‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 26 sur 69 · M. Paulhan · texte numérisé non relu

M. Paulhan

La finalité on général s'assimile à la causalité en général, de même que la conception de Funivers (la philosophie ùi abstracto nudo) ne diffère pas de sa connaissance (la science in abstracto Jiuclo). Ainsi l'exige la logique. En lui ohéissant d'une manière aussi spontanée qu'inconsciente, on a régulièrement confondu la philosophie avec la science. On alla même jusqu'à faire de la première la cause productrice de la seconde. Mais cette synonymie et sa conséquence directe, cette confusion, cessent naturellement aussitôt qu'on quitte le domaine de rabslraction pure et qu'on considère la finalité comme une espèce distincte, opposée à la causalité. Dès lors la cause et la fin ne semblent plus identiques ; l'homogénéité des premiers et des derniers termes de révolution s'etïace et tend à disparaître. Et la connaissance in abstracto apparaît avec son véritable caractère de genre qui réunit ces deux espèces concrètes distinctes : le savoir spécial et la conception du monde. C'est une idée pure, un point géométrique pour ainsi dire \

1. J'.admets, dans le sens de cette fonnnle, la délinition de l'esprit donnée par M. Paulhan : « L'essenee de l'esprit, ce sans quoi il n'existerait pas, est la finalité ». Oui, si l'on veut dire par là que l'esprit est le dernier terme, la fin de l'évolulioa des choses et des êtres. Mais, par ces mots : « le sans quoi il n'existerait pas », il faut entendre les choses et les êtres, les premiers et les moyens termes du lon^' processus couronné par les phénomènes psychiques. Ces premiers et moyens termes présentent, eux aussi, une . foule de systèmes; ils renferment, eux aussi, ce que l'esp/'it conçoit comme une finalité, d'ailleurs imparfaite quand il la compare à la finalité atteinte par lui-même. L'esprit est donc, comme le dit M. Paulhan, un certain degré de coordination s'élablissant entre un certain nombre d'éléments anatomifjucs parle moyen d'un système nerveux. Et toute chose extérieure à l'esprit peut se définir comme un degré inférieur de coordination s'élablissant entre des molécules ou des atomes à l'aide de différents systèmes mathématiques, physiques. chimi(pies ou biologiques. Voir Revue philosophique, août 1886, p. 400, et Paulhan : L\ictivit(f mentale et les éléments de iesprit. Paris, 188D.

CHAPITRi: VI

L\ CONCEPTION CRITICISTE

La conception de la philosophie par le criticisme ne ditfère pas beaucoup, dans ses traits essentiels, de celle développée par les positivistes et les évolutionnistes. Les trois systèmes accueillent également bien certaines erreurs de méthode qui leur viennent du chef de l'ancienne métaphysique. Il est facile de s'en convaincre en examinant les idées avant cours à ce sujet dans Técole critique. Le prototype s'en retrouve chez Kant.

c( La philosophie, dit celui-ci, est un système de connaissances universelles formé de notions abstraites. Elle a pour but le passage de notre entendement de la connaissance sensible à la connaissance suprascnsible. » Les disciples de Kant ont changé les termes, ils n'ont pas modifié le sens de cette définition qui restera, à bon droit, classique. Ils persistent à concevoir la philosophie comme science universelle, et comme science active usant largement de l'hypothèse, allant à la découverte d'un monde nouveau situé au delà de l'expérience

