Premiers principes
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sente aujourd'hui comme totalement inconnu, il devient manifeste que, seule, la science future pourrait découvrir la loi ou la formule cherchée. Les évolutionnistes les plus convaincus doivent admettre le caractère au moins partiellement hypothétique de la grande généralisation de M. Spencer. Il importe peu, après tout, que sa formule, pour un grand nombre de phénomènes, se démontre comme une vérité; elle n'en reste pas moins une pure hypothèse à l'égard d'une partie de la nature. La loi prétendue universelle se rétrécit donc et nous apparaît, ainsi que beaucoup de bons esprits Font déjà nettement reconnu, comme une vérité d'ordre physico-chimique, qui s'étend à toutes les autres catégories d'agrégats naturels et, en première ligne, aux composés biologiques, précisément parce que ces agrégats ou composés constituent encore, en partie, des phénomènes physico-chimiques. C'est là, en un mot, une formule indirectement universelle, pareille à n'importe quelle vérité générale des mathématiques, de la mécanique ou de la logique, à la formule A = A, à la loi de l'égalité de Faction et de la réaction, etc. Mais ce n'est pas une vérité que la raison du philosophe eût déduite des dernières et suprêmes généralités de toutes les sciences sans exception, un lien réellement philosophique entre les choses ou entre nos connaissances des choses.
Il faut d'ailleurs l'avouer, de pareilles généralisations n'ont pas encore été atteintes. L'esprit philosophique se borna strictement jusqu'ici à appliquer à l'ensemble des phénomènes des vérités d'ordre spécial, créant ainsi, entre nos connaissances, des liens essentiellement
provisoires et arbitraires. Une telle situation pouvait prétendre à s'éterniser, alors qu'une partie des faits naturels paraissaient devoir échapper pour toujours à l'action des lois régulières de la science. Mais il n'en est plus de même aujourd'hui. Toutes les branches du savoir s'ellorcent d'arriver à des généralisations aussi vastes que celles déjà obtenues par quelques disciplines depuis longtemps consacrées; et les philosophies des sciences supérieures ne semblent pas beaucoup plus chimériques que les philosophies des sciences inférieures. On se voit donc de moins en moins autorisé à présenter Thypothèse universelle comme une nécessité inéluctable de notre raison, ou comme l'objet capital de la poursuite philosophique.
Deuxième objection. — M. Spencer ne se rend aucunement compte de l'impossibilité absolue où il se trouve de vérifier sa grande loi d'évolution. Il accomplit, à cette fin, des prodiges d'habileté, il déploie une érudition incomparable, il accumule une masse.énorme d'exemples. Mais tous ces elTorls demeurent vains; tant il est vrai que nulle observation et nulle expérience ne peuvent circonscrire l'universalité des phénomènes ni s'étendre à la nature entière.
L'hypothèse générale de M. Spencer devient tour à tour entre ses mains une supposition physique, chimique, biologique, sociologique et psychologique. Le philosophe anglais accordera certainement la réalité de cette transformation poiir la durée totale des diverses épreuves auxquelles il soumet sa formule. Mais il répondra sans doute que, ses suppositions>péciales lui paraissant sortir victorieuses de leur confrontation avec
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les faits particuliers, il acquiert ainsi le droit de conclure qu'il se trouve en présence d'une vérité ou d'une loi absolument universelle. Et cela par voie de simple raisonnement déduclif.
II importe de dissiper celle illusion qui induisit déjà en erreur un grand nombre de philosophes. L'évolution de la sci(mce particulière, de la philosophie de la science spéciale et, enfin, de la philosophie générale des sciences est infiniment plus compliquée que ne le suppose rargumentation de M. Spencer. Acceptons pour loi suprême de la nature « l'intégration de la matière et la dissipation du mouvement, accompagnées toutes deux du passag(î de l'homogénéité indéfinie et incohérente à l'hétérogénéité définie oi cohérente ». Le dilemme suivant s'impose alors de toute nécessité. Ou bien cette loi universelle résume et contient les grandes vérités sociologiques et psychologiques à découvrir par la suite, et Ton aurait prouvé du coup qu'il est possible d'aboutir au général et à l'abstrait sans passer par la filière des nombreux degrés qui les relient au particulier et au concret. Oii bien la loi n'olfre aucune des garanties qui permettraient de l'appliquer aux faits psychiques et sociaux (garanties telles, par exemple, que l'existence avérée de doctrines scientifiques particidières étudiant ces faits, el€.), et l'on aurait démontré le caractère fallacieux de sa prétendue universalité.
Nous adoptons sans hésiter celte seconde alternative. Nous ne savons pas ce que l'avenir réserve à la formule de M. Spencer, après qu'elle aura été préalablement spécialisée par la biologie, la psychologie et la
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sociologie; mais nous demeurons convaincus qu'aujourd'hui elle ne saurait dépasser, dans toutes ces sciences, les limites d'une simple vue hypothétique de l'esprit.
Troisième oôJectio?i. — Les forfnules très abstraites et très générales présentent toutes un phénomène analogue. Elles s'accordent admirablement avec les faits particuliers; et même plus ceux-ci sont concrets et individuels, mieux, ce semble, ils rentrent dans la généralisation qui doit les embrasser. Il y a là un effet d'optique mentale comparable à certaines illusions bien connues de la vue physique. J'en touchai quelques mots dans ma Sociologie ' : « La continuité et l'identité des phénomènes naturels, y disais-je, sont des sommets philosophiques, du haut desquels l'esprit n'aperçoit qu'une uniformité d'où toutes les lignes de division sont à jamais bannies. Ces hgnes n'en sont cependant pas moins réelles, et c'est l'office des sciences particulières d'agrandir suffisamment l'angle de vision, en le rapprochant des phénomènes observés, pour qu'il puisse contenir toutes ces dissemblances. » Or M. Spencer procède d'une façon directement opposée : il éloigne l'observateur et rétrécit son angle visuel. Il rapporte les faits les plus particuliers [^v exemple, la coupe de la barbe chez les Pharaons, ou la couleur et la variété des tissus dans les vêtements masculins modernes) à des généralisations tellement vastes qu'elles comprennent, dans sa pensée, la totalité des phénomènes actuels et virtuels pour la