CHAPITRE III Le renouvellement du Langage
Les évolutions du langage : comment elles s'opèrent, leur rapidité. — Impossibilité de fixer une langue ; l'écriture doit suivre la parole : les réformes orthographiques. — Classification et caractères des évolutions: le rôle de la volonté.
Le langage change et se renouvelle constamment à travers les générations successives.
Un état quelconque d'une langue ne s'analyse pas logiquement, mais historiquement. Ni le français, par exemple, ni même le latin ne peuvent rendre raison de l'hétérogénéité des deux formes verbales est-sont, est-sunt : il faut remontera l'indo-européen pour avoir l'explication de ce phénomène, qui dérive d'une ancienne alternance vocalique jadis constante, puis éliminée peu à peu dans la plupart des verbes sous des influences analogiques *.
Les évolutions du langage sont lentes et progressives : le développement de chaque langue s'opère avec une continuité et une régularité remarquables.
En serrant de près les phénomènes^ on constate que la plupart des changements s'opèrent au moment
i. Cf. Meillet, Introduction..., p. 15.
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de la transmission et de l'apprentissage du langage, d'une génération à l'autre. Le langage n'est appris à l'enfant ni rationnellement, ni en entier : avec les mots et les phrases qu'il entend, l'enfant, aidé par l'hérédité, doit se recréer le système d'associations psychiques, auditives et motrices, que possèdent ses parents et qui constitue le langage, indépendamment de la connaissance plus ou moins complète du vocabulaire. L'enfant, par exemple, « ne reçoit pas des paradigmes grammaticaux ; il recrée chaque forme sur le modèle de celles qu'on emploie autour de lui »^ : d'après mangent, mangez, il refera chantez s'il a entendu chantent. 11 formera même boivez d'après boivent. Les formes en contradiction avec l'usage des adultes ne persistent pas quand la réaction sociale est suffisamment puissante, comme dans les langues littéraires, les milieux cultivés, où elles restent spéciales au langage enfantin. Au contraire, si le milieu réagit peu, si l'enfant n'est pas corrigé ou tourné en riidicule, — à plus forte raison, si les transformations qu'il a opérées passent inaperçues (par exemple dans le domaine de la prononciation), celles-ci pourront s'implanter dans la langue si elles sont communes à '^ majorité des individus composant la génération nouvelle.
Avec chaque enfant qui parle surgissent des innovations : les unes disparaissent avec lui, soit qu'elles aient été rectifiées dans le jeune âge, soit qu'elles constituent des accidents individuels (défauts de prononciation ou anomalies diverses). D'autres
1. A. Meillet, Uétat actuel des études de linguistique générale.