‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 34 sur 69 · Cours, 58® leçon · texte numérisé non relu

Cours, 58® leçon

DE ROBFRTY. — Phil. du si.'Clc.

exprime par ces mots : « étendre nos connaissances on les coordonnant », apparaît comme la véritable formulii de tonte philosophie hypothétique aspirant à enrichir la science, à y jouer un rcMe actif '.

Prenant ses désirs personnels pour des prévisions scientifiques certaines, Comte attribua constamment à sa doctrine la l'acuité d'opérer de véritables prodiges. Il le dit souvent dans son Cours, il le répète dans sa leçon finale : « Aucune des précédc^ntes révolutions de l'humanité, pas même le passage du polythéisme au monothéisme, n'a modifié aussi profondément Texistence de Thomme et celle de la société que ne le fera, dans un prochain avenir, l'avènement de l'état positif. » A des espérances si exagérées nous opposons celte fin générale de non-recevoir : rien ne nous semble moins scientifique que de comparer entre eux les termes d'une longue évolution pour en arguer que le terme dernier entraîne après lui une modification plus profonde que chacun des termes antécédents. Car que prétendonsnous mesurer ici? Si celte modification profonde ne représente que la distance séparant un etîet d'une cause lointaine, il est bien inutile de venir affirmer que plus la cause se recule, plus Teflet nous paraîtra éloigné. Que si, au contraire, on veut sortir de celte

i. Notons encore ce trait qui rapproche la conception positiviste de la conception purement niélaf)hysi«|iie. Dans l'une et rautre on constate une (lis|)Osilion à « embrasser, comme le dit Comte, l'ensemble «le raclivilé mentale en comprenant non seulement toutes les sciences, mais encore tous les arts, soit esthétiques, soit techniques ». Telle fut aussi l'ambition constante des métaphysiciens, et cela, en raison môme des motifs allégués par Comte : « l'unité de l'esprit humain, l'identité de sa marche dans tous les sujets qui lui sont accessibles •, etc.

tautologie pour établir une comparaison réelle, il faut choisir par deux fois, dans la séi^ie des événements qui s'enchaînent, une cause immédiate et un effet immédiat, et ne comparer entre eux que ces deux couples de faits.

Mais cela est particulièrement délicat, et Comte a pu d'autant moins remplir une telle condition que, chez lui, les deux termes du second couple sont encore situés dans un avenir incertain; par suite, toutes les valeurs qu'il leur attribue restent foncièrement problématiques et aléatoires. La théorie qui conçoit le positivisme comme le terme final de l'évolution philosophique nous semble donc de beaucoup inférieure à celle qui établit une corrélation toujours égale ou proportionnelle entre une cause constante — - le progrès, l'état stationnaire ou la régression du savoir — et un effet constant -— le caractère général de la philosophie aux diverses époques. Et Comte se montre bien mieux inspiré lorsque, parlant de la science, de l'industrie et de l'art que son système doit renouveler, il dit : (' Loin d'avoir vieilli, ils ne sont pas assez formés. » Que penser alors de la philosophie, sinon qu'elle n'est point sortie de la phase embryonnaire?

En somme. Comte se proposait de transformer la science en philosophie (objet de son Cours), et la philosophie en religion (objet de sa Politique positive). Mais, pour erronée qu'elle puisse nous paraître, la seconde tentative ne fut qu'une conséquence forcée de la première. On ne le comprit pas assez, et l'on releva à tort «ne contradiction absolue entre ces deux visées fondamentales du positivisme. Les mômes idées dominaient

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déjà chez la plupart dos grands matérialistes et sensualistes du passé. Ils ne les exprimèrent pas en ces formules quo nous admirons chez Comte, ils ne créèrent point la philosophie positive. Une telle systématisation n'était guère viahle à leur époque. Ils ne pouvaient, par exemple, Télayer sur la hclle loi do complexité croissante et de généralité décroissante qui forme la hase de la hiérarchie scientifique, ni sur une série de philosopliies spéciales de sciences non constituées de leur temps, ^'éanmoins toutes les idées directrices du positivisme qui découlent de cette équation : philosophie = science, ont été promulguées par eux hien avant Comte : relativité du savoir ou limitation suhjective de la connaissance, opposition entre la philosophie expérimentale et la métaphysique proprement dite, loi des trois états, etc.

Le concept essentiel de la nouvelle philosophie présente d'ailleurs un côté très curieux et qui marque hien rinflueuce des idées du passé sur les idées régnantes. La philosophie ne s'identifie pas avec la science comme un effet avec sa cause. On la considère plutôt comme la véritahle cause, l'origine, la source de toute connaissance scientifique. Cette interversion s'expliquera par l'étude sociologique des anciens systèmes. Comme les philosophies actuelles, les premières conceptions du monde furent, en réalité, de simples conséquences du savoir rudimentaire accepté à l'époque de leur apparition. Toutefois cette assimilation nous échappe lorsque, taxant ce premier acquêt d'erreur grossière, nous comparons les religions et les anciennes philosophies à la science ultérieure de plus en plus

perfectionnée. Les religions, les systèmes métaphysiques continuaient à exister et à se développer, tandis que leurs causes immédiates, les mécomptes et les illusions du savoir, disparaissaient plus ou moins rapidement, remplacés par d'autres mécomptes, d'autres illusions qui recouvraient quelques vérités approximatives, quelques germes de connaissance réelle. Il était fort difficile, ne possédant pour cela nulle méthode sure, de comparer cette chose si stahle, une religion, et plus tard une métaphysique, et cette chose forcément mohile, le progrès du savoir particulier. Comme on s'y prenait fort mal, on devint hientôt la proie de l'illusion qui voyait dans le terme fixe l'antécédent régulier (ou la cause) du terme fluctuant. De ce que les religions et les métaphysiques paraissaient très vieilles par opposition aux sciences récemment constituées, on eut le loi't de conclure que les idées scientifiques dérivaient des concepts philosophiques et qu'en général ceux-ci agissaient d'uno façon puissante sur celles-là. Dans l'ordre mental, cette aherration fut aussi naturelle et aussi inévitahle que l'est, dans l'ordre physique, celle qui nous montre le soleil et les étoiles se déplaçant à l'horizon, les rives fuyantes, les arhres et les édifices en mouvement.

Le grand précurseur des positivistes modernes, le criticiste Kant plaçait si hien lui-même la métaphysique avant la science (ce qui ne l'empêchait pas de les confondre à sa manière) qu'il donna cette définition des mathématiques : un pont jeté entre la métaphysique et la physique. La loi des trois états prouve suffisamment que Comte partageait l'illusion commune. Selon

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lui, l'esprit Ihéologiqiie, l'esprit iiiétapliysique, Tespril positif ou scientifique inspirent successivement la science. L'état positif est donc celui de la science guidée par elle-même, — et cela d'autant plus naturellement que la philosophie s'identifie avec la science, cette cause redevenant ainsi égale à son effet, (lomte pourtant ne voit pas que, loin de diriger la science, Tesprit théologiqne résulte toujours d'un savoir très incomplet et très antérieur au savoir accru sur lequel la théologie pèsera plus tard de tout son poids. La même relation se produit encore entre l'esprit métaphysique et la science.

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