LA THÉORIE
Les philosophes, nous l'avons montré dans notre précédent chapitre, n'aperçurent jamais avec clarté combien sont essentiellement différentes les conditions où se place notre esprit, lorsqu'il cherche à acquérir la connaissance directe des rapports entre phénomènes, et lorsqu'il vise la simple coordination des grandes lois naturelles. Ils conclurent, par suite, à une identité parfaite entre les procédés d'investigation employés par le savant et le philosophe. Ils ne conçurent aucun motif pour soupçonner l'efficacité de la méthode hypothétique dans les philosophies spéciales des sciences, ni aucun non plus pour nous la faire résolument rejeter de la philosophie générale *.
Empruntant ses principaux postulats aux parties
1. Ostracime des plus salutaires pourtant et qui aurait certainement facilité le passage de la philosophie d'un type inférieur (somme, agrégat) à un type supérieur (individu, organisme) : car, multiple par essence, la méthode hypothétique favorise le premier type, et l'hypothèse invérifiable tend à le perpétuer.
encore inexplorées de la science, la philosophie tout entière s'égara et devint la proie facile des plus étonnantes illusions. Ni la philosophie critique, ni le positivisme ne purent échapper à Terreur commune, à recueil hanal. Mais la tendance à s'illusionner à l'aide de termes possédant un sens équivoque, et d'ahslractions purement formelles ou verhales, se manifesta surtout dans la philosophie de l'évolution. Ce système, nous espérons le prouver dans les pages suivantes, présente un exemple remarquahie dos inconvénients attachés à l'emploi systématique de l'hypothèse en philosophie.
Embrasser l'ensemble des phénomènes au moyen d'un rapport ou d'une loi unique, — toute philosophie nourrit cette juste ambition. Mais, seul peut-être parmi les systèmes existants ou ayant existé, l'évolutionnisme prétend l'avoir réalisée d'une façon exacte et précise.
Voici, du reste, cette grande formide synthétique, telle que Texprime M. Spencer ^
L'évolution, la loi qui régit tous les faits naturels, se ramène à deux sortes de changements : un changement primaire, du moins cohérent au plus cohérent, et un changement secondaire, de l'homogène à l'hétérogène, qui s'associe au premier chaque fois que les circonstances le permettent. Définie d'une façon plus succincte encore, sinon plus claire, l'évolution « est une intégration de matière, accompagnée d'une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité indéfinie et incohérente à une hétérogénéité définie et cohérente, et pendant laquelle
1. Premiers principes, partie II, chap. 14, 15 et 16. Voir aussi V Appendice, piibHé séparément.
LA THÉORIE EVOLUTIONNISTE
aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue » '.
Cette formule offre le type parfait de Thypothèse universelle, de la supposition invérifiable. Mais ce reproche général implique un certain nombre d'objections particulières assez importantes et que nous allons examiner avec soin.
Première objection, — Comment M. Spencer arrivet-il à la découverte ou à la constatation de sa loi? Estce en passant en revue toutes les sciences abstraites, toutes les espèces de phénomènes connus, ou bien en recourant, dans les philosophies spéciales des sciences, aux plus hautes, aux suprêmes généralités?
Il est facile de montrer que M. Spencer suit les deux méthodes à la fois. Il pénètre tantôt dans les sciences abstraites elles-mêmes, et tantôt dans leurs philosophies. Mais à ces deux procédés il joint, pour la masse innombrable des phénomènes restés en dehors de l'investigation exacte, tels que les faits psychiques et sociaux, une troisième et dernière méthode : il met à contribution leur connaissance vulgaire, les idées incomplètes, les aperçus vagues, les inductions empiriques qui remplacent les notions précises et les lois encore absentes.
Or, ce mélange de sources d'information constitue une faute capitale et contre laquelle on ne saurait trop protester. La troisième méthode vicie foncièreipent le résultat de l'opération entière. En effet, si un vaste domaine scientifique, celui même qui renferme les premiers éléments de la formule en expectative, se pré-