‹ La philosophie du siècle: criticisme-positivisme-évolutionnismeChapitre 56 sur 73 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Une grande partie des objections dirigées dans le chapitre précédent contre Fécole critique, s'adressent aussi bien aux idées sur la psychologie et la théorie de la connaissance en cours chez les positivistes et les évolutionnistes. Nous pouvons, par suite, nous borner ici à un examen très succinct de ces idées.

Les suppositions heureuses, les vérités de détail abondent chez Comte, chez Littré, chez Taine, chez Lewes, chez Mill, chez la plupart des positivistes. Elles ne sont pas rares chez les philosophes de toutes les écoles. On en trouve chez Hegel, chez Schelling, chez Fichte, voire même chez des sous-ordres comme Cousin. Elles ne manquent pas aux écrits de Spinoza, de Descartes, de Leibnitz, de David Hume, de Kant, de Hamilton. Grâce enfin aux progrès récents dans tous les domaines scientifiques, elles emplissent les ouvrages des philosophes et des psychologis te s de nos jours. Je dis : « suppositions et vérités de détail », ce qui signifie qu'on peut, sans hésiter, leur assigner une

place daDS la science correspoDdante. Cependant on ne doit pas oublier que ce qui semble aisé aujourd'hui n'était guère possible autrefois. Certains problèmes devaient alors nécessairement apparaître comme dénués de tout caractère spécial ou strictement scientifique.

A cette catégorie de « faux problèmes philosophiques » appartinrent longtemps les questions de psychologie et de morale, de logique et de méthodologie, et toutes les observations relatives au phénomène si intéressant de la connaissance. Or le positivisme présente ceci de particuher, que sa conception fondamentale de la psychologie — identique d'ailleurs à celle du matérialisme — lui défend expressément d'aborder en philosophie la série entière des questions susdites. Ce trait caractéristique le sépare du criticisme aussi bien que de la philosophie de l'évolution. Les positivistes déclarent que la psychologie doit former un chapitre spécial de la biologie. Ils enseignent que l'uniformité des phénomènes psychiques dérive totalement de l'uniformité des phénomènes biologiques. La régularité immanente appartient, d'après Comte, aux états du corps, et non à ceux de l'esprit, simples fonctions des premiers. Telle est la version officielle du positivisme. Nous estimons qu'elle exprime Tune de ses conceptions les plus justes et les plus fécondes.

Par malheur, le positivisme ne se contredit que trop souvent, et ses idées psychologiques vont nous en fournir une preuve irrécusable.

Auguste Comte et ses disciples évitent de nous parler psychologie; et quant à la théorie de la connaissance,

elle semble le fruit auquel il soit le plus défendu de toucher dans Téden positiviste. Mais les apparences ne prouvent rien. En réalité, la philosophie positive constitue elle-même, on en fit souvent déjà la judicieuse remarque, une théorie parfaitement élaborée de la connaissance humaine, et aussi une théorie sur la nature de Tesprit humain. Elle n*est même pas autre chose. Et si elle introduit en philosophie les résultats généraux des sciences, les grandes lois mathématiques, physiques, chimiques, biologiques et sociologiques, elle se garde bien d'en user différemment que n'en usent tous les systèmes spéculatifs. Elle semble leur donner plus de place, ou la place d'honneur, elle les annonce pompeusement, mais voilà tout. Elle n'arrive pas à identifier la science avec la philosophie, à transsubstantier les lois les plus générales qui régissent les catégories irréductibles de phénomènes, en lois vraiment universelles ou pancosmiques. Tout essai de ce genre aboutit encore infailliblement à Thypothèse panphénoménale^ invérifiable par définition. L'arbitraire est ainsi ramené et intronisé. La tentative du positivisme ne fut pas, à cet égard, beaucoup plus concluante que celles qui la précédèrent. La science positive joua une fois de plus, dans Thistoire de la philosophie, le rôle de décoration, de cadre entourant et ornant des théories, des doctrines, des vues qui n'ont rien de rigoureusement scientifique. Elles se rapportent, en effet, à des groupes de phénomènes restés jusqu'ici inétudiés par les méthodes exactes. Ces théories n'offrent non plus aucun caractère philosophique, au sens nouveau et précis que nous voulons donner à ce terme.

