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3** Comte verse encore dans une grave erreur qu'il signale lui-même fort souvent, mais dont il n'a jamais, croyons-nous, compris ou mesuré la véritable portée. Je veux parler de la confuùon de Vabstrait et du concret. Ce n'est nullement une identification, comme on pourrait le supposer, mais bien plutôt une distinction mal établie, une diflérenciation hâtive et incomplète. On s'imagine avoir séparé l'abstrait du concret qui lui correspond; il n'en est rien, et cette mauvaise délimitation aboutit à des erreurs de fait ou de jugement. La vérité scientifique résulte, selon nous, d'une intégration, aussi complète que possible, de ces deux éléments intellectuels, intégration qui, à son tour, ressort de leur distinction rigoureuse. Mais reconnaître avec Comte « une nature intime des choses » à jamais inaccessible à nos moyens d'investigation, n'est-ce pas commencer par attribuer à l'abstrait une existence absolument distincte du concret, pour finir par le traiter comme une réalité concrète? Cet illogisme prend des formes dilTérentes aux divers âges de la philosophie, mais toutes conduisent, en définitive, à une substitution du même genre.
On peut dire, en somme, que la confusion de la philosophie avec la science se manifeste, chez Comte, par les exigences qu'il adresse à la seconde et par l'indulgence dont il fait montre à l'égard de la première. A la science il défend d'aborder les problèmes agités par fancienne philosophie : leur insolubilité métaphysique lui est un siir garant, un critérium suffisant de leur insolubilité scientifique. Mais, à ce compte, tous les problèmes généraux quelconques resteraient à jamais interdits à la
science, tendance qui, malheureusement, se révèle déjà chez certains esprits étroits parmi les positivistes.
D*aulre parf, grande est la tolérance de Comte en ce qui concerne la philosophie. Il construit son système entier sur quelques présuppositions fondamentales que les sciences correspondantes n'élevèrent jamais au rang de lois.
Bien que le tempérament mystique de Comte ait inlluencé son évolution mentale, des causes plus impersonnelles déterminèrent, dans ses grandes lignes, la nature de sa philosophie. Comme tous les systèmes connus, le positivisme a été un produit, un fruit du temps. Or notre époque ne permet pas la constitution d'une philosophie autre qu'une métaphysique perfectionnée, une nouvelle systématisation hypothétique, une approximation lointaine de la philosophie scientifique future.
La systématisation positiviste se distingue des systématisations criticiste et évolutionniste par une foule de traits secondaires dont les uns lui donnent une véritable supériorité sur ses rivales et dcmt les autres sont pour elle une cause d'infériorité; mais elle ne s'en sépare nullement par le fonds essentiel et le point de départ. C'est moins un excès qu'un défaut de positivité qu'on pourrait justement reprocher à Comte. Car, par sa méthode hypothétique sinon par ses résultats,
la science sera toujours moins positive qu'une philosophie réellement digne de prendre ce nom et qui suivrait pas à pas les sciences exactes « pour en recueilNr les résultats incontestés, les coordonner dans Tordre révélé par les faits et construire ainsi, pierre à pierre, une théorie du monde qui en soit l'image et non le rêve ».
La métaphysique peut se définir : un elTort de l'esprit humain pour détrôner Fanthropomorphisme primitif et le remplacer par ce qu'on a appelé « la raison ou les croyances rationnelles ». Mais raison et croyances se confondirent longtemps avec le savoir incomplet et rudimentaire. A dire vrai, cette confusion fut le seul tort de la métaphysique. Combien vaines et illogiques, par suite, les déclamations usuelles contre une telle forme de la pensée! La métaphysique veut simplement remplacer l'ignorance intégrale des premiers âges que symbolise la religion, par l'ignorance diminuée des Ages consécutifs, c'est-à-dire qu'au lieu de tourner ses regards en arrière, elle les tient fixés sur le présent, elle s'octroie même des échappées sur l'avenir. f]lle doit, par conséquent, scinder le type primordial, la théologie, en trois grandes conceptions de l'univers accordant la prédominance, Tune aux sciences du monde inorganique, l'autre à la connaissance si imparfaite des phénomènes intellectuels et sociaux, et la troisième, enfin, aux recherches proprement biologiques. Viennent ensuite les systèmes modernes — parmi eux, en première ligne, le positivisme, — et ils déclareront que c'est l'ensemble des sciences, non tel ou tel groupe, qu'il faut élever au rang de philosophie.