‹ La philosophie du siècle: criticisme-positivisme-évolutionnismeChapitre 67 sur 73 · Comp. Comte, Cours, ÏI, p · texte numérisé non relu

Comp. Comte, Cours, ÏI, p

terme générique d'évolution intellectuelle? Et d'abord, comment se décompose cet ensemble?

On peut, croyons-nous, y distinguer quatre catégories principales de faits formant la trame de quatre évolutions intellectuelles : l"" révolution des idées qui ont pour objet l'analyse des phénomènes de toutes sortes et leur synthèse partielle ou réunion en groupes plus ou moins vastes; 2^ l'évolution des idées qui poursuivent l'unité ou la synthèse universelle des phénomènes; 3"" l'évolution des idées qui tendent à reproduire d'une façon artificielle les émotions suscitées naturellement en nous par les objets des deux précédentes évolutions; enfin &® l'évolution des idées qui cherchent à satisfaire les besoins engendrés par les trois évolutions précédentes et leurs objets.

Nous voici donc en présence d'une hiérarchie régulière composée de quatre grandes classes de conceptions. Considérées indépendamment des modifications sociales qu'elles entraînent à leur suite, elles peuvent encore, de toute évidence, s'appeler quatre genres de savoir : le savoir scientifique, le savoir philosophique, le savoir esthétique, et le savoir pratique ou technique. Les évolutions particulières de ces quatre genres dirigent, en dernière analyse, l'ensemble complexe de phénomènes qu'on appelle l'évolution d'une société. Envisagées dans ce rôle actif, ces connaissances forment les quatre groupes bien connus de faits qu'on nomme la science, la philosophie, l'art et rindustrie. La science ou connaissance proprement dite est toujours un savoir abstrait et différentiel; la philosophie ou conception du monde est toujours un

savoir abstrait et intégral; Tart, un savoir représentatif des deux premiers et producteur d'émotions représentatives correspondantes; Tindustrie, un savoir dérivé et appliqué à la satisfaction de tous les besoins qui, dans Tindividu social et dans la société, naissent à la suite de Textension des trois premiers genres de connaissances.

L'évolution sociale subit les lois de révolution intellectuelle. Comte comprenait parfaitement cette vérité générale. Mais toutes deux, évolution sociale et évolution intellectuelle, ne constituent que des sommes ou des résultantes se manifestant, en réalité, par ou dans leurs éléments; et ceux-ci ne sauraient être, à leur tour, que des évolutions plus particulières.

Or nous avons vu que l'évolution intellectuelle se décompose en une série de quatre évolutions spé~ ciales. Et Ton pourrait sans doute procéder de même façon à l'égard de leur résultante, — révolution des sociétés.

On obtiendrait alors deux séries évolutives qui, bien que réagissant Tune sur Tautre, devraient, quant à l'ordre essentiel de leur succession, s'affirmer comme une série de causes ou d'antécédences nécessaires, suivie d'une série constante d'effets ou de conséquences invariables. Cette première analyse et cette classification élémentaire eussent donné à la sociologie moderne une base d'opération solide et un degré d'exactitude qu'elle est loin de posséder. Et ce pas accompli, rien n'empêcherait de pousser l'analyse plus loin, de décomposer les évolutions particulières, qui forment la double série des précédences intellectuelles

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et des séqaeftees sociales, en leurs éléme&ts coDstitu* tifs rsiAgés et elaseés dans un ordre égalaient sériaire. Od Diarekerait ainsi, d'éeheioo es éebeloii, à la conquête de rineo&nu socîologicfue et à TétabUsseaKiit d€s lois fondameiiflales qui gouYernent les sociétés.

Siaîs prenons garde de glisser sor la pente des desiderata toujours faciles à formuler en tbé«Mrîe; et, iaissant de côté la série encore obecure des évokitions sociales, eonsidéffons aUentivement la série intettectneUe dont nous venons d'indiquer les quatre tennes primordiaux.

Gommeiit cette série agtt*eUe sur reasemble,. nMMsenlanément indéeooiposé , de révolution sociale? Ses quatre termes ct^nserveat-ils un rang pareil, une indépendance absolue, oo bien Taction des nos se subordonne-t-elle strictement à celle des autres, et doit-on voir dans l'évolution de Tun d'eu» la vraie source qjaii atimente le développement gradnel de totis?

C'est là le problème que Comte se posait quand il jetait les bases de sa théorie des trois étatSy et c'est ce problème que nous avons repris à notre tour^ pour lui dcMiner une solution différente, résumée par notre loi de corrélation entre les sciences abstraites et la pbilosopbie.

Trompé par les dehors de l'histoire, par le rôle extérieur si imiportant que jouent les religions et les coneeptioos générales dans les événements du monde, Comte, d'un trait de plume, se haie d'accorder la prépcmdéranee à l'action philosophique. Il décide que le sort de la philosophie façonne les destinées de Tesprit humain. Dès lors, tout sera sacrifié et subordonné à

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rélément spéculatif : la science, forcée d^étre tantôt théologique, tantôt métaphysique, et attendant, pour devemr sdeotîfiqiiey le triotnphe de l'évotetioii positive dans tes idées d'ensemble; Tart, qui passe par les mêmes phases, qui détnite commie l'humble serysteofr du dogme théologique, qui s'affranchit à mesure que mionte la marée des idées critique», qui finit par accepter le joug de la forme philosophique sirpérieove; enfin l'actiTité industrielle an sens le ptns large dn nao*, Tadivité pratique so«is toutes ses faces, qni subit les mêmes métamorphoses, qui change également trois fois de maître et de direction générale.