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puisqu'elles s'appliquent à des faits qui ne dépassent pas et semblent même difficilement atteindre l'envergure ordinaire d'une seule science abstraite ou fondamentale.

Auguste Comte est très explicite à cet égard. Au nombre des problèmes que la philosophie doit élucider, il range la méthodologie scientifique, la théorie des hypothèses qu'il développe tout au long dans son Cours^ la théorie des limites organiques de l'esprit humain et celle de la relativité nécessaire de toute connaissance* En outre, il fait entrer dans la philosophie la loi des trois états avec la célèbre et fructueuse généralisation dont il se servit pour classifier les sciences dans un ordre strictement hiérarchique. Le positivisme arrive de la sorte à posséder une théorie de la connaissance au moins aussi complète que celle du criticisme et qui, dans ses traits essentiels, ne s'en sépare d'ailleurs que par une terminologie légèrement différente *. On s'en convaincra en comparant l'agnosticisme des positivistes au phénoménisme des criticistes. Les premiers apportent à peine quelques améliorations de détail à cette partie de la philosophie critique. Enfin les idées que se forment les deux écoles sur l'objet et la méthode de la psychologie, présentent également de nombreux points de contact. Elles diffèrent uniquement en ce qui concerne la place réservée, dans la hiérarchie des sciences, à cette branche du savoir *.

1. La « chose en soi » de Kant, par exemple, devenant chez Comte, qui emprunte ce terme à Cabanis, la « cause première », et ainsi de suite.

2. Rappelons que Kant s'était ouvertement prononcé, bien avant Comte, contre l'emploi de la méthode introspective en psycho-

Nous avons dit que la conception de la psychologie comme partie intégrante de la biologie fut une idée très féconde que le positivisme contribua fortement à répandre^ bien qu'il se gardât de l'appliquer lui-même. Aujourd'hui cette idée a pris corps dans les expériences psychophysiques dont l'importance ne cesse de croître. Pourtant, et puisque les travaux de cette sorte ne sau^ raient embrasser le domaine entier des études psycho* logiques, la conception positiviste ne peut valoir mieux qu'une approximation de la vérité. A côté ou au-dessus de cette conception, il y a place pour des. vues plus larges et probablement plus justes. Et en effet quelques disciples de Comte formulèrent de pareilles théories, adoptées depuis par des philosophes appartenant à diverses écoles. Ces dissidents pensent qu'il ne suffit pas d'étudier les phénomènes psychiques dans leur connexion intime avec l'organisation nerveuse des différentes espèces animales; mais qu'il y a lieu, en outre, d'instituer, comme suite à l'analyse biologique de l'indi* vidUy une analyse sociale de l'espèce; qu'il faut, en un mot, étudier encore les manifestations de l'esprit dans l'histoire ou la sociologie *. Ce que le xviu® siècle appela

logie. Dans son Anthropologie y il appelle cette méthode « un vice incurable de la psychologie »; il va jusqu'à nous prémunir contre les dangers de « l'étude de soi même par soi-même », ce qui, selon lui, peut aisément conduire aux hallucinations et à la folie.

1. Citons ici, parmi les partisans les plus notoires de la division de la psychologie abstraite en deux branches, la psychologie inférieure ou biologique, et la psychologie supérieure ou sociologique : Cattaneo, Alcuni Scritti, Milan, 1847; Feuerbach, Philosophie der Xukunfty 4849; Cournot, Matérialisme, Vitalisme, Rationalisme, Paris, 1875; Lewes, The study of psychohgy et Physical Basis of Mind, Londres, 1879; Schaeffle, Bau undLeben des socialen Kôt^ers, 1875-1878; Guarin de Vitrv, dans la revue La Philosophie positii^e, t. XIV.

