Revue philosophique j t. XIV, p
l'évolutionnisme 39
chez La Mettrie, chez d'Holbach, chez Volney. Et l'idée mère de la loi de révolution perce déjà dans ces paroles de Goethe sur les formes organiques : « L'être vivant n'est pas unique, mais multiple; même quand il nous apparaît comme individu, il n'en reste pas moins une collection d'êtres vivants, distincts, qui sont égaux idéalement et virtuellement, mais qui peuvent, dans la manifestation phénoménale, devenir égaux ou semblables, inégaux ou dissemblables.... Plus la créature est imparfaite, plus ses parties sont égales ou semblables les unes aux autres, et plus elles ressemblent au tout.... Plus les parties se ressemblent, moins elles sont subordonnées les unes aux autres. La subordination des parties indique une créature plus parfaite, etc. ^ »
La philosophie de Kant elle-même, loin d'entraver le concept évolutionnisle, ne pouvait que favoriser son développement, puisqu'elle tendait à expliquer l'opposition de la multiplicité à l'unité comme une conséquence de notre organisation et à admettre que, dans le monde des choses en soi, celte opposition n'existait pas ou se conciliait d'une manière à nous inconnue *. Faut-il enfin rappeler l'influence exercée sur la philosophie de l'évolution par les beaux travaux de Laplace, de Lamarck, de Darwin? Mais un progrès plus décisif encore signala l'application du principe diflcrentiel aux sociétés humaines. Cette extension finale pouvait seule donner un caractère apparent d'universalité à l'hypothèse mécanique qui avait déjà envahi le domaine de la biologie. La !kche fut accomplie par Spencer et, avant lui,
i. Virchow, Vier Reden ûber ï^ben und Kranksein. Berlin, 1862. 2. Lange, op. cit., II, p. 275.
par Comte, comme en témoignent de nombreux passages du Cours de philosophie positive *.
Nous pouvons donc conclure que l'évolutionnisme est un système très ancien par ses origines et les affinités qu'il présente avec une foule de conceptions depuis longtemps oubliées. Mais il est surtout le produit direct, la conséquence naturelle et immédiate de la grande généralisation positiviste, antérieure de vingt ans à peine '.
La doctrine de l'évolution s'annonce présentement comme le système philosophique le plus populaire, le plus répandu en Europe et en Amérique. Plusieurs raisons justifient cette vogue. L'une des principales, selon nous, est que cette philosophie exprime avec beaucoup de force et une grande décision l'erreur qui flatte tant de nos jours le goût essentiellement passager de la foule. Je veux parler de l'agnosticisme s'alliant d'une manière intime chez Spencer avec sa contradiction directe — le monisme qui revêt un aspect plus ou moins scientifique. Car, pour captiver la masse des esprits, il n'est nullement besoin de l'étonner par l'affirmation audacieuse d'avoir levé tous les voiles et résolu toutes les énigmes. En certaines époques, la nôtre est de celles-là, on accueille mal de pareilles témérités.
1. Voir, par exemple, la 50e leçon. « Les études biologiques, dit Comte, montrent que la perfection croissante de l'organisme animai consiste surtout dans la spécialité, de plus en plus avancée, des diverses fonctions accomplies par des organes de plus en plus distincts et néanmoins solidaires. Tel est aussi le caractère de Vorganisme social, et le motif de sa supériorité sur tout orgihisme individuel. »
2. « Spencer aurait pu tranquillement se ranger du côté de Comte pour tout ce qui concerne le domaine du connaissable », dit également le criticiste Lange. Voir Histoire du matérialisme, II, p. 423.