Brunot, op. cit., p
de donner aucun enseignement grammatical, même — surtout peut-être — le plus' élémentaire, — sans le faire précéder de quelques notions de phonétique : combien de grammaires confondent encore les lettres, signes graphiques, avec les sons du langage, dont elles sont la simple et souvent infidèle notation ! Les maîtres ne sauraient oublier que les lois générales du langage sont les mêmes pour les langues littéraires et les parlers populaires, que beaucoup d'idiomes vivent ou ont vécu sans être écrits, tandis qu'aucun n'a pu vivre sans être parlé, — et que lorsqu'un linguiste rencontre dans un patois des féminins semblables au français, petit-petite, il note pti-ptit et déclare, observateur fidèle : le féminin se forme dans ce mot par l'addition d'un t.
Pour être exact et complet, le grammairien français, après avoir posé la règle de Ve muet, se hâtera donc d'ajouter que cette règle ne concerne aujourd'hui que la langue écrite. Au moyen âge, poursuivra-t-il, quand l'orthographe correspondait à peu près à la prononciation, on faisait entendre les consonnes finales et les e muets, toutes les lettres sonnaient dans petit-petite, et à cette époque, pour l'œil comme pour l'oreille, l'addition de l'e muet était bien la marque du féminin. Aujourd'hui, par suite de l'évolution de la prononciation — toujours la phonétique — nous ne faisons plus entendre les e muets ni la plupart des consonnes finales des mots : le féminin , dans ces cas, se distingue par suite à Voreille du masculin par l'adjonction de la con- «onne que le masculin a perdue.
La superstition de la forme visuelle conduit fatale-
l'enseignement de la GRA'wMAIRE 313
ment à la méconnaissance de l'évolution. Trop souvent on s'appesantit sur, des formes mortes, en négligeant les formes vivantes qui les ont remplacées dans la conversation courante. C'est parfait d'enseigner, en français, les formes et les emplois du passé défini et du passé antérieur : encore le maître ne doit-il pas ignorer que, dans le langage parlé, toute la moitié septentrionale de la France a remplacé ces deux temps par le passé indéfini et le passé surcomposé. Mais combien de grammaires et de maîtres parlent des temps surcomposés, qui sont cependant d'un usage courant ?
L'enseignement grammatical doit donc se défier du dogmatisme : la science est modeste, elle n'explique pas tout et se borne souvent à constater. — On doit toujours être pénétré de l'idée d'évolution : le maître analyse l'état momentané d'une langue qui a changé auparavant et qui se transformera à nouveau dans l'avenir. C'est faire œuvre excellente d'enseigner en puriste telle ou telle langue littéraire, à condition de ne pas chercher à l'enclore dans des barrières artificielles, de faire pressentir les transformations de l'avenir d'après celles du passé, et de savoir que telle locution, telle forme, tel mot aujourd'hui réprouvé peut s'imposer demain aux milieux sociaux qui le rejettent aujourd'hui.
Tels sont les rapports nécessaires de la grammaire avec la linguistique; telles sont les bases scientifiques sur lesquelles doit s'édifier, sous peine d'erreur, la pédagogie grammaticale, libre par ailleurs de ses procédés d'enseignement et de ses méthodes.
Le bilan des connaissances et des résultats acquis; l'orientation actuelle de la science.
On a pu voir, dans les pages qui précèdent, le nombre et la complexité des problèmes que soulève l'étude du langage. Toutes ces questions, la science ne se flatte pas, d'ores et déjà, de pouvoir les résoudre, d'autant plus qu'elle est encore loin d'avoir dressé l'inventaire complet des matériaux qui sont à sa disposition.
Parmi les groupes de langues qui se partagent le globe à l'heure actuelle, beaucoup sont encore imparfaitement connus, surtout dans les rapports qui relient les idiomes apparentés. Ailleurs, le travail de synthèse se prépare peu à peu, et il est déjà presque achevé, tout au moins dans ses grandes lignes, pour les langues sémitiques et indo-européennes. Sans doute, même dans ces dernières familles, beaucoup d'idiomes anciens nous sont peu ou point connus — et ne le seront jamais davantage, à moins de découvertes inespérées, — de même qu'un nombre considérable de dialectes actuels n'ont pas encore été inventoriés ; mais, malgré ces
lacunes, la grammaire historique et comparée des langues indo-européennes primitives, et des groupes dérivés — roman, germanique, etc., — a pu être constituée avec une grande sûreté dans l'ensemble, et parfois avec beaucoup de précision dans le détail.