DB ROBERTY. — Phil. du siècle. 11

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la nature humaine apparaît aiDsi sous ud double aspect : c'est d'abord, comme le croyait le siècle de Montesquieu, de Rousseau, de Turgot, de Condorcet, de Condillac et de Cabanis, un ensemble de conditions et de lendances invariables; et c'est ensuite, comme le xis!" siècle s'efforce de l'établir, la série'mème des variations de l'esprit humain à travers les âges \ Telle fut la part de nouveauté apportée par notre époque et sa philosophie dans la conception de la science psychologique.

Peut-être enfin me permet Ira-t-on de rappeler ici la thèse soutenue sur cette question dans mon livre : La Sociologie '. J'y lâche de démontrer que la psychologie, considérée comme branche abstraite de la connaissance, se résout, dans toutes ses parties, en une étude complètement et exclusivement biologique. Il n'existe point de psychologie inférieure ni de psychologie supérieure. Mais, parallèlement à la science abstraite qu'il faut incorporer tout entière à la biologie, on doit créer, dans l'étude comparative de l'esprit humain, une science concrète qui, comme tous les corps de doctrines de cette catégorie, résultera du concours de deux on plusieurs sciences abstraites différentes et irréductibles entre elles. Cette science concrète emploiera d'autres méthodes d'investigation que les sciences abstraites; et elle demeurera toujours dans la plus stricte dépendance des sciences théoriques pures,

i. Voir H. Denis, Origines du droit économique^ dans La Philosophie positive, t. XXIII.

2. Chapitre X : Des rapports de la science sociale avec la psychologie, p. 175-207. Voir aussi la revue La Philosophie positive, de mars-avril 1876 à juillet-août 1878.

dont les lois et les découvertes constitueront la vraie base de ses déductions. La psychologie concrète ainsi entendue sera une bio- ou psycho-sociologie qui étudiera les phénomènes complexes visés par la « psychologie supérieure » des écrivains énumérés plus haut.

Remarquons, en passant, que notre conception de la psychologie ne se trouve pas en désaccord avec les vues professées sur la nature intime du phénomène "i

psychique par les meilleurs observateurs contemporains. En effet, ce phénomène se définit ordinairement comme un processus nerveux accompagné de conscience, un processus à double face. Quand il est à simple face, il appartient sans conteste au physiologiste. Mais on avoue aussi que la limite séparant le processus plus simple du processus plus compliqué, limite constituée par les phénomènes si importants de Tautomatisme ou de rinconscience, se présente comme très indécise et fléchit tous les jours devant les découvertes psychophysiques \ On ne voit pas bien, par conséquent, la nécessité ou Tintérêt théorique qu'il y aurait à maintenir cette limite dans la science abstraite. Mieux vaudrait donc peut-être la transférer dans la science concrète où rirréductibilité interscientifique semble définitivement établie.

D'autre part, notre conception de la psychologie paraît certainement soutenue et fortifiée par la proposition si connue de Claude Bernard, que plus un organisme se perfectionne, et plus il devient indépendant du milieu extérieur. Appliquée à la question qui nous

l. Ribot, Psychologie allemande contemporaine, p. xii.

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occupe, la thèse du grand physiologiste français équivaut à dire que plus le cerveau humain se développe sous Taction de l'éducation et des autres influences sociales, et mieux il se soustrait aux conditions simplement physiques et organiques. Le courant de Thistoire crée, autour de chacun de nous, un milieu purement intellectuel et subjectif où s'expriment Tensemble des faits sociaux et, jusqu'à un certain point, Tensemble des faits cosmiques. Et nps idées un peu complexes, nos sentiments un peu élevés, nos actions un peu réfléchies dépendent autant de ce milieu intellectuel que de notre organisation physique elle-même.

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