en ravonnant dans des contrées de mœurs et de coutu-
mes très variées, on laissa le prêtre garder son patrimoine particulier, et en disposer, comme les autres laïcs, suivant les lois du pays où il résidait.
Le clergé régulier suivit la règle plus austère de la communauté des biens. Le couvent possédait, à défaut du moine. Alors certains ordres devinrent riches, alors aussi, pour protester contre cette opulence, se fondèrent, sous le patronage et le vocable de saint François d'Assise, ceux qu'on devait appeler les ordres mendiants. Nous avons vu cet arbre de saint François, porter trois rameaux distincts : les Franciscains, les Cordeliers, les Capucins ; ils ont chacun des statuts légèrement différents, mais, pour tous les trois, le principe restait le même : le moine ne devait rien posséder. Si, pour Tordre, on élevait des édifices, si on cultivait des terres, la propriété de tous les biens acquis était dévolue au Saint-Siège, qui déléguait un administrateur temporel chargé de la gestion.
Cette création des ordres mendiants, qui devaient toujours rester populaires au milieu des masses indigentes, était un signal d'alarme qui ne fut qu'incomplètement compris : ces ordres indiquaient nettement que la pauvreté volontaire était la condition essentielle des apostolats efTicaces.
Sans doute, au moment de la guerre de Cent Ans, lorsque l'intégrité de la France était menacée, on avait vu le clergé séculier donner de grands exemples d'abnégation : on avait vidé les trésors des menses épiscopales, on avait fondu les cloches et les
vases sacrés pour aider le pays à défendre son sol et à combattre l'étranger ; mais le grand péril passé, on avait complètement oublié que les biens ecclésiastiques et monastiques étaient le patrimoine des pauvres, et que les clercs n'étaient que les dépositaires et les dispensateurs de ces réserves sacrées. Ces richesses s'accrurent de nouveau et furent parfois détournées de leur destination.
On cédait à des laïcs les dîmes à prix d'argent, on taisait des riches prébendes le patrimoine des grandes familles, qui donnaient à FEgiise des clercs sans vocation. Ces abus rendaient plus ardentes les convoitises de ceux qui n'avaient pas leur part, et dans ces convoitises, il faut voir une des causes du grand schisme d'Occident, qui devait, pendant soixantequinze ans, désoler la chrétienté.
Le schisme terminé, vint le protestantisme qui prend pied dans une partie de l'Europe, et qui dépouille partout les deux clergés auxquels on fait grief d'une opulence entraînant le relâchement des mœurs.
Les Concordats, que la Cour de Rome passe avec les puissances séculières, n'arrêteront pas l'extension du mal. Obtenant le droit de nomination ou de désignation pour les sièges épiscopaux et les abbayes, les souverains songent surtout à choisir les titulaires dont les familles puissantes leur semblent les soutiens du trône. Celles-ci donnent un fils à l'armée, un autre au Parlement, un troisième à l'Eglise, sans se préoccuper toujours de sa vocation ou de ses aptitudes.
On traite des abbayes comme on traite des sièges épiscopaux. Antoine Arnauld, le célèbre avocat au Parlement de Paris, le père du grand Arnauld, aura deux abbayes pour ses filles. La mère Angélique, celle qui devait défendre avec tant de passion la cause du jansénisme, fut abbesse à huit ans. On trouvait licite de tromper la Cour de Rome par une pièce fausse pour obtenir une des deux promotions.
Cette méconnaissance des règles primitives devait avoir son châtiment. Les biens dits ecclésiastiques, à la veille de la Révolution, occupaient au moins le tiers du sol français, et beaucoup étaient grevés d'hypothèques à la suite d'une mauvaise gestion.
Le déficit du trésor public allait croissant : il fallait le combler : Louis XVI, dans ce but, donnait un sage exemple, en réduisant lui-même les dépenses de la couronne ; mais il ne fut point imité dans cette voie par les trois ordres : la noblesse était ruinée, moins par les guerres que par les fêtes fastueuses de Versailles, où elle apparaissait, au siècle de Louis XIV dans tout son éclat ; le Tiers-Etat, le troisième ordre, n'avait pas eu le temps de se développer et de s'enrichir ; le Clergé, le premier des ordres, avait seul un patrimoine considérable, tangible et tentant, sur tous les points du territoire. Sans doute, par l'entremise de l'archevêque d'Aix, il avait offert de verser au Trésor un subside, mais le subside fut trouvé trop modeste et ne fut point accepté ; le Clergé avait alors proposé de gager l'emprunt que pouvait faire l'Etat ; mais ces biens
étaient déjà grevés d'hypothèques et supportaient d'autres charges. On déclina la seconde offre comme la première ; on préféra tout prendre et ce fut un prélat, Talleyrand, évêque d'Autun, entré dans les Ordres un peu malgré lui, sur les instances de son oncle, l'archevêque de Reims, le prince de Talleyrand-Périgord, qui présenta à l'Assemblée le rapport mettant à la disposition de la Nation tous les biens ecclésiastiques.
La confiscation de ce grand patrimoine, contraire à toutes les intentions des donateurs et des fondateurs, était une criante violation du droit : en fait, elle ne devait pas être productive. Les immeubles confisqués ne se vendirent qu'en partie et à vil prix ; leur désastreuse aliénation n'empêcha ni le tiers consolidé, ni les assignats, ni la hideuse banqueroute qu'avait évoquée Mirabeau pour effrayer l'Assemblée et obtenir son vote. Les détenteurs des terres vendues aux enchères ne furent tout à fait rassurés, et la valeur de leur acquisition ne remonta définitivement que trente ans plus tard, en 1827, lorsque M. de Villèle, ministre des finances sous la Restauration, put faire passer aux Chambres la loi d'indemnité inscrivant au budget le milliard des émigrés.
Mais si la spoliation fut injustifiée, l'attache de certains clercs aux biens temporels l'avait de longue main préparée ; beaucoup d'entre eux, avec l'appui ou la connivence du pouvoir, avaient fait du patrimoine des pauvres leur propre patrimoine ; les le-
çons de la pauvreté volontaire avaient été oubliées malgré de solennels avertissements.
Les biens ecclésiastiques cessaient d'être la réserve qui conjure les grandes misères et qui prévient pour un pays, les grandes catastrophes. Quand la Révolution de 1789 éclata, le mal datait de trop loin, la vertu des sages fut impuissante à Tenrayer, les clercs furent dépouillés comme les nobles et les bourgeois ; les trois ordres qui constituaient TEtat disparurent.
L'Eglise de France, appauvrie, ne pouvait pas mourir, la prédiction de M. de Montlosier aux Constituants devait se réaliser ; à ceux qui dépouillaient les clercs, il avait dit : « Vous ôtez aux évêques leurs croix d'or, ils seront plus forts avec leurs croix de bois. »
Le Concordat de 1801, nous l'avons dit, avait assuré aux clercs une compensation jugée équitable après la confiscation : la loi néfaste du 9 décembre 1905 vient de la faire disparaître.
Entretenu par les offrandes volontaires des fidèles, vivant maintenant uniquement de l'autel, suivant le mot de saint Paul, le clergé éprouvé, fortifié, au creuset de la pauvreté, n'aura que plus de force et plus de prestige pour accomplir et mener à bien sa haute mission.