De l'observation et de l'interprétation des nombreux phénomènes que présentent l'histoire et la comparaison des langues se sont dégagées des théories générales qui constituent les principes de la science du langage; ceux-ci, réagissant à leur tour sur l'examen des faits, ont permis de substituer des recherches méthodiques à l'empirisme de hasard qui guidait les érudits des siècles précédents. Ces théories ne se sont pas affirmées dès le début sous leur forme actuelle : elles ont été formulées d'abord avec hésitation, à l'état embryonnaire, incomplètes, pour se développer et se fixer peu à peu ou pour être condamnées par une information plus précise; parfois aussi on est revenu sur certaines intransigeances de doctrine, en remarquant que la théorie jadis en faveur, puis abandonnée, contenait une part de vérité et ne méritait pas un discrédit total. L'hypothèse, même inexacte, est nécessaire au progrès de la science, qui n'est, suivant l'expression de M. Henri Poincaré, qu'une série d'approximations successives : la découverte du lendemain corrigera l'erreur de la veille.
On peut dire que les linguistes sont d'accord, à l'heure actuelle, sur les caractères généraux du langage, le classement des phénomènes et sur le mode d'interprétation des faits. L'évolution nécessaire et générale du langage; la segmentation des idiomes
en langues spéciales et en dialectes, qui a pour contre-partie le développement des langues nationales et le refoulement des patois ; les transformations des sons, qui s'opèrent avec une régularité égale à leur insconscience; les modifications des formes et des fonctions grammaticales dominées par l'analogie, ainsi que la formation des mots et les changements de sens ; l'introduction et l'assimilation des emprunts étrangers et les procédés des créations savantes : autant de. phénomènes nettement groupés et délimités, et dont l'analyse se poursuit dans des conditions précises.
Les méthodes de recherches sont également, dans leur ensemble, indiscutées. Pour l'observation du langage vivant comme pour l'interprétation linguistique des textes anciens, il existe un système de règles bien établies, qui peuvent sans doute se perfectionner et se préciser encore, mais dont les directions ne sauraient plus varier. C'est la sûreté de ses méthodes, dégagées et affermies surtout par les néo-grammairiens, qui a permis à la science du langage d'obtenir un ensemble de résultats dont elle peut être fière à juste titre. Les lacunes, on l'a vu, sont encore nombreuses, mais on est en droit d'espérer qu'elles seront comblées peu à peu.
Par contre, des divergences sensibles s'accusent encore si l'on envisage les principes qui président aux évolutions du langage. L'inconscience des phénomènes analogiques, on l'a vu, n'est pas universellement admise, ou l'est à des degrés divers. Si la constance des lois phonétiques est à peine contestée, en revanche la possibilité des lois séman-
tiques — au sens rigoureux du mot — est généralement mise en doute. Et les causes premières des évolutions phoniques et analogiques, de leurs divergences suivant les milieux, sont encore loin d'être élucidées.
Après une période d'observation minutieuse, qui a donné lieu à la création de la phonétique expérimentale et à l'exploration méthodique des patois, les esprits sont attirés de nouveau par les synthèses comme vers le milieu du xix" siècle. Une certaine réaction commence en outre à se manifester contre le rigorisme, jugé par certains exagéré, des néogrammairieus : en face de la force aveugle des lois universelles, les tendances individualistes se. font jour à nouveau. Enfin une autre collaboratrice entre en scène, la sociologie, dont l'importance s'affirme de plus en plus dans l'orientation actuelle de. la science.
On ne saurait mieux conclure que par les lignes suivantes de M. Meillet qui résume ainsi, avec sa netteté habituelle, l'œuvre accomplie depuis un siècle, en faisant mesurer le chemin parcouru* :
« L'ancienne grammaire générale est tombée dans un juste décri, parce qu'elle n'était qu'une application maladroite de la logique formelle à la linguistique où les catégories logiques n'ont rien à faire. La nouvelle linguistique générale, fondée sur l'étude précise et détaillée de toutes les langues à toutes les périodes de leur développement, enrichie des observations délicates et des mesures pré-