‹ La philosophie du langageChapitre 13 sur 106 · Cf. Revue pédagogique, 1910, II, 134-135 (et n · texte numérisé non relu

Cf. Revue pédagogique, 1910, II, 134-135 (et n

pour la raison qu'il les change souvent de catégorie. Et en allant au fond des choses, à mesure que la science progresse, on reconnaît que les prétendues irrégularités des langues naturelles ont leurs raisons d'être. Le langage est un instrument complexe adapté à la diversité infinie de la pensée humaine, dont un outil trop simple et trop rudimentaire sera impuissant à exprimer les nuances. On peut regretter que tous les cerveaux humains, comme les larynx et les bouches, ne soient pas taillés sur le même patron, et que le langage, dans ses transformations phonétiques et sémantiques, obéisse à des contingences physiologiques et aux rapports analogiques créés par l'association des idées : ce sont des faits devant lesquels il faut s'incliner et avec lesquels on doit compter.

Dès qu elle sera parlée couramment par un grand nombre d'individus, dès qu'elle cessera d'être l'organe d'un groupe ', la langue internationale artificielle subira fatalement la loi des évolutions divergentes, à laquelle elle sera d'autant plus exposée que son

1. « Les efforts accomplis en commun par les partisans de la L. I. [langue internationale; confèrent à leur groupement une sorte d'existence professionnelle, susceptible de fournir à leur langue commençante un véritable lien linguistique. Mais ce caractère professionnel et scientifique de toute L. I. commençante, et qui explique son succès, ne peut lui être conservé qu'autant qu'elle n'est point encore formée et qu'elle sert à se discuter elle-même. Or les partisans de la L. I. ne peuvent fonder une L. I. pour servir uniquement aux discussions sur la L. I. A mesure que leur langue se fonde, à mesure qu'elle se répand, elle perd nécessairement ce caractère professionnel et scientifique et trouve ainsi dans son triomphe même les causes de sa ruine. » {\. Mcselll Le Spectateur, avril 1910, p. 174-175.)

succès sera plus grand et en raison même de son extension. Une langue ne peut conserver son unité qu'en étant l'organe d'un groupe social, en possédant une puissante capitale qui joue le rôle de régulateur : le français de Paris sert de modèle, conscient ou non, direct ou par intermédiaire, à tous les individus qui parlent français, — ce qui permet à la langue française, tout en évoluant, de conserver son unité. Une langue artificielle, au contraire, ne possédera aucun pouvoir social régulateur : aucune métropole, aucun groupe n'aura une prééminence lui permettant de faire triompher les évolutions qui se sont produites dans son sein sur celles du groupe voisin.

La nécessité de l'évolution, les auteurs des langues artificielles ont cru longtemps pouvoir s'y soustraire : quelques espérantistes ont fini par l'admettre, un peu à regret ; les idistes l'acceptent plus franchement, en espérant la réglementer — ce qui semble fort problématique.

La langue internationale se heurte en effet, dès le début, à des différences de prononciation irréductibles, et qui iront en s'accentuant à mesure que la langue se vulgarisera et s'étendra hors des milieux intellectuels où la pratique des langues étrangères est répandue. Il suffit de rappeler l'exemple des langues mortes qui, comme le latin, ont acquis une certaine diffusion, limitée cependant à une élite : il s'est constitué, sous l'influence des diverses langues vivantes, autant de types de prononciation différents : Cicero est prononcé Siséro par les Français, Tchitchéro par les Italiens, Tsitséro par les Aile-

LA DIVERSITÉ DU LANGAGE 5î

mands ^ ; en Angleterre, l'écart est encore plus grand : les tirades classiques de V Enéide récitées par un étudiant de Cambridge deviennent incompréhensibles pour un étudiant français. — Ces divergences se sont manifestées déjà au sein des langues artificielles et peuvent nuire à leur compréhension internationale, en dépit des précautions qui ont été prises^: sur le terrain du vocabulaire et de la grammaire, les germes de différenciation qui commencent à se produire ont provoqué déjà un certain malaise 3.

Il faut signaler d'autre part, avec M. Vincent Muselli"'^, l'internationalisme croissant des divers langages professionnels, chacun sur un terrain différent et dans une direction déterminée. L'italien prédomine depuis longtemps dans la langue musicale, l'anglais dans le ftingaga sportif, le français dans la langue du tourisme et des hôtels. Et on peut se demander si, au lieu d'une langue internationale, il ne s'en créera pas plusieurs à la longue, répondant chacune à des besoins sociaux bien distincts et internationalisés peu à peu. L'anglais, langue du commerce et des sports ; le français, langue de la diplomatie et du tourisme, etc. s. Des accords internationaux et des mesures gouvernementales réciproques pourraient évidemment aider à cette spécialisation.

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