Mais cette doctrine nous parait nne grave erretiP fondée sur une interversion complète des vrais rapports miissant entre eux, sinon tous les termes de la série intellectuelle, du moins ses deux premiers éclietoffis qui sont aussi, sans comparaison possible, ses éléments de beaucoup les plus infinents.

Pour novs, Tordre dans lequel apparaissent et se déveleppent les parties constituantes de la série, reste fixe, immuable : c'est une hiérarchie fortement organisée qni, partant de la connaissance on de l'activité scientifiques, s'étend à la connaissance ou à l'aetivilé philosophiques, à la connaissance ou à l'activité esthétiques, et à la connaissance ou à l'activité techniques. Elle subordonne chacun de ses termes, d'abord, an terme immédiatement antérienr et, ensuite, à tous les antres dans l'ordre naturel de leur succession. Il y a là une dépendance qni croît non pas en force, mais en étendue, qui occupe une snperficie toujours plus vaste à mesure qu'on s'éloigne du premier échelon hié-

rarchique et qu'on se rapproche du dernier terme sériel.

La connaissance ou l'activité philosophique se lie étroitement à la connaissance ou à l'activité scientifique, dont elle est presque une forme supérieure ou une floraison. Mais elle dépend si peu de Tétat des connaissances esthétiques et de celui des connaissances |

techniques, qu'elle-même, au contraire, concurrem- \

ment avec la science, fournit à l'art et à l'activité économique tout leur contenu et leur donne l'impulsion sans laquelle ni l'évolution esthétique, ni révolution industrielle n'auraient pu se produire. Quant à la faible \

action que les arts ou l'industrie exercent à leur tour sur les croyances religieuses ou les systèmes philosophiques et sur les idées de la science, ce n'est évidemment là qu'une influence réfléchie, qu'un phénomène ordinaire de réaction sociale.

Le troisième degré hiérarchique, l'ensemble des faits qui produisent l'évolution esthétique, confirme la même loi. On ne saurait dire si l'évolution des arts dépend plus de l'évolution philosophique qui la relie à l'évolution scientifique, ou de cette dernière, tellement nos croyances générales et nos connaissances sur la nature et l'homme déterminent directement le caractère artistique d'une époque. Mais on peut hautement affirmer que ce caractère ne dépend pas de l'évolution technique. Loin de diriger les idées esthétiques, l'industrie leur obéit, elle prend et exécute leurs ordres : un art industriel est toujours un art en décadence.

Enfin, révolution des idées techniques se laisse entièrement dominer et conditionner par les trois évo-

lutions précédentes. Notre savoir abstrait, nos conceptions religieuses et philosophiques, notre art et nos conceptions esthétiques donnent naissance aux besoins innombrables que notre travail ou notre industrie s'appliquent ensuite à satisfaire. Néanmoins, ce n'est guère qu'à propos des liens si grossièrement manifestes unissant l'industrie humaine au développement des sciences, qu'on a bien voulu concéder quelquefois aux idées scientifiques une action immédiate sur Tensemble de révolution sociale.

Résumons-nous. L'évolution des idées scientifiques agit sur les diverses parties de l'évolution sociale d'une façon directe et toujours très puissante. Mais parallèlement se déroule une action mécfiate qui a pour agents les conceptions philosophiques, les conceptions esthétiques et les conceptions techniques, c'est-à-dire autant de modifications, de résultats ou de produits des idées scientifiques elles-mêmes. Une loi de corrélation constante ramène ces effets variés à la cause primordiale qui non seulement leur donne naissance, mais qui les utilise comme des moyens d'action, comme des chaînons intermédiaires s'interposant entre elle et une suite d'effets plus éloignés. Nous avons formulé ce rapport fondamental pour les deux premiers membres de la série, la science et la philosophie; mais il est à peu près certain qu'une loi analogue régit l'ensemble de révolution intellectuelle.

Derrière toute spéculation générale se cache un savoir strictement corrélatif, un savoir dont les imperfections et les lacunes transforment la philosophie en une métaphysique ou une théologie. Et derrière toute esthé-

ti^ue se caefae une philosophîe (à Tétat de religion^ de iftélaphysîque, de cooceptioa du monde aspirant à (tevenir scientifique), a^ec la somme entière de sav<»r que cette philosophie comporte et suppose. Enfin, toute industrie humaine cache une esthétique, une philosophie et une sci^ice corrélatives, c'est-indire autant de sources vives qui font jaillir et alimentent les efforts individuds et collectifs.

Aooordofts cela, et la loi des trois états nous paraîtra une idée fausse si on rapplique à l'évolution des seîenees, et une conception d'une importance très relative et très secondaire quand on l'applique à révolution philosophique eUe-mème ou aux deux évolutions qui en dérivent. Mais je ne veux pas insister sur ce point, que je crois avoir suffisamment élucidé dans mon livre sur Taneienne et la nouvelle philosophie ^

Je veux cependant dire quelques mots de riUusion qui nous pousse continuellement à prendre Tapparence pour la réalité, et l'effet qu'on voit pour la cause qu'on ne voit pas.

« Les religions ont Joué un rôle immense dans l'histoire. Elles ont plusieurs fois changé la face du monde, et les civilisations actuelles sont leur résultat ou leur produit immédiat. » Mais pour juger du creux de telles phrases, il suffit de poser la question : Qu'est-ce qu'une

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