‹ La philosophie du siècle: criticisme-positivisme-évolutionnismeChapitre 55 sur 73 · md.,p. u · texte numérisé non relu

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Le criticisme, celui de Kant et celui de ses successeurs, se laisse entièrement ramener à une connaissance vague et superficielle, incomplète et souvent fausse, concernant un ordre de faits très particuliers. On a pu longtemps estimer un tel savoir à Fégal d'une philosophie, précisément parce que, au lieu de reposer sur des observations nombreuses, exactes et contrôlées, il se déduisait de subtilités logiques et de distinctions verbales. Ces dernières cependant ne composent pas le fonds de la pensée abstraite, mais son cortège usuel et obligé. Le philosophe est condamné à se mouvoir au milieu des signes ou symboles conventionnels des choses, à peu près comme le physicien ou le chimiste à perdre son temps et ses forces dans des manipulations absolument insignifiantes par elles-mêmes. Toutefois, le criticisme s'est trop complu aux futilités du raisonnement pur. De tous les systèmes contemporains, il a le moins bien saisi la distinction capitale entre le contenu et la forme de la philosophie, et trop souvent il a pris les accessoires pour le principal.

Cette appréciation s'appuie d'un fait significatif dans l'histoire du criticisme. La Critique de la raison pure^ rédittce imposant de la théorie kantienne se fonde sur la simple opposition des jugements analytiques et des jugements synthétiques. Kant l'atteste solennellement lui-même : « Si la métaphysique, dit-il, est restée jusqu'ici dans un état d'incertitude et de contradiction, la cause en est que le véritable problème de la raison pure renfermé dans cette question : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? et peut-être même la différence des jugements analy-

Là psychologie chez les criticistbs ISl

tiques et des jugements synthétiques^ ne se sont pas présentés plus (ôl aux esprits. Ost de la solution de ce problème ou de rimpossîbilité démontrée de le résoudre que dépend le salut ou la ruine de la métaphysique ^ » Or qu'y a-t-il au fond de cette opposition? Tout au plus, comme on l'a prouvé à satiété en invoquant les arguments mêmes de Kant (et surtout son célèbre exemple de 7 -|- 5 = 12), une distinction entre les faits plus généraux, les expériences plus anciennes en date d'une part, et les faits plus particuliers, les expériences plus récentes d'autre part; soit une double différence de degré dans la généralité d'une idée ou dans l'accoutumance qui nous la rend peu à peu familière.

Les attributs les plus communs ou ceux qu'on constate d'une façon régulière s'associent indissolublement au signe nominal qui connote le phénomène correspondant : le jugement est alors analytique. Au contraire, les attributs plus particuliers ou ceux observés rarement, malgré leur caractère général, n'offrent pas une idée aussi nette sous le même signe : l'affirmation de l'attribut, le jugement nous apparaît alors comme synthétique. La proposition : ce corps est étendu, pesant et blanc, contient un double pléonasme, puisque le mot corps sous-entcnd les caractères d'étendue et de pesanteur. Cependant cela n'est plus vrai pour l'enfant ou l'esprit inculte qui voient dans cette proposition un triple jugement synthétique. On considère les axiomes comme des jugements analytiques par excellence. Mais

i. Critique de la raison pure, 1, p. 63.

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une expérience complémentaire ou plus spéciale peut les transformer, du moins temporairement, en jugements synthétiques contredisant ou paraissant contredire Fancien énoncé analytique. Quant aux assertions a priori du philosophe, elles se résolvent toutes en des faits très généraux ou en des expériences très anciennes, c*est-à-dire en des jugements analytiques devenus peu à peu de véritables jugements synthétiques aux yeux de rignorant réel ou volontaire, tel que le sceptique doutant de son propre savoir. Cette modification, soigneusement déguisée sous les formes du langage et les subtilités dialectiques, constitue Torigine première de ce que Kant appelle Vapinori.

L'explication purement psychologique qu'il donne de la marche générale suivie par les sciences et la philosophie, repose sur la même erreur. Ici, la théorie kantienne se réduit à deux points. 1° Dans toutes les sciences, les fondements rationnels, les axiomes ou les premiers postulats dépassent l'expérience proprement dite; ils dérivent de la raison pure et se réduisent exclusivement à des jugements synthétiques a priori. V A la même loi obéit la métaphysique, mais il est d'autant plu& malaisé de le reconnaître, qu'elle met constamment en doute le synthélisme a priori qui fit la fortune des sciences. L'exemple de Hume vient comme preuve à l'appui. Selon Kant, Hume est de tous les philosophes celui qui conçoit le plus justement le véritable objet de la raison pure : l'explication du jugement synthétique a priori. Mais il s'arrête à la proposition synthétique qui relie la cause à l'effet, et, de cet examen, conclut à l'impossibilité de tout juge-

menl de cette espèce. Cela le conduit à considérei métaphysique comme nue illusion de l'espril, — err grave qu'il eût pu s'épargner, dit Kant, s'il eût c( pris la lâche de la raison pure dans toute sa généra et sa plénitude. Ainsi la connaissance a priori dir également les sciences particulières et la métaphysi< où elle atteint son plus haut degré d'influence, philosophie ne serail-elle donc que le résumé, la coor nation des connaissances aprioriques des scîenc Kaol ne pose pas la question, mais il s'en appro< assez pour qu'on soit induit à répondre affirmalivero à sa place.

