Histoire de la Langue internationale. Conclusion
grammaticaux et lexicographiques communs à ces langues, éléments dont le nombre et l'importance vont augmentant sans cesse par suite du développement des relations internationales. »
Les auteurs des nouvelles langues internationales entendent donc procéder a posteriori^ dégager les éléments'semblablesdes principales langues actuelles (romanes, germaniques et slaves) pour constituer une langue commune — comme la xoivrj de l'ancienne Grèce — mais suivant un plan précis, un ordre déterminé, en mettant sur pied un langage conforme aux lois de la logique, dans lequel, suivant la définition de M. Ostwald, serait établie « une correspondance numérique et réciproque entre les idées et les morphèmes ^ qui les expriment».
Une langue ainsi constituée peut-elle atteindre le but qu'elle se propose, et en se juxtaposant aux langues nationales qu'elle n'a plus désormais l'intention d'éliminer tout au moins dans leur propre domaine^, un tel langage auxiliaire est-il susceptible de servir un jour de truchement entre la majorité des hommes — suivant les uns, — parmi une vaste élite internationale, suivant les autres ?
Posé ainsi, le problème mérite la discussion.
La prudence est ici de rigueur ; en face d'un phénomène nouveau, la science doit observer une atti-
1. Ce mot, employé par les linguistes au sens de «forme grammaticale », paraît englober ici les formes et les mots.
2. Car la langue internationale aurait pour résultat de supprimer l'expansion des langues naturelles hors de leurs frontières linguistiques : elle présente donc de ce chef des dangers que nous n'avons pas à envisager, — la question devant être traitée ici au point de vue purement scientifique.
tude expectante et dubitative, — sans affirmation tranchante. Quelques linguistes, assez rares, sont favorables à l'idée, comme M. Jespersen, ou curieusement sympathiques comme M. Schuchardt ; d'autres lui sont hostiles ; la grande majorité est totalement indifférente à une question qui ne l'intéresse pas. La science du langage peut cependant, grâce à sa connaissance des faits linguistiques et son expérience des évolutions passées, formuler des remarques et en déduire des probabilités — à défaut de certitudes.
Est-il exact d'abord, comme le prétendent ses partisans, que la langue internationale existe déjà à l'état de tendance au sein des principales langues vivantes, et que, par suite du jeu naturel de l'évolution linguistique, ces langues tendent à se rapprocher de plus en plus ?
Oui et non.
Jusqu'à nos jours, nous l'avons vu, le résultat de l'évolution linguistique a abouti à une différenciation de plus en plus grande de la famille indo-européenne. A l'heure actuelle, par suite de la prééminence littéraire et sociale qu'elles ont acquise, un certain nombre de langues — on le verra plus loin — tendent à annihiler autour d'elles les patois apparentés, et, par suite de l'expansion coloniale, commencent à refouler hors d'Europe de nombreux idiomes indigènes, dont quelques-uns (en Amérique) ont déjà disparu. Mais ce travail, qui vise évidemment à l'unilîcation, demande encore des siècles il se heurtera d'ailleurs à des groupes irréductible^, et il aura pour contre-partie la segmentation, qui
s'annonce déjàV de langues à trop grande extension.
» Mais les langues européennes prééminentes se rapprochent-elles les unes des autres? Par une partie de leur vocabulaire, c'est incontestable, grâce au grand nombre d'emprunts réciproques et de néologismes savants, littéraires ou commerciaux, de formation en grande partie gréco-latine, qui s'imposent aujourd'hui à toutes les langues. Pour la grammaire au contraire, la divergence s'accentue : comparez à cet égard d'abord le latin et le gothique, qui avaient des flexions parallèles- puis le vieux français déjà désorganisé et l'ancien haut-allemand encore peu altéré à cet égard, enfin le français moderne qui a perdu la plupart de ses flexions nominales (surtout vocaliques) et l'allemand actuel qui a conservé non seulement ses pluriels et ses féminins à voyelles finales différenciées, mais encore ses cas. Quant à la prononciation, elle diverge de plus en plus d'un peuple à l'autre.
Les partisans des langues artificielles veulent créer un idiome rationnellement parfait et conforme aux lois de la logique. Ils n'y parviennent d'ailleurs pas complètement malgré leurs efforts 2. Mais la perfection logique est-elle une perfection linguistique ? Toujours est-il qu'elle ne se rencontre dans aucune langue naturelle. On peut se demander, par exemple, s'il est bien utile de distinguer par une désinence spéciale le nom et l'adjectif, que le langage normal n'a eu nul besoin de différencier a l'œil et à l'oreille,