Premiers principes, Introduction, p. xix
Qu'on n'aille pas pourtant méconnaître la véritable portée du reproche que nous adressons à l'école évolution niste ainsi qu'à la philosophie moderne tout entière. Nous ne critiquons pas le fait empirique ou tel quel — la confusion de la science avec la philosophie, et la métaphysique qui en résulte — mais bien la généralisation purement théorique qu'on s'efforce d'en tirer malgré les préceptes les mieux connus de la méthode inductive. Gomme les espèces vivantes, les espèces idéologiques ne disparaissent guère avant les conditions qui les ont vues naître et les ont protégées* La métaphysique est une de ces espèces idéologiques. Elle trouve encore aujourd'hui des circonstances qui favorisent son développement; elle continue donc à subsister.
Cependant elle s'adapte de mieux en mieux aux conditions nouvelles apparues entre temps. Elle subit le contre-coup de ces changements. Ce n'est plus à des groupes déterminés de connaissances, c'est à leur ensemble, qu'elle demande la solution de ses problèmes. Une telle extension du cadre philosophique a successivement séduit l'esprit profond de Kant, l'esprit sévère de Comte, l'esprit subtil de Spencer. Tous trois cherchèrent à rattacher les généralisations les plus vastes de la science positive à certaines conceptions abstraites, à certains principes qui devaient leur servir de support ultime et de fondement commun. Les diverses
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sciences reconnaissent ces principes, mais sans pouvoir les expliquer : ils sont dobc hypothétiques au premier chef. Constituer, avec leur aide, une doctrine qui résume et commande l'ensemble du savoir comme chaque science est résumée et commandée par sa philosophie particulière, — telle fut l'œuvre de rénovation rêvée par le crilicisme, le positivisme et Tévolutionnisme et dans laquelle tous ont, tour à tour, misérablement échoué. En définitive, Tamplitude seule, si je puis m'exprimer ainsi, des oscillations du vieux pendule métaphysique s'accrut quelque peu en raison de ces tentatives; mais aucune d'elles ne réussit ni à détruire pour toujours ce mouvement, ainsi qu'on s'en était ouvertement vanté, ni à lui imprimer une autre direction.
La méthode hypothétique forme le lien le plus solide qui ait jamais existé entre la science et là philosophie ; mais elle est aussi le point vulnérable de leur identité prétendue. La philosophie de notre temps s'applique à devenir une philosophie transcendante, une doctrine apriori\ et, loin de faire exception à cette règle, l'évolutionnisme en offre un exemple frappant. Un simple coup d'œil jeté sur les assises et l'économie de l'édifice élevé par M. Spencer, suffit pour montrer que ces matériaux, et jusqu'à leur arrangement, diffèrent peu de ceux employés par Comte et, avant lui, par Kant.
Le premier dans la série des philosophes du siècle, Kant affirme que l'expérience est la seule philosophie possible. Comte défend exactement la raèrae thèse : l'expérience organisée en une hiérarchie de six sciences fondamentales, voilà pour lui toute la philosophie. Spencer, enfin, se garde bien de contredire sur ce point
ses illustres précurseurs dont il essayera plutôt de combiner les deux méthodes ^
D'ailleurs, les hautes généralités du savoir ne jouent chez aucun de ces penseurs le rôle de simples intermédiaires entre la science et la philosophie. Mais Comte prétend tirer des diverses sciences leurs suprêmes résultats, pour les lier ensuite par sa philosophie première, — alors que Spencer appuie sur ces généralités une philosophie dont les principes lui serviront ensuite à interpréter les vérités scientifiques. Cette nuance est intéressante, mais elle n'offre pas l'importance exagérée qu'on a voulu lui attribuer.
Selon M. Spencer, on doit envisager les dernières réductions ou les lois les plus générales des différentes sciences comme autant de corollaires se déduisant d'une série de vérités universelles qui dérivent, à leur tour, d'une vérité ultime. Ces vérités universelles et leur source commune, la vérité ultime qu'elles manifestent, forment les données essentielles ou les postulats fondamentaux de la philosophie première. En d'autres termes, ce sont là des vérités hypothétiques que l'esprit humain construit intuitivement après avoir acquis une somme quelconque de connaissances sur la nature et l'homme.
1. On peut voir, en effet, dans les Premiers principes une sorte de philosophie particulière des sciences du monde inorganique; en la faisant suivre par les Principes de biologie, de psychologie et de sociologie^ Spencer n'aurait donc que rendu justice au plan adopté par Comte. On peut encore, d'autre part, considérer les Premiers principes comme une philosophie première, très générale et indépendante de la série des trois philosophies spéciales qui lui serviraient, au même titre que le Traité de morale^ de corollaires ou d'exemples, — et alors Spencer se rapprocherait, par son plan, de l'exposition kantienne. (Voir Premiers principes, p. 14i.)
Mais quelle valeur attribuer à des hypothèses dont Tobjet, la totalité des phénomènes, est une abstraction pure? L'expérience peut-elle s'exercer utilement en dehors des phénomènes concrets et particuliers? SI. Spencer ne conçoit pas toute la force de cette objection et n'essaye même pas de la combattre. 11 se borne à affirmer que les suppositions ultimes de la philosophie comportent aussi bien que les hypothèses ordinaires de la science une possibilité de vérification. Il quaUfie ces postulats d'intuitions dont on admet provisoirement la vérité ou compatibilité avec toutes les autres révélations de la conscience. Démontrer ou réfuter cette compatibilité devient pour lui l'œuvre propre du philosophe.
Mais il y a plus. Loin d'être inférieures aux hypothèses particulières de la science, les hypothèses universelles de la philosophie ont sur elles cet avantage, que leur vérification, ou la preuve de leur compatibilité avec les autres données de la conscience, entraîne nécessairement à sa suite l'unification complète du savoir *.
Certes, il est des hypothèses universelles que nous ne pouvons omettre sans renoncer à la pensée ellemême, sans l'obliger à abdiquer purement et simplement. Mais encore faut-il vérifier ces postulats, c'està-dire les démontrer ou les réfuter. Or, la preuve de leur vérité supposant (( l'unification du savoir, but réel de la philosophie », la preuve de leur fausseté impliquerait la dispersion finale de nos connaissances, la