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LA PUILOSOPIIIE DU SIÈCLE

que la science peut se passer d'hypothèses, et que la philosophie doit en vivre, on fait pis que de confondre la science et la philosophie, on intervertit totalement leurs rôles.

Toutefois, heaucoup de grands penseurs ont commencé par proscrire l'hypothèse de la philosophie; et Kant notamment la compare à une marchandise de contrehande qu'il faut confisquer aussitôt que découverte. Mais, par une étrange contradiction, il conserve la connaissance a priori \ et même il se fonde sur elle pour déclarer la guerre à la connaissance hypothétique telle qu'elle apparaît dans la science; car, dit-il, la connaissance a priori doit être tenue pour certaine, évidente et nécessaire.

Il y a, dans ces assertions de Kant, autant d'erreurs de fait et de raisonnement que d'idées distinctes. Lorsqu'une opinion ou une thèse quelconque entraîne la conviction ou la croyance imivorsolle, on acquiert vraisemhlablement le droit de dire qu'elle cesse d'être une simple supposition; du moins, les choses se passent ainsi pour les hypothèses qu'on vérifie expérimentalement. L'hypothèse qui évolue en ce sens devient une connaissance positive, ou, si l'on envisage le côté émotif du phénomène, une conviction, une croyance scientifique. Au contraire, Thypothèse qui ne subit pas ce développement demeure un germe, une possibilité de connaissance future, et la conviction qui l'accompagne se dislingue essentiellement de la croyance scientifique. Cette conviction peut se manifester extérieurement de la même façon et produire, dans la pratique, les mêmes effets. Elle n'en est pas moins un phéno-

mène différent. Toute illusion revêt aussi les apparences extérieures de la vérité et détermine, dans certains cas, les mêmes conséquences.

Aussi, pour appeler les choses de leur vrai nom, Kant ne chasse de la philosophie que les hypothèses particulières; il y garde, par contre, avec un soin méticuleux, les hypothèses universelles. Il renforce l'erreur qu'il semblait tenir surtout à éviter, il réintroduit et laisse librement circuler dans sa métaphysique la marchandise de contrebande qu'il avait déclaré vouloir confisquer à la frontière séparant la philosophie de la science. Les disciples, d'ailleurs, comprirent si bien la véritable portée de la doctrine du maître, que le criticisme contemporain ne manqua pas d'acclamer et d'exalter la méthode hypothétique comme l'unique et dernière ressource de toute philosophie.

La méprise dont Kant fut victime suggère encore une remarque que nous ne saurions passer sous silence. A vrai dire, Kant prône, comme procédé exclusif de la philosophie, une seule des quatre grandes méthodes employées successivement, en parfaite concordance avec leurs besoins spéciaux, par les quatre groupes de sciences abstraites ou fondamentales : les sciences intuitives ou axiomatiques, telles que la mathématique; les sciences d'observation pure et simple, telles que l'astronomie; les sciences expérimentales, telles que la physique, la chimie et la biologie, et les sciences descriptives, telles que la sociologie. La méthode favorite de Kant, Xintuition^ n'est guère applicable qu'à l'étude des phénomènes les plus généraux et les plus simples. Son utilité diminue rapidement à mesure qu'on

