L'ÉVOLUTIONNISME
gration et de la désintégration successives » comme un « retour pur et simple de la science moderne à Thypothèse d'Anaximandre », avec cette unique différence que « les conceptions du grand penseur anglais portent sur un univers démesurément agrandi par rapport à celui des anciens ' ». Ce jugement n'exige qu'une seule rectification, à la vérité, très importante. Ce n'est certes pas la science contemporaine, mais bien la philosophie moderne qui prête son appui et « assure la prédominance à la doctrine d'Anaximandre, rajeunie sous l'épithète d'évolutionniste ». Je n'en veux pour témoignage que les paroles suivantes du même auteur : « Sans discuter par le menu les preuves de révolution du monde, on peut néanmoins dire en thèse générale qu'elles reposent sur un échafaudage de suppositions aussi plausibles que Ton voudra, aussi concordantes enlre elles qu'on puisse le désirer, mais qui n'en gardent pas moins leur caractère hypothétique. » Or une hypothèse qu'on ne cesse de considérer comme telle depuis Anaximandre jusqu'à nos jours, doit évidemment manquer de quelques-unes des conditions les plus essentielles à l'hypothèse scientifique. Elle reste purement philosophique, universelle et invérifiable.
Toutefois, il ne faudrait pas croire que la théorie de l'évolution soit un retour purement accidentel aux vues des anciens Grecs. On la retrouve à toutes les époques et dans les systèmes philosophiques les plus variés. Cette persistance de l'esprit humain à reprendre la même idée mérite d'attirer l'attention des historiens de
1. p. Tannery; Anaximandre : Fin fini, l'évolution et Ventropie, in Revue philosophique, mai 1882, p. 522 et suiv.
la philosophie. Le système évolutionniste consacre les vues fondamentales de Démocrite qui proclamait déjà réternité et l'indestructibilité delà matière et expliquait tout changement comme une agrégation ou désagrégation de parties; il restaure les vues d'Empédocle et d'Anaxagore enseignant que tout commencement et toute fin, toute naissance et toute destruction se réduisent à la combinaison et à la séparation d'éléments. C*est naturellement aussi un retour à Ëpicure et à la poésie scientifique de Lucrèce, et en même temps un rajeunissement de la conception du monde en tant qu'organisme, « imaginée par Âristote et vantée encore aujourd'hui par une puissante école comme la base inébranlable de toute vraie philosophie * ».
Le même fonds d'idées continue à subsister au moyen âge avec la ségrégation et l'évolution de Giordano Bruno qui prétendait que « la nature ne produit pas ses œuvres, comme l'industrie humaine, par voie de retranchement et d'assemblage, mais seulement par la séparation et le développement ' ». C'est aussi une des thèses favorites de Glisson, ce philosophe que M. Mario n nous fit connaître dans une consciencieuse étude '. C'est aussi du dynamisme leibnitzien. Les éléments essentiels du système évolutionniste apparaissent encore disséminés un peu partout, dans les écrits des matérialistes et des sensualisles des xvii'' et xviii*' siècles; on les rencontre chez Hobbes, chez Locke, chez Hume,
\. Lange, Histoire du matérialisme, I, p. 12-29, 81, 115, iSI. 2. Carrière, Die philosophische Weltansicht der Reformationszeit^ cité par Lange, I, p. 215.