LA CONCEPTION CRITICISTE

sensible. Le siiprasensible atteint par la raison s'appuyant sur Texpérience, c'est, pour Kant, Dieu, la liberté et riuimortalilé; et, pour les épigones de Kant aussi bien que pour les positivistes et les évolutionnistes, c'est rinconnaissable, la nécessité, révolution ou le changement perpétuel. Mais chez Fun connue chez les autres, c'est Va priori^ le rêve du philosophe, l'hypothèse permanente ou invérifiable. Quant à ceux, peu nombreux encore, qui, dans le prétendu suprasensible, n'aperçoivent qu'une simple page blanche au livre de la science, ils n'appartiennent à aucune des écoles modernes en philosophie. (Cependant, seuls peut-être, ils ne confondent pas la philosophie avec la science, puisque, seuls, ils tiennent la première pour une chose qui n'existe quede nom,unecréationintellectuellefuture. On prend une peine inutile à couibattre la formule de Kant, en affirmant que nul chemin ne conduit de l'expérience à r<i priori. Une telle objection ne vaudrait que s'il s'agissait d'espèces différentes d'un genre unique. Mais puisque l'expérience et Va priori expriment des idées ayant atteint le suprême degré de généralité, leur opposition se résout en un vain jeu de Fesprit. L'illusion consiste à ne pas voir la synonymie parfaite de ces deux termes. A l'exemple de tous les métaphysiciens, Kant ne comprit pas que de l'expérience à Va priori le passage était du même au même. Les positivistes et les évolulionnistes s'abusent d'ailleurs beaucoup sur la véritable portée de leur désaccord avec le chef de l'école critique. Kn tout cas, ils exagèrent singulièrement Fimportance des dissentiments qui les séparent de son apriorisme plus verbal que réel.

D'autre part, et cela est significatif, les derniers partisans de Fautomorphisme religieux considèrent le criticisme comme un adversaire au moins aussi redoutable que le positivisme. Les spiritualistes ne pardonnent pas à Fécole critique son scepticisme et son sensualisme, tout ce qui la rapproche du matérialisme, tout ce qui la range dans la grande famille métaphysique et l'éloigné de la grande famille théologique. Et comme le criticisme, aujourd'hui aussi répandu que le matérialisme, semble même beaucoup plus à la mode, on en fait volontiers le bouc émissaire de la métaphysique.

Mais souvent les gens acculés à la dernière extrémité frappent juste: ils trouvent, en un effort désespéré qui les découvre impitoyablement eux-mêmes, la défaillance cachée de l'adversaire. « L'idéalisme critique de Kant et de ses successeurs supprime la science », — ce cri de détresse soudaine parcourt les rangs de l'extrême droite philosophique et rallie les défenseurs des vieilles <M^oyances, affolés par les triomphes récents des nouvelles écoles. Ce reproche est des plus mérités, en offet, mais il n'atteint le criticisme que dans la mesure même où l'on peut l'adresser aux positivistes et aux évolutionnistes.

L'action directe exercée par l'état fragmentaire des études scientifiques sur les intelligences disposées à en faire la synthèse prématurée, explique la réaction des tendances généralisatrices contre l'esprit d'observation. C'est encore en vertu d'une loi particulière dérivant de la loi générale que la philosophie hypothétique prend trois directions déterminées et tend, par chacune, à

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réaliser Tiinité dernière des phénomènes. Mais ni l'idéalisme critique, ni aucune autre forme de la métaphysique ne suppriment toute la science. La philosophie ne peut verser dans cette erreur, sous peine de redevenir immédiatement une pure théologie.

On l'ait souvent un autre reproche aux idéalistes et aux criticistes. Ou dit que le suhjectivisme préconçu de certaines idées générales conduit ces philosophes au suhjectivisme des lois de la pensée et, par suite, au suhjectivisme irrémédiahie de la science. Par là ils ahoutiraient à l'antique conclusion que les modernes n'osent plus affirmer dans les termes de rancienne scolaslique — équivalence de l'analyse du siijet (microcosme) et de la connaissance du monde (macrocosme) — mais qui ne s'en impose pas moins à tous les esprits logiques. Ce reproche repose sur un malentendu évident. L'erreur psychologique n'engendre pas la conception philosophique; au contraire, elle en dérive; ce que prouve rhistoire des doctrines idéalistes, où la pseudoconclusion précéda toujours la pseudo-prémisse.

Kant affirme encore formellement l'excellence et l'utilité de la philosophie « non comme doclrin(», mais seulement comme critique^ pour prévenir les faux pas du jugement [lapsf/s judicii) dans l'usage du petit nomhre de concepts purs que nous fournit Tenlendement ». Dans cette fonction seulement, « hiea que son utilité y soit négative, elle se présente avec toute sa pénétration et toute son hahileté d'examen* ». Mais les criticistes se contredisent fréquemment, et ils ne se

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