‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 37 sur 69 · Premiers principes, p · texte numérisé non relu

Premiers principes, p

s'épanouissent guère avant la conclusion finale où aboutit le penseur : Talliance projetée entre la foi et le savoir. La philosophie de M. Spencer et ce résultat suprême s'identifient donc absolument.

Si l'on se demande toutefois ce que valent, dans la réalité historique aussi bien que contemporaine, les deux séries de phénomènes intellectuels entre lesquels M. Spencer prétend instituer une paix durable, on voit aussitôt surgir l'antique antinomie du général et du particulier, de l'abstrait et du concret, de la philosophie et de la science. On se convainc dès lors une fois de plus de la vitalité extraordinaire qui appartient à certaines erreurs de l'esprit humain. Le philosophe anglais n'innove rien. Il suit les traces de Comte et de Kant, et, comme ceux-ci, agrandit l'ornière creusée par leurs prédécesseurs communs : à son tour, il poursuit un but qui se dérobe sans cesse devant tous les efforts accomplis pour l'atteindre.

On veut faire de la philosophie la science « centrale », le lien qui doit unir les sciences particulières, ces (iisjecta membra, et leur permettre de vivre. Rien de plus louable que ce dessein. Mais encore faut-il pouvoir le réaliser à l'heure présente, et non pas seulement dans un avenir éloigné et problématique. Si on ne le peut, on s'illusionnera fatalement, on se contentera d'une science unique idéale, « fruit de l'imagination individuelle, chimère, poème construit sur les données des sciences ' ». La philosophie de l'évolution n'a jamais été autre chose.

1, Premiers priricipes^ Introduction, p. xix.

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LA CONCEPTION EVOLUTIONNISTE

yifoii n'aille pas pourtant méconnaître la véritable portée du reproche que nous adressons à l'école évolutionniste ainsi qu'à la pliilosopliie moderne tout entière. Nous ne critiquons pas le fait empirique ou tel quel — la confusion de la science avec la philosophie, et la métaphysique qui en résulte — mais bien la généralisation purement théorique qu'on s'efforce d'en tirer malgré les préceptes les mieux connus de la méthode inductive. Gomme les espèces vivantes, les espèces idéologiques ne disparaissent çuère avant les conditions qui les ont vues naître et les ont protégées. La métaphysique est une de ces espèces idéologiques. Elle trouve encore aujourd'hui des circonstances qui favorisent son développement; elle continue donc à subsister.

Cependant elle s'adapte de mieux en mieux aux conditions nouvelles apparues entre temps. Elle subit le contre-coup de ces changements. Ce n'est plus à des gr(îupes déterminés de connaissances, c'est à leur ensemble qu'elle demande la solution de ses problèmes. Une telle extension du cadre philosophique a successivement séduit l'esprit profond de Kant, l'esprit sévère de Comte, l'esprit subtil de Spencer. Tous trois cherchèrent à rattacher l(»s généralisations les plus vastes de la science positive à certaines conceptions abstraites, à certains principes qiii devaient leur servir de support ultime et de fondement commun. Los diverses

sciences reconnaissent ces principes, mais sans pouvoir les expliquer : ils sont donc hypothétif^ues au premier chef. Constituer, avec leur aide, une doctrine qui résume et conmiande l'ensemble du savoir comme chaque science est résumée et commandée par sa philosophie particulière, — telle fut l'œuvre de rénovation rêvée par le criticisme, le positivisme et l'évolutionnisme et dans laquelle tous ont, tour à tour, misérablement échoué. En définitive, l'amplitude seule, si je puis m'exprimer ainsi, des oscillations du vieux pendule métaphysiijue s'accrut quelque peu en raison de ces tentatives; mais aucune d'elles ne réussit ni à détruire pour toujours ce mouvement, ainsi qu'on s'en était ouvertement vanté, ni à lui imprimer une autre direction.

