CHAPITRE XI
LES CONDITIONS DE l'hYPOTHÈSE
Pour légitimer une hypothèse particulière, il faut disposer d'une somme de faits concrets qui épiment ou semblent épuiser le contenu de l'hypothèse. Dans le premier cas, la vue temporaire de l'esprit se trouve vérifiée d'une façon soit positive, soit négative; dans le second, nous ne possédons à cet égard que des probabilités, et l'hypothèse demeure indéfiniment une simple supposition.
Mais, au lieu de faits individuels et concrets, on peut avoir affaire à une somme d'inductions et d'idées générales épuisant ou semblant épuiser le contenu d'une hypothèse. Ce cas est celui de la science arrivée à son plein épanouissement. Ici, le point de départ de l'hypothèse n'est jamais un fait individuel et concret, mais le substitut, pour employer une expression chère à M. Taine, d'une longue suite de faits concrets, — une ou plusieurs généralisations scientifiques; et le point
(l'arrivée présente le même caractère. L'opération mentale ne se borne plus à la confrontation directe d'un fait supposé avec des faits réels; elle admet une confrontation indirecte ou par substitution, une vérification logique, une série de comparaisons et de jugements portant sur dos êtres de raison, des abstractions, des idées. On peut dire, en un mot, que la vérification, d'empirique ou expérimentale dans le cas de l'hypothèse particulière, devient théorique et rationnelle dans le cas de rhypolhèsc générale. A mesure que nous nous élevons dans l'échelle abstractive, nous aboutissons à deux espèces distinctes, sinon à deux genres différents d'hypothèses, à savoir les suppositions à longue échéance, pour ainsi dire, ou inductives^ et les momentanées, ou déductives. Ce sont les premières surtout qu'il faut résolument exclure de la philosophie où elles ne pourraient que s'éterniser \
Passons maintenant à Thypolbèse universelle telle que la conçoivent et la construisent les philosophes. Sa légitimité dépend des mêmes conditions. Il faut, pour avoir le droit de l'édifier, disposer d'une somme de
1. Il faut l'avouer, il existe encore très peu de sciences (jui puissent se permettre le luxe d'hypothèses véritablement générales, comme il en existe peu qui aient donné lieu à cette résultante : une philosophie particulière. Ce qu'on appelle ainsi mérite à peine ce nom. Et cependant ces sortes de résumés deviennent de plus en plus nécessaires. L'inscription platonicienne: « Nul n'entre ici s'il n'est géomètre », a vieilli et paraîtrait singulièrement restreinte aujourd'hui. Ce n'est plus seulement géomètre, c'est physicien, et chimiste, et biologiste, et psychologue, et sociologiste qu'il faudrait dire maintenant. Mais l'extraordinaire complication des études, la brièveté de la vie humaine et une foule d'autres considérations pratiques réduiront toujours de pareilles exigences à un minimum, à la connaissance des résultats derniers et des méthodes générales des sciences.
LES CONDITIONS DE L'HYPOTHÈSE
vérités générales qui épuisent ou semblent épuiser son contenu. Mais ce dernier étant égal à l'univers, il faut pouvoir fonder l'hypothèse universelle sur la série complète des philosophies scientifiques; il faut, en outre, que cette série soit déjà parvenue à un haut degré de développement, que chaque science ait établi ses vérités les plus générales; il faut, en un mot, que la somme des vérités dernières des sciences embrasse la somme des phénomènes qui constituent la nature.
L'hypothèse universelle tend à démontrer Fidentité finale dos grandes lois scientifiques. Par conséquent, si les conditions indiquées pouvaient se réaliser, il serait loisible de la confronter effectivement avec ces lois et de la faire aboutir, soit à un monisme réel, si elle est confirmée, soit, si elle est infirmée, à un pluralisme désormais inattaquable.
Mais les conditions qui légitiment l'hypothèse philosophique dépassent de beaucoup les résultats atteints jusqu'ici par les méthodes expérimentales, — résultats qu'on dénomme, d'une manière assez impropre, « bornes de notre esprit » ou « limites de notre connaissance ». Aussi ne pouvons-nous voir dans ces conditions que des desiderata à peu près irréalisables. Admettre l'hypothèse universelle, lui donner droit de cité dans la méthodologie générale du savoir, c'est supposer la science faite, achevée et consommée. Or la science restera éternellement en voie de formation. Cet argument suffit pour condamner l'hypothèse philosophique à toujours demeurer une pure récréation de l'esprit. On peut lui appliquer ce jugement exprimé à propos de quelques autres procédés méthodologiques : « Elle est une
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nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain que ce procédé est dangereux, qu'il rétrécit et stérilise l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à le surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en débarrasser, mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue *. »
Tout cela n'empêche pas que l'illusion ne s'empare de l'esprit et n'y pousse des racines profondes. Il n'y a rien de tel, au contraire, que les buts difficiles à atteindre et les fins impraticables, pour exciter l'imagination et peupler le cerveau de fantômes; l'expérience journalière le démontre assez. Aussi les conditions énumérées plus haut parurent-elles souvent réalisées. Les philosophes se laissèrent presque constamment dominer par l'idée aussi fausse que présomptueuse, qu'ils disposaient de vérités équivalentes ou égales à la somme des phénomènes qui forment l'univers. Ils tenaient l'abstraction, l'idée générale pour « quelque chose qui gouverne et plie le monde », pour quelque chose de supérieur à l'observation et à la recherche. Et la philosophie, qui fut comme le culte organisé de cette nouvelle divinité, devint nécessairement un « exercice intellectuel où la chose à prouver était posée d'abord en principe ». On ajoute encore