‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 53 sur 69 · Critique de la raison pure, 1, p · texte numérisé non relu

Critique de la raison pure, 1, p

une expérience complémenlaire ou plus spéciale peut les transformer, du moins temporairement, en jugements synthétiques contredisant ou paraissant contredire Fancion énoncé analytique. Quant aux assertions a priori du philosophe, elles se résolvent toutes en des faits très généraux ou en des expériences très anciennes, c'est-à-dire en des jugements analyliques devenus peu à peu de véritables jugements synihétiques aux yeux de lignorant réel ou volontaire, tel que le sceptique doutant de son propre savoir. Celle modification, soigneusement déguisée sous les formes du langage et les subtilités dialectiques, constitue l'origine première de ce que Kant appelle Va priori.

L'explication purement psychologique qu'il donne de la marche générale suivie par les sciences et la philosophie, repose sur la même erreur. Ici, la théorie kantienne se réduit à leux points. 1" Dans toutes les sciences, les fondements rationnels, les axiomes ou les premiers postulats dépassent l'expérience proprement dite; ils dérivent de la raison pure et se réduisent exclusivement à des jugements synthétiques a priori. 2° A la même loi obéit la métaphysique, mais il est d'autant |)lus malaisé de le reconnaître, qu'elle met constamment en doute le synthélisme a priori qui lit la fortune des sciences. L'exemple de Hume vient comme preuve à l'appui. Selon Kant, llume est de tous les philosophes celui qui conçoit le plus justement Je véritable objet de la raison pure : l'explication du jugement synthétique a priori. Mais il s'arrête à la proposition synthétique qui relie la cause à reffet, et, de cet examen, conclut à l'impossibilité de tout juge-

LA PSYCHOLOGIE CHEZ LES CRITICISTES

ment de cette espèce. Cela le conduit à considérer la métaphysique comme une illusion de l'esprit, — erreur grave qu'il eut pu s'épargner, dit Kant, s'il eut compris la tache de la raison pure dans toute sa généralité et sa plénitude. Ainsi la connaissance a priori dirige également les sciences particulières et la métaphysique où elle atteint son plus haut degré d'influence. La philosophie ne serait-elle donc que le résumé, la coordination des connaissances aprioriques des sciences? Kant ne pose pas la question, mais il s'en approche assez pour qu'on soit induit à répondre affirmativement à sa place.

De même que la plupart des systèmes contemporains, le criticisme a toujours voulu passer pour une philosophie réformatrice des anciens abus de la métaphysique. Vovons donc comment il conçoit sa tache révolutionnaire.

L'ontologie, la doctrine de l'essence du monde, est une erreur du passé, enseignent les criticistes. Elle sortit de l'opposition entre la philosophie et la physique d'abord, entre la philosophie et la science en général ensuite. Mais on peut procéder pareillement à l'égard de chaque science particulière, et créer ainsi une métamathématique, une métalogique, une métamorale, etc., c'est-à-dire une série de disciplines imaginaires se proposant de résoudre des problèmes aussi insolubles, dans la science correspondante et par ses méthodes, que pourrait l'être, dans la physique, le problème de l'essence des choses, objet avoué de la philosophie ontologique. On peut le faire et on l'a fait, en réalité, pour toutes les questions qui, excitant l'intérêt ou la

curiosité, ne semblaient pas devoir èlre fnictueusenient nhordées dans la science exacte.

Mais le problème ontologique a pour corollaire inévitable une question non moins captivante : colle de la valeur inlrinsèque de Texislence humaine ou du but suprême de l'iiumanité. Par suite, tout système posséda, outre sa métaphysique proprement dite, une mélamorale, quel que soit le nom qu'on lui ait donné : philosophie appliquée, morale, critique de la raison pratique, théorie; du bonheur, etc.

Or la philosophie critique fiit Tune des premières à soupçonner que tout n'allait pas au mieux dans le monde de la métaphysique et de la métamorale. Elle mit donc courageusement, assurent ses adeptes, la cognée à la racine même de ces deux géants de la forêt transcendante. Elle décida que la métaphysique se transformerait en théorie de la connaissance, et la métamorale en théorie des sentiments, ou des impulsions qui, dérivées ou non de la connaissance, forment la base de raclivité pratique. Le criticisme tient tout entier dans ce double eiïort pour introduire la science exacte au cœur de la citadelle i)hilosophique.

On sait comment le criticisme traite le dogmatisme métaphysique, et ce qu'il a fait du problème ontologique sur l'essence des choses. Il l'enferma dans le cercle étroit des investigations sur l'origine et la nature de la connaissance humaine. En même temps les criticistes usèrent largement de Thypothèse dans leurs études spéciales, et ils généralisèrent, en outre, les résiiKats de ces études, en élevant leurs suppositions particulières au rang de postulats universels. Mais on ne se

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rend pas assez compte des essais analogues tentés par le criticisme dans le domaine de la métamorale. Ici encore, fidèle à son principe, le criticisme voulut transformer le problème téléologique sur la valeur de l'existence en une simple enquête psychologique sur l'origine et la nature des sentiments humains. Il destine la théorie des sentiments à devenir l'expression rigoureusement scientifique des recherches qui, dans Tancienne philosophie pratique ou morale, fuient toujours livrées à l'inspiration personnelle, aux influences mobiles et changeantes du tempérament, optimiste ou pessimiste, du philosophe.

Délaisser une métaphysique et une morale sans autre valeur que celle propre à une gymnastique plus ou moins fortuite de l'esprit, pour s'adonner, en revanche, à des investigations sérieuses et systématiques dans un domaine spécial, si restreint qu'il soit, — cette tentative mériterait l'approbation universelle. Aussi le criticisme n'a-t-il pas manqué d'exploiter sa nouvelle situation.

Malheureusement pour lui, son ambition ne se borna pas à proclamer ce dédain pour les questions générales mal posées, et à manifester ce zèle pour les questions spéciales. Il voulut faire plus et mieux. Il ne comprit pas que l'enfantillage d'une « science surhumaine » n'était qu'un indice certain de la prématurité d'une « philosophie humaine ». Il crut à une transformation réelle de la métaphysique et de la métamorale en une théorie de la connaissance et une théorie des sentiments. Et ses deux doctrines favorites lui parurent une philosophie, une conception du monde, ce qu'elles ne seront jamais,.

tant que l'esprit humaiQ ne renoncera pas au plein exercice de toutes ses facultés. Le criticisnie retomba, par conséquent, dans les erreurs et les illusions de Fancienne philosophie. Il les aggrava peut-être, car il ieur prêta une apparence scientifique qui manquait, par bonheur, aux divagations naïves des métaphysiciens d'un autre âge.

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