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CHAPITRE X

LA RECHERCHE PHILOSOPHIQUE

La philosophie ne s'appuie pas, comme la science, sur un ensemble rigoureusement limité de représentations particulières réductibles à des éléments sensoriels spécifiques. Elle a pour fondement naturel la somme totale de ces représentations.

Mais les résultats de Tinvestigation scientifique peuvent être positifs ou négatifs. Les inductions et les lois générales peuvent abonder dans certaines parties de la science ou y faire visiblement défaut. Ce dernier cas donne lieu à la floraison métaphysique, au phénomène mental qui consiste à combler les lacunes du savoir par le moyen d'hypothèses construites en dehors des conditions ordinaires de Texpérience spécialisée et organisée en corps de doctrines scientifiques. Les hypothèses de la philosophie se résolvent donc toujours en idées générales, en abstractions, en phénomènes psychiques au sens le plus strict du mot. Elles n'attei-

gnenl jamais que les altrihnls similaires des différents groupes de faits intellectuels. Le matérialiste qui réduit tous les phénomènes à la matière et au mouvement aflirme, au fond, la même chose que Tidéaliste ramenant luus les phénomènes à Tidée pure, ou que le sensualiste cherchant l'unité dernière dans le fait brut de la sensation. Aucun d'eux ne sort, en réalité, de linconnii psychique, et la philosophie ancienne ne fut jamais, en ce sens, qu'une psychologie avant la lettre, une science prématurée.

Les faits historiques prouvent en outre que la philosophie échoua constamment dans la lâche qu'elle voulait accomplir. Elle n'est pas ]>arvenue à réduire toutes les catégories de phénomènes à Funilé objective ou expérimentale. Et aujourd'hui encore ses généralisations les mieux établies présentent un caractère psychologique si prononcé que les esprits conséqiients n'osern plus reculer devant son identification complète avec la théorie de la connaissance.

Une philosophie scientifique deviendra possible le jour seulement où se dissipera l'illusion qui nous fait prendre pour des idées et des formules philosophiques ce que Stuart Mill appelle si bien des « généralisations mal faites ». Alors la philosophie se déchargera des fonctions vicariales qu'elle remplissait à l'égard des sciences mineures, des connaissances n'ayant pas. atteint l'âge de raison scientifique. Et alors enfin sera reconnue cette vérité, qu'il n'y a pas et qu'il ne saurait y avoir d'idées générales ni de lois proprement/'/<//oAOphlques\ car ce que nous appelons ainsi est toujours emprunté par la philosophie à la science.

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Les généralisations scientifiques sont de deux sortes.

Les unes se réduisent régulièrement, en dernière analyse, à des groupes déterminés de sensations et d'images. Elles constituent ce qu'on nomme l'explication scientifique d'un fait. Elles sont l'œuvre de la science abstraite et analytique aussi bien que de la science concrète et synthétique. Elles saisissent et fixent les caractères communs des phénomènes dans une doid)le direction, de l'agrégat à ses éléments (science abstraite), et des éléments à l'agrégat (science concrète).

Une seconde série d'opérations mentales conduit à des résultats quelque peu différents. Ainsi les idées de pesanteur, de mouvement, de vie, etc., se combinent en une idée plus générale, celle de propriété naturelle; #i les concepts de loi mécanique, physique, chimique, vitale, etc., concourent a la production de l'idée abstraite de loi ou de conformité aux lois de la nature. Cependant les groupes déterminés de sensations et d'images qui constituent l'idée de vie, ne se retrouvent jamais dans les groupes, également déterminés, de sensations et d'images auxquels se ramène l'idée de pesanteur. Comment, dès lors, un lien commun peut-il surgir entre ces notions, et comment arrivent-elles à posséder des caractères identiques exprimés par l'idée très abstraite de propriété?

Faut-il croire que l'identité qui s*étend aux éléments sensoriels des idées, diffère de celle qui embrasse les produits de ces éléments, les idées générales ellesmêmes? Un seul et môme terme s'emploierait-il, comme cela se voit fréquemment, pour désigner deux

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séries distincles de phénomènes mentaux? On aurait donc deux catégories de concepts généraux : les uns provenant d'inductions réelles (concepts primaires), et les autres d'inductions purement formelles (concepts dérivés).

La psychologie actuelle ne donne pas la théorie scientifique de cette double genèse. Force nous est donc d'accepter des explications plus ou moins vagues. Elles se réduisent, en somme, à supposer que, si le développement de nos concepts suit une marche rigoureusement identique dans ses stades supérieurs (ce qui nous induit à considérer toutes nos idées indistinctement comme des généralités abstractives), il n'en est pas de même au début de cette évolution. Ici, certaines abstractions, celles qui dérivent immédiatement des données sensorielles, expriment Vhomogénéité de ces données. Et certaines autres abstractions, celles qui se superposent aux premières et servent ainsi de lien à des homogénéités expérimentales différentes^ expriment et symbolisent, au contraire, Y hétérogénéité de notre expérience sensible. En revanche, elles constatent et symbolisent l'homogénéité ou même Videntité des processus d'idéation au moyen desquels l'esprit extrait, des données expérimentales, leurs grandes lignes de ressemblance. On conçoit aisément, dès lors, la fréquence des cas de confusion, et comment prit naissance la méthode appelée « analogie réelle * ».

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, on doit considérer ces deux espèces de concepts comme l'instrument par

1. Voir, sur l'abus de cette méthode, ma Sociologie, chapitre VIII.

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lequel l'esprit de l'homme opère dans tous les ordres de connaissance.

