‹ La philosophie du langageChapitre 66 sur 106 · Pages · texte numérisé non relu

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est le changement social, dont les variations du lan gage ne sont que les conséquences parfois immé diates et directes, et le plus souvent médiates e indirectes...

« Il faudra déterminer à quelle structure sociale répond une structure linguistique d( nnée. et comment, d'une manière générale, les changements de structure sociale se traduisent par des changements de structure linguistique. »

Idées remarquables, qu'on pourrait presque trouver en germe, près d'un siècle plus tôt, chez un précurseur de génie, Guillaume de Humboldt.

En dernière analyse, on peut se demander si la cause sociale est inconciliable, dans le domaine {(honétique, avec les modifications physiologiques, voire anatomiques, des organes. La structure et le fonctionnement des organes de la parole sont loin d'être des constantes; la phonétique expérimentale tend à le démontrer de plus en plus : le palais d'un Allemand est tout autre, par exemple, que celui d'un Français. Et si l'on veut expliquer ces différences, on ne peut faire appel qu'à deux éléments, la race d'une part, le milieu climatérique et social de l'autre : encore est-il vraisemblable que la race est plus ou moins fonction du milieu. Des facteurs biologiques immédiats on remonte donc nécessairement aux causes sociales lointaines. Il en est de même pour les facteurs psychiques qui conditionnent les évolutions sémantiques. On peut donc harmoniser et hiérarchiser dans une même synthèse les théories qui attribuent les transformations du langage soit à une cause physiologique pour les

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sons, et psychique pour les sens, soit à un double facteur climatérique et ethnique, soit à une cause sociale générale et originaire. Certains esprits plus pénétrants ont simplement poussé plus loin leur analyse.

Les linguistes de l'école classique ont fait preuve d'une grande réserve à l'égard des tendances nouvelles. Habitués par la méthode phonétique à travailler sur des faits extrêmement précis, à manier des matériaux bien délimités, à obtenir des résultats nets et souvent délinitifs, ils ne voient pas sans appréhension les nouveaux pionniers s'engager sur un terrain vague et en friche, où on risque de trébucher dans les fondrières. Leur altitude se conçoit et leurs conseils doivent être pris en considération : la plus grande prudence doit présider à de telles recherches, si on ne veut les discréditer, et il faut se défier des conclusions hâtives tant qu'on n'aura pas accumulé les faits et les preuves.

Ces réserves faites, l'orientation actuelle semble pleine de promesses et doit être féconde en résultats, d'autant — on s'en apercevra de plus en plus — qu'elle ajoute sans rien détruire. Si une certaine réaction, — revanche de l'école anglaise et de M. Bréal — contre un rigorisme un peu étroit était nécessaire et salutaire, le robuste édifice construit par les néogrammairiens, quoi qu'on ait pu dire, n'a pas été ébranlé. Avec le temps, il apparaîtra au contraire consolidé, renforcé par les travaux de défense contre les attaques injustifiées, dégagé des éléments adventices qui l'obstruaient et définitivement situé dans la synthèse des faits et des doctrines.

Venue la dernière au monde longtemps après ses sœurs aînées, phonétique et sémantique, la linguistique sociale, qui fait à peine ses premiers pas, sera sans doute, comme, l'a pressenti M. Meillet, la science de demain. En rendant au langage son caractère de fait social, en analysant les rapports qui le relient aux divers milieux, après l'avoir étudié dans l'individu, voire même in abstracto, le savant fera œuvre nécessaire, il complétera l'édifice construit par ses prédécesseurs, et jettera un nouveau pont entre la science du langage et les autres sciences de la vie : les phonéticiens ont relié la linguistique à la physique et à la physiologie; les sémantistes à la psychologie; désormais la sociologie entre en scène. Et Ton voit s'ouvrir un nouvel aspect de cette philosophie du langage qui. à l'henre actuelle, séduit de plus en plus les esprits curieux.

Mieux oulillée et plus consciente de ses moyens^ la science peut désormais aspirer aux synthèses, [/elTort vers la synthèse est certainement une des tendances \q^ plus caractéristiques de la linguistique au début du xx* siècle. Le même phénomène s'était produit cinquante ou soixante ans auparavant. Les premières découvertes de la science avaient été si rapides et si nombreuses qu'on n'avait pu résister au désir de coordonner et de grouper les faits. Les erreurs et les imperfections de ces généralisations un peu hâtives — qui eurent cependant leur utilité et révélèrent chez leurs auteurs une grande vigueur

d'esprit — avaient si vivement frappé leurs successeurs que. pendant un demi-siècle, on resta confiné dans l'analyse la plus minutieuse et la plus rigoriste, absolument indispensable pour donner à la science de solides et puissantes assises.

Sur cette enclume rigide, la linguistique — la phonétique surtout — s'est forgé un outil bien trempé qui permet désormais de reprendre l'aiuvre de synthèse. On peut juger du chemin parcouru en rapprochant la Grammaire comportée de Bopp (1833- 1849) au Grundriss de MM. Brugmtinn et Delbruck^ à V/ntroduclion à l'élude comparative des langues indo-européennes de M. Meillet (1903); dans un domaine plus restreint, la Grammaire des langues romanes de Diez (1857) à celle de M. Meyer-Liibke (1890-1900 . Moins téméraires que leurs devanciers, les linguistes actuels n'affirment que lorsqu'ils possèdent la certitude scientifique : aussi sont-ils assurés, pour les parties de l'édifice qu'ils construisent, de faire œuvre durable.

On a pu reprocher aux linguistes, à une époque encore récente, de trop s'absorber dans des recherches de détail, et de perdre de vue, voire de mépriser les idées générales et les spéculations do doctrine en travaillant à la loupe, au microscope sur des infiniment petits. Pareille critique n'aurait plus aujourd'hui sa raison d'être. Remontant désormais du particulier au général, la science s'efforce de grouper les lois spéciales en formules générales, de retracer les grandes courbes, les parallélismes qui

1. Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 5 vol., Strasbourg.

PSTCHOLOGUES ET ORIENTATION SOCIOLOGIQUE i^\

caractérisent les évolutions des langues et des groupes apparentés, notamment au sein delafamille indo-européenne. « La recherche des lois générales — a proclamé M. Meillet — doit être désormais un des principaux buts de la linguistique. »

La grammaire historique, de son côté, s'est complètement renouvelée. Des esprits compréhensifs, à l'érudition aussi sûre qu'étendue, l'ont conçue comme une vaste synthèse à laquelle doivent comtribuer les données de l'histoire, politique, sociale et littéraire, au même titre que les enseignements de la phonétique, de la morphologie, de la lexicologie et de la syntaxe. Le type et le modèle de ces travaux est la magistrale Histoire de la langue française, de M. Ferdinand Brunot, actuellement en cours de publication.

Parallèlement, la philosophie du langage a séduit, depuis quelques années, les maîtres de la science comme les jeunes linguistes : c'est encore une forme, un aspect de la synthèse. Pour ne citer que les œuvres les plus caractéristiques, — en France, les Antinomies linguistiques, de Victor Henry (1896), envisagent quelques-unes des plus graves questions que la science du langage soit appelée à résoudre; la Sémantique de M. Bréal (1896), qu'il faut citer ici à nouveau, a pour but, pour la première fois, de grouper autour de quelques principes généraux les faits sémasiologiques si complexes et si touffus, tandis que M. Paul Passy avait fait, quelques années auparavant, une synthèse analogue pour la phonétique ^ La synthèse la plus générale fut l'œuvre d'un

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