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Ancienne et Nouvelle philosophie, pp. 53-76 et

LE GRITIGISME 13

le plus d'obstination les droits de la sociologie et qui, par contre, voulut s'opposer au prétendu envahissement des sciences du monde inorganique. Quant à Tévolutionnisme, il se bornç à recueillir les résultats du développement spontané des sciences biologiques, et il a vécu jusqu'ici sur cet héritage sans le faire fructifier d'une façon appréciable.

L'analogie entre les trois formes-types de l'ancienne métaphysique et les trois directions principales de la philosophie contemporaine est, sur ce point, tellement frappante qu'elle pourrait suffire, au besoin, pour diagnostiquer le caractère profondément métaphysique des nouvelles doctrines.

Certains crilicistes ont cru faire merveille et révolutionner de fond en comble les anciennes idées sur la philosophie en lui attribuant le rôle d'une simple histoire qui critiquerait les erreurs générales de l'esprit humain. La philosophie devenant ainsi, à la fois, une branche de la sociologie et un chapitre de la théorie du savoir, il aurait fallu, pour le moins, fonder le nouvel édifice sur une base suffisamment large de connaissances psychologiques et sociologiques. Mais là se manifestent avec le plus de force le caractère idéaliste de la philosophie critique et son antagonisme latent à l'égard des sciences des phénomènes psychiques et sociaux. Les criticistes n'ont jamais pu écrire une histoire, je ne dis pas impartiale — il ne s'agit pas de cela seulement — mais réellement scientifique, des doctrines et des conceptions générales de Thumanité. La description sociologique a été pour eux une méthode inconnue. D'ailleurs, où le criticisme aurait-il pu pui-

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ser les connaissances spéciales nécessaires pour mener à bonne fin une telle entreprise, lui surtout qui, entraîné par son scepticisme quasi universel, prétend combattre tout savoir et démontrer qu'enveloppés par l'inconnaissable, nous sommes fatalement condamnés à la nescienco originelle ' ?

Ce ne fut pas par une méthode scientifique, mais par un vocable nouveau auquel il attribue une force magique, que le criticisme se laissa guider et, finalement, leurrer. Il inventa ce mot « la pensée critique » qu'il opposa à la pensée non critique, apanage de rbomme vulgaire, et il en fit une méthode de recherche philosophique. Il y a, selon le catéchisme criticiste, trois manières distinctes de penser ou de réfléchir sur un objet : la méthode ordinaire ou le sens commun, les procédés, toujours indirects, de la science, et enfin la méthode dite critique dont doit se servir le philosophe. Or, sMl existe une vérité bien établie dans la théorie moderne de la connaissance, c'est que la méthode ordinaire ou directe de penser ne saurait subir qu'une seule modification vraiment importante : la vérification ou la garantie apportée aux données du sens commun par les divers procédés indirects formant l'ensemble des méthodes scientifiques. La pensée dite critique ne peut donc être, elle aussi, en définitive, que le sens commun modifié d'une certaine façon. Mais cette nouvelle modification est, au mieux, un trompcl'œil, au pis, un véritable appauvrissement du raison-

i. Voir à ce sujet l'aveu intéressant d'un criticiste distingué. Gôring : System der Kritischen Philosophie, II, p. 123-6; ainsi que Lange, dans son Histoire du matérialisme^ passim.

nement direct ou habituel. En quoi consiste la méthode critique? D'après ses partisans eux-mêmes, c'est encore et toujours le raisonnement tel quel, accompagné d'un doute constant sur sa propre validité. Il s'ensuit que si le raisonnement direct peut, par hasard, deviner juste et devancer les conclusions de la science, la méthode critique n'est capable que d'ébranler les résultats du sens commun. Elle se voit, par définition, condamnée à une stérilité éternelle. Elle se réduit — les kantiens les plus clairvoyants en conviennent volontiers — à une tautologie brillante dont la Critique de la raison pure restera toujours le monument le plus instructif.

Tous les systèmes métaphysiques viables et bien constitués sont fatalement entraînés vers le monisme, l'identité finale des phénomènes. Mais tous n'y sont pas conduits par le même chemin, et l'on peut, à cet égard, distinguer trois grandes classes d'illusions monistiques qui se rattachent étroitement aux trois grands domaines de faits naturels réputés irréductibles. Pour l'idéalisme kantien, comme pour tous les idéalismes, l'illusion consiste à tomber dans un piège logique que l'état arriéré de la psychologie expérimentale explique sans l'absoudre.

Eant signale lui-même l'origine, en apparence insignifiante, de cette erreur aux conséquences si graves : i< Il est bien vrai, dit-il, que tout ce qui, en général, convient ou répugne à un concept, convient ou répugne à tout le particulier compris dans ce concept [dictum de omni et nullo) ; mais il serait absurde de modifier ce principe de manière à lui faire signifier ceci : tout ce qui n'est pas contenu dans un concept général ne Test

pas non plus dans les concepts particuliers qu'il renferme, car ceux-ci ne sont des concepts particuliers que parce qu'ils renferment plus que ce qui est pensé dans le concept général \ »

Malheureusement pour les idéalistes, le monisme hypothétique auquel ils aspirent, les oblige à enfreindre les principes les plus élémentaires de la logique. La grande erreur de Platon a été de nier la réalité des caractères différentiels des choses, de supprimer ce qui, dans les choses, n*«st pas absolument commun à toutes les sensations qu'elles éveillent en nous ou à toutes les images qu'elles suscitent dans notre esprit. Ainsi on arrive au culte de Tabstraclion pure, de l'universel inconditionné et de son synonyme, l'infini.

Kant n'a pas échappé à l'obsession de l'abstrait et du général, ce trait caractéristique de la métaphysique idéaliste. Les contradictions fréquentes de sa théorie de la connaissance et jusqu'à l'erreur grossière de physiologie dans laquelle il tombe en affirmant que « la pensée, avec l'aperception, précède la représentation » et que « la pensée n'est pas, en soi, un produitdes sens' », le prouvent d'une façon surabondante. Il est donc pour le moins inutile d'insister sur le caractère profondément idéaliste de la philosophie kantienne. L'idéalisme, dont Kant a donné incidemment la meilleure définition en disant de Leibnitz que « ce philosophe intellectualise les phénomènes » et en Topposant à cet égard à Locke qui « sensualise tous nos concepts » % l'idéalisme, dis-je,

\, CHtiquede la raison pure, trad. Barni, 1, p. 343.

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