La psychologie étudie l'instrument sous la condition défavorable de l'employer en même temps comme tel. Cela paraît impossible à certains esprits qui ne réfléchissent pas assez au dédoublement des produits psychiques esquissé plus haut. Ce dédoublement permet d'étudier les inductions logiques ou idées ultimes de la science au moyen de ses inductions réelles ou idées primordiales (observation externe, expérimentation psychophysique); et-, vice versa, les idées expérimentales au moyen des idées dérivées (observation interne).

Toutes les autres sciences n'emploient guère, comme instrument ou méthode de travail, que les inductions ou les idées expérimentales. Cela suffit, et au delà, pour justifier leur recours constant à l'hypothèse.

Quant à la philosophie, à l'égal de la partie introspective de la psychologie avec laquelle on l'a, par suite, si souvent confondue, elle se trouve naturellement forcée de donner la préférence aux idées ultimes ou dérivées, toujours plus larges et plus compréhensives que les idées proprement scientifiques. Mais cela seul déjà l'obligerait à bannir de son domaine l'hypothèse, élevée au rang de méthode régulière de recherches.

Cette conclusion est à méditer. Admetlra-t-on que, en construisant ses prémisses et en déroulant ses déductions, la philosophie des sciences ne poursuive qu'un but : démontrer que certaines séries d'inductions et d'idées, obtenues par des procédés identiques, sont, par cela seul, équivalentes, et aussi que certaines séries de lois possèdent une même valeur logique (monisme

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logique)? Et dira-t-on, en ce sens, que la philosophie générale est simplement le nom collectif de la série complète des philosophies scientifiques spéciales? Elle est incontestablement ce nom collectif. Mais elle renferme encore quoique chose de plus. Elle combine et réunit les idées ultimes et les lois les plus hautes des. philosophies scientifiques particulières en s'aidant d abstractions ou d'inductions formelles qui lui permettent de porter, à l'égard de l'objet réel des sciences, des jugements apodictiques ou seulement assertoriques, analytiques et synthétiques. Cette adaptation de la matière i^vicntifique aux conditions fondamentales de notre intelligence ne nous conduira jamais à la connaissance de l'univers, contenue tout entière dans les sciences spéciales; mais elle nous vaudra la possession d'un bien aussi précieux et auquel l'humanité attacha toujours la plus grande importance : une conception générale, abstraite et nécessairement uniforme du monde que nous habitons.

Résumons-nous. Pour savoir ce qu'il y a au fond d'une science, il faut transformer ses abstractions en faits particuliers et élémentaires. Pour savoir ce qu'il y a au fond d'une philosophie, il faut procéder d'une façon analogue. On s'aperçoit alors que toutes les abstractions philosophiques se laissent aisément ramener à des idées relevant de différentes sciences. Mais rien

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de mieux étabU aussi que la génération équivoque, pour ainsi dire, des plus hautes idées philosophiques. Toutes sont des groupes de faits psychologiques et en même temps des groupes de faits mathématiques (nombre, étendue), mécaniques (mouvement, temps), physiques (force), chimiques (substitution, transformation), biologiques (évolution) et sociologiques (science, religion, morale, art, progrès, etc.). Une analyse suffisamment approfondie réduit les idées scientifiques à des faits concrets, et les idées philosophiques — au contenu, à la matière même des sciences particulières. La philosophie perd ainsi son objet propre et s'évanouit dans la science.

Comment, dès lors, ne pas substituer Tune à l'autre ? Leur confusion sMmposa toujours à l'esprit des philosophes, ainsi qu'en témoigne l'existence du matérialisme, du sensualisme et de l'idéalisme; et aujourd'hui, pour être moins exclusive, la même tendance n'en semble que plus accusée.

Mais le moyen à employer pour sauver la philosophie du désastre final qui la ferait disparaître dans la science est indiqué par la nature même de l'écueil qu'il s'agit d'éviter.

Patente, indéniable est l'identité des éléments qui constituent, dans une combinaison, la science, et, dans une autre, la philosophie. Mais la reconnaissance de ce fait, la constatation de ce rapport d'égalité doit devenir le véritable point de départ de la discipline mentale à laquelle il nous faut constamment nous astreindre pour ne pas tomber dans la confusion des deux termes du rapport. Précisément parce que la philosophie s'adresse, en définitive, aux éléments dont se composent les

DE ROBERTY. — Phil. du siècle. g

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sciences, elle doit, sous peine de ne plus èlre de la philosophie, traiter ces éléments par des méthodes différentes de celles en usage dans la science. Soit une maison à bâtir en briques; est-ce à dire qu'il faille pour cela ne pas la distinguer des matériaux qui serviront à Fédifier, et aller jusqu'à offrir d'appliquer à sa construction les procédés employés pour façonner et cuire les briques? Jamais on n'arriverait ainsi à construire la maison.

On peut, avec M. Taine, définir très justement la loi : un couple formé de deux caractères communs *.

Cela revient encore à prétendre que les lois sont toujours scientifiques et ne sont jamais philosophiques. En effet, la philosophie ne saurait admettre ni idées générales prises en dehors de la science, ni liens hypothétiques entre de telles idées. Et quant aux liens unissant les idées scientifiques, on ne peut y reconnaître que des hypothèses vérifîables dans l'une des sciences à laquelle appartiennent les idées accouplées. Nous touchons ici à la racine d'une erreur souvent commise. Quand les deux idées qu'on veut réunir en un couple appelé « loi » relèvent de la même science, personne ne songe à une hypothèse philosophique. Mais le cas se présente autrement quand ces idées dépendent de sciences différentes. On s'imagine alors le rapport qui les unit comme à cheval, pour ainsi dire, sur les deux sciences, et on croit qu'il faut passer de l'une à l'autre pour étudier séparément ses membres épars. H n*en est heureusement rien, et la vérification du rapport peut avoir lieu dans une seule des deux

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