La méthode hypothétique forme le lien le plus solide qui ait jamais existé entre la science et la philosophie ; mais elle est aussi le point vulnérable de leur identité prétendue. La philosophie de notre temps s'applique à devenir une philosophie transcendante, une doctrine apriori\ et, loin de faire exception à cette règle, l'évolutionnisme en offre un exemple frappant. Un simple coup d'œil jeté sur les assises et l'économie de l'édifice élevé par M. Spencer, suffit pour montrer que ces matériaux, et jusqu'à leur arrangement, diffèrent peu de ceux employés par Comte et, avant lui, par Kant.

Le premier dans la série des philosophes du siècle, Kant affirme que l'expérience est la seule philosophie possible. Comte défend exactement la même thèse : l'expérience organisée en une hiérarchie de six sciences fondamentales, voilà pour lui toute la philosophie. Spencer, enfin, se garde bien de contredire sur ce point

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ses illustres précurseurs dont il essayera plutôt «le combiner les deux méthodes '.

D'ailleurs, les hautes généralités du savoir ne jouent chez aucun de ces penseurs le rôle de simples intermédiaires entre la science et la phih>sophie. Mais Comte prétend tirer des diverses sciences leurs suprêmes résultats, pour les lier ensuite par sa philosophie prcj^i^Pe, — alors que Spencer appuie sur ces généralités une philosophie dont les principes lui serviront ensuite à interpréter les vérités scientifiques. Cette nuance est intéressante, mais elle n'otîre pas l'importance exagérée qu'on a voulu lui attribuer.

Selon M. Spencer, on doit envisager les dernières réductions ou les lois les plus générales des différentes sciences comme autant de corollaires se déduisant d'une série de vérités universelles qui dérivent, à leur tour, d'une vérité ultime. Ces vérités universelles et leur' source commune, la vérité ultime qu'elles manifestent, forment les données essentielles ou les postulats fondamentaux de la philosophie première. En d'autres termes, ce sont là des vérités hypothétiques que l'esprit humain construit intuitivement après avoir acquis une somme quelconque de connaissances sur la nature et l'homme.

1 On peut voir, en e(Tel, dans les Premiers principe.'^ une sorte <le philosophie particulière îles sciences du monde inorganique; en la faisant suivre par les Principes de biologie, de psychologie et de .ocioloqie. Spencer n'aurait donc que rendujusl.ee au plan adopte par ConUe. On peut encore, d'autre part, considérer les Premie,;s principes comme une philosophie première, très générale et independante de la série des trois philosophies spéciales qui lui serviraient, au même titre que le Traité de morale^ de corollaires ou d'exemples, - et alors Spencer se rapprocherait, par son plan, de rexposilion kantienne. (Voir Premiers principes, p. 141.)

LA CONCEPTION ÉVOLUTIONiNlSTE

Mais quelle valeur attribuer à des hypothèses dont l'objet, la totalité des phénomènes, est une abstraction pure? L'expérience peut-elle s'exercer utilement en dehors des phénomènes concrets et particuliers? M. Spencer ne conçoit pas toute la force de cette objection et n'essaye même pas de la combattre. Il se borne à affirmer que les suppositions ultimes de la philosophie comportent aussi bien que les hypothèses ordinaires de la science une possibilité de vérification. Il qualilie ces postulats d'intuitions dont on admet provisoirement la vérité ou compatibilité avec toutes les autres révélations de la conscience. Démontrer ou réfuter cette compatibilité devient pour lui l'œuvre propre du philosophe.

Mais il y a plus. Loin d'être inférieures aux hypothèses particulières de la science, les hypothèses universelles de la philosophie ont sur elles cet avantage, que leur vérification, ou la preuve de leur compatibilité avec les autres données de la conscience, entraîne nécessairement à sa suite l'unification complète du savoir *.

Certes, il est des hypothèses universelles que nous ne pouvons omettre sans renoncer à la pensée ellemême, sans l'obliger à abdiquer purement et simplement. Mais encore faut-il vérifier ces postulats, c'està-dire les démontrer ou les réfuter. Or, la preuve de leur vérité supposant « l'unification du savoir, but réel de la philosophie », la preuve de leur fausseté impliquerait la dispersion finale de nos connaissances, la

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