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s'éloigne dos phénomènes strictement quantitatifs pour aborder dos faits de plus en plus particuliers et complexes. Or la philosophie embrasse, par définition, toutes les catégories de phénomènes, tous les ordres de faits; sa généralité est subjective, et non pas objective. Objectivement, la philosophie est un rompo^<K subjectivement ou logiquement — une imité. Dans ces conditions, la philosophie ne peut évidemment user d'un seul procédé méthodologique à Texclusion de tous les autres. Elle devra plutôt les employer tous, mais en les modifiant d'une certaine manière, en les adaptant d'une façon plus stricte aux spéculations qu'elle poursuit. En quoi consisteront ces nouveautés ou ces modifications? Il est difficile de le dire avec précision aujourd'hui, puisqu'on n'apprend à bien apprécier la méthode propre à une espèce de connaissance qu'à force de cultiver celle-ci. Une modification importante des procédés scientifiques paraît cependant fort probable, ce sera l'exclusion, l'abandon de l'hypothèse, du second des trois termes dont se compose la méthode générale des sciences (une observation ou un groupe de faits, une supposition ou une induction, une vérification ou une déduction). La philosophie partirait donc directement des plus hautes généralités scientifiques, considérées comme faits, pour alioutir aux conclusions qu'on peut en tirer. Elle ne chercherait pas, au moyen de suppositions ou d'inductions embrassant la somme totale des phénomènes, à étendre davantage les cadres de ces généralités déjà si vastes; car elle les rendrait du même coup absolument stériles. Mais ce trait caractéristique rapproche la méthode probable de la philosophie de la

méthode intuitive employée par les mathématiques pures. Elle consiste à vérifier certaines hypothèses très simples d'une façon directe ou immédiate, sans instituer de nouvelles et patientes séries d'observations, sans recourir à des expériences renouvelables à volonté et sans se perdre dans le dédale des analyses descriptives. On s'explique aisément ainsi la confusion commise par Kant.

Le positivisme tombe dans une erreur analogue. Il bannit de la science et, a fortiori^ de la philosophie toutes les hypothèses actuellement iiivéri fiable s (qualification qui constitue un pur pléonasme). Or Thypo- Ihèse anime et vivifie la science, elle est sa méthode la plus fructueuse. Aussi le positivisme ne l'a-t-ii jamais exclue, en fait, ni de la science, en quoi il eut raison, ni de la philosophie, en quoi il eut tort. Les disciples les plus fidèles d'Auguste Comte enseignèrent constamment que la philosophie ne dépend pas de la méthode a posteriori en général, abstraction vague s'il en fut, mais dos méthodes mémos dos différentes sciences. La philosophie, affirment-ils, doit être fondée sur les procédés propres aux sciences exactes *.

Comme on l'a très bien dit d'ailleurs, « le vrai danger est de faire des hypothèses sans le savoir et de les prendre pour des données immédiatement certaines ». Yoilà précisément le reproche qu'on peut adresser au positivisme. Il n'y a pas, dans la doctrine positive, une assertion, une théorie vraiment philosophique, qui ne soit une hypothèse pure et simple. La

1. Voir surtout Wyroubofl' : La Philosophie matérialiste et la Philosophie positive, in Revue positive, p. 26-28.

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relativité de toute connaissance est une hypothèse psychologique généralisée outre mesure, mais rien moins que vérifiée. La même remarque s'applique à la théorie (le Tinconnaissahle, à la loi des trois états, — cette hypothèse sociologique dont le positivisme n'a pas compris la signification restreinte, — enfin à la loi de complexité croissante qui régit le développement et rinterdépendance des sciences, car cette loi n'éclaire que provisoirement un ensemhle de faits psychiques dont les conditions essentielles restent à peu près inconnues.

On a encore soutenu, dans la même école, la thèse qui fait de la philosophie une méthodologie générale appliquée aux sciences. Mais les études méthodologiques incombent à la psychologie. La philosophie prend acte de leurs résultats, comme de ceux de toutes les autres sciences abstraites, afin de pouvoir se former une conception adéquate de Tunivers et de s^s lois. Elle ne se préoccupe pas de tirer, pour ainsi dire, des carrières de Vincomm^ les matériaux de l'édifice qu'elle construit K

1. Quant à la dernière des trois grandes philosophies du siècle, on reconnaît volontiers que la doctrine de l'évolution n'est (|u'une longue suite d'hypothèses plus ou moins scientifiques, élevées au rang de postulats universels, nécessaires, logiquement certains, mais demeurant, en fait, des suppositions arbitraires. Cette doctrine offre l'exemple le mieux caractérisé des inconvénients attachés à l'emploi de la méthode hypothétique. Aussi lui consacrons-nous un chapitre à part (chap. XII).

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