De même que la plupart des systèmes contemporai le criticisme a toujours voulu passer pour une philoi phie réformatrice des anciens abus de la métaphysiqi Voyons donc comment il conçoit sa lâche révolutic naire.

L'ontologie, la doctrine de l'essence du monde, une erreur du passé, enseignent les criticistes. ï sortit de l'opposition entre la philosophie et la physi<] d'abord, entre la philosophie et la science en gêné ensuite. Mais on peut procéder pareillement à l'égt de chaque science particulière, et créer ainsi une mé mathématique, une métalogique, une métamorale, et c'est-à-dire une série de disciplines imaginaires se pi posant de résoudre des problèmes aussi insolubl dans la science correspondante et par ses méthod que pourrait l'être, dans la physique, te problème l'essence des choses, objet avoué de la philosopl ontologique. On peut le faire et on l'a fait, en réali pour toutes les questions qui, excitant l'intérêt ou

curiosité, ne semblaient pas devoir être fructueusement abordées dans la science exacte.

Mais le problème ontologique a pour corollaire inévitable une question non moins captivante : celle de la valeur intrinsèque de Texistence humaine ou du but suprême de Thumanité. Par suite, tout système posséda, outre sa métaphysique proprement dite, une métamorale, quel que soit le nom qu'on lui ait donné : philosophie appliquée, morale, critique de la raison pratique^ théorie du bonheur, etc.

Or la philosophie critique fut Tune des premières à soupçonner que tout n'allait pas au mieux dans le monde de la métaphysique et de la métamorale. Elle mit donc courageusement, assurent ses adeptes, la cognée à la racine même de ces deux géants de la forêt transcendante. Elle décida que la métaphysique se transformerait en théorie de la connaissance^ et la métamorale en théorie des sentiments^ ou des impulsions qui, dérivées ou non de la connaissance, forment la base de Tactivité pratique. Le criticisme tient tout entier dans ce double effort pour introduire la science exacte au cœur de la citadelle philosophique.

On sait comment le criticisme traite le dogmatisme métaphysique, et ce qu'il a fait du problème ontologique sur l'essence des choses. Il l'enferma dans le cercle étroit des investigations sur l'origine et la nature de la connaissance humaine. En même temps les criticistes usèrent largement de l'hypothèse dans leurs études spéciales, et ils généralisèrent, en outre, les résultats de ces études, en élevant leurs suppositions particulières au rang de postulats universels. Mais on ne se

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rend pas assez compte des essais analogues tentés par le criticisme dans le domaine de la métamorale. Ici encore, fidèle à son principe, le oîticisme Toalni transformer le problème téléologîque sur la Taleur de l'existence en une simple enquèlc psychologique sur Torigine et la nature des sentiments humains. Il destine la théorie des sentiments à devenir Texpression rigoureusement scientifique des recherches qui, dans Tancienne philosophie pratique ou morale, furent toujours livrées à TinspiratioopersonneUe, aux influences mobiles et changeantes du tempérament, optimiste ou pessimiste, du philosophe.

Délaisser une métaphysique et une morale sans autre valeur que celle propre à une gymnastique plus ou moins fortuite de Tesprit, pour s'adonner, en revanche, à des investigations sérieuses et systématiques dans un domaine spécial, si restreint qu'il soit, — cette tentative mériterait Tapprobation universelle. Aussi le criticisme n'a-t-il pas manqué d'exploiter sa nouvelle situation.

Malheureusement pour lui, son ambition ne se borna pas à proclamer ce dédain pour ]es questions générales mal posées, et à manifester ce zèle pour les questions spéciales. Il voulut faire plus et mieux. Il ne comprit pas que l'enfantillage d'une « science surhumaine » n'était qu'un indice certain de la prématurité d'une « philosophie humaine ». Il crut à une transformation réelle de la métaphysique et de la métamorale en une théorie de la connaissance et une théorie des sentiments. El ses deux doctrines favorites lui parurent une philosophie, une conception du monde, ce qu'elles ne seront jamais^

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tant que l'esprit humain ne renoncera pas au plein exercice de foutes ses facultés. Le crilicisme retomba, par conséquent, dans les erreurs et les illusions de l'ancienne philosophie. Il les aggrava peut-éire, car il leur prêta une apparence scientifique qui manquai!, par bonheur, aux divagations naïves des métaphysiciens d'uD autre âge.

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