CHAPITRE II
Les neo-grammairiens j la phonétique et l'étude des patois.
Les théories des néo-grammairiens : la constance des lois phonétiques et le rôle de l'analogie ; les résultats pour la science ; les adversaires, les objections. — Le développement de la phonétique; Tétude des patois : la question des dialectes; le rôle de la dialectologie; la phonétique expérimentale.
Les théories des néo-grammairiens marquent une phase décisive dans l'histoire des idées. C'est à partir de ce moment que la linguistique a pris définitivement conscience d'elle-même et a pu prétendre au titre de science, en prenant rang à côté de la physique et de la biologie. Whitney se plaignait en 1875 que les linguistes allemands, confinés dans l'observation des faits, négligeaient la théorie, les idées d'ensemble, et n'avaient pas de doctrine : cette doctrine, les néo-grammairiens l'ont dégagée.
C'est en 1878 que Brugmann et Osthoff, précédés par Leskien, approfondirent et dégagèrent nettement le concept de loi linguistique, qui existait déjà chez la plupart des linguistes à l'état plus ou moins conscient. Bopp comme Diez et leurs élèves avaient bien posé des lois, ou des principes qui présidaient à l'évolution des phénomènes : mais ces lois man-
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quaient de rigueur, et, comme les anciennes « règles » des grammairiens, laissaient subsister à côté d'elles et en dehors d'elles beaucoup d'exceptions inexpliquées et injustifiées. L'originalité profonde de l'école allemande des néo-grammairiens fut de donner à la loi linguistique une valeur précise et scientifique qui l'assimi-la désormais aux lois établies par les autres sciences de la nature. Ce moment est capital dans l'histoire de la science.
Les deux principes essentiels que posent les néogrammairiens sont la constance [Ausnahmslosig/xeit) des lois phonétiques, et l'analogie, principe des évolutions sémasiologiques.
Et ici s'affirme l'opposition irréductible entre la loi de la linguistique moderne et la rùgle de l'ancienne grammaire. Celle-ci admettait des exceptions arbitraires et immotivées ; elle se proclamait en outre immuable ; sortie à l'origine de l'usage, elle avait vite prétendu à le régenter. La loi au contraire constate les rapports de nécessité qui régissent les évolutions des phénomènes ; elle est relative à une époque et à une langue données ; mais dans son domaine elle n'admet aucune exception, elle est absolue comme doit l'être tout rapport de causalité. — Les phénomènes réunis jadis sous le nom d'exceptions appartiennent à des catégories bien distinctes. Ou bien on n'avait pas déterminé avec assez de précision les conditions des phénomènes et on n'avait pas vu que des lois secondaires se greffaient sur la loi principale. Ou bien l'exception apparente résulte d'un trouble causé par des actions analogiques. Ou enfin la prétendue exception n'a
rien de commun, par la formation, avec les phénomènes prévus par la loi ^ : il est bien évident, par exemple, que les mots de création savante ou d'origine étrangère ne peuvent obéir aux lois phonétiques 2 qui, avant l'époque de leur formation, ont modifié les mots populaires.
Avec la nature des lois, les néo-grammairien& s'attachèrent à pénétrer la cause des évolutions. Les premiers, ils démontrèrent que les modifications des sons du langage ont leur source dans une cause ^t physiologique, et résultent, suivant leur formule \ concise, du « déplacement du sens musculaire » J (Hermann Paul). Par là ils ouvraient les voies à la phonétique expérimentale. L'élément physiologique introduit à la source des évolutions phonétiques s'alliait à merveille avec la rigueur des lois, dont il explique la nécessité.
Système remarquablement cohérent, que vient compléter le rôle dévolu à l'analogie, considérée comme le facteur primordial de tous les changeinents sémantiques. C'était proclamer en outre que ces phénomènes sont inconscients comme les précédents^ et montrer que toutes les évolutions du langage s'effectuent en dehors de la volonté humaine. En creusant encore l'idée, on trouvait que l'association des idées conditionnait tous les phénomènes analogiques. De telles théories devaient susciter de vives criti-» ques. L'inconscience de toutes les transformatioit