Comte, Cours, I, p
sants. Mais il fut aussi le premier à tomber dans une téléologie sociologique qui ne le cède en rien à l'ancienne finalité métaphysique.
A cet égard, les idées de Comte sur le rôle et l'utilité de la métaphysique sont des plus instructives ; on voudra donc bien permettre que nous les examinions avec soin.
Comte aperçoit dans la subtilisation croissante des agents surnaturels l'attribut dominant des idées métaphysiques, le trait qui explique leur nature de « conceptions intermédiaires, d'un caractère bâtard, propres à opérer la transition » entre l'antique théologie et la nouvelle doctrine scientifique. — « Ce n'est, dit-il, qu'en substituant, dans l'étude des phénomènes, à l'action surnaturelle directrice une entité correspondante et inséparable, que l'homme s'est habitué à ne considérer que les fails eux-mêmes. Les notions de ces agents métaphysiques ont été peu à peu subtilisées au point de n'être plus que les noms abstraits des phénomènes. » — Ainsi donc Comte semble voir dans la métaphysique, dans son verbalisme abstrait succédant à la tautologie grossièrement empirique des religions primitives, la véritable école de l'esprit scientifique moderne, la source où cet esprit puisa les méthodes qui décuplèrent sa puissance.
Nous nous refusons à comprendre comment pareil miracle put s'opérer. Il nous paraît puéril de supposer que l'esprit ait d'abord considéré les causes, et qu'il se soit peu à peu habitué à considérer les faits seuls. L'esprit humain ne s'est jamais détourné des fails — la psychologie de l'enfant et celle de l'homme
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DE ROBERTY. — Phil. du siècle.
primitif le prouvent surabondamment, — mais il a toujours, en outre, cherché à connaître leurs causes intimes.
C'est même celte recherche qu'on appelle science, quand elle horne ses investigations aux causes particulières, et philosophie, quand elle poursuit les causes les plus générales des phénomènes.
Or, la connaissance des causes générales ne peut devancer celle des causes particulières. Toute philosophie précédant la science n'a donc pu être qu'une erreur; — telle la théologie, une illusion si grossière, qu'Aristole déjà se croyait en droit de l'accabler de son dédain : « Ce n'est pas la peine, dit-il {Met., III, f\, 17), de s'occuper sérieusement de ceux qui ont fait de la philosophie sous une forme mythique. » — Mais la métaphysique, avec son unique raison d'être, l'attrait exercé sur Tesprit par les problèmes que la science se déclare impuissante à résoudre, la métaphysique appartient évidemment à la même catégorie de faits intellectuels, beaucoup plus vaste qu'on ne le soup- (•onne. Elle embrasse tous les systèmes nouveaux, qui s'arrogent le droit de nous imposer maintes croyances sur nombre de questions générales que la psychologie et la sociologie, deux sciences nées d'hier, n'ont ni résolues, ni même abordées.
L'opposition de la théologie à la philosophie, tant ancienne que moderne, est aussi conventionnelle et artificielle que les distinctions (ju'on pourrait établir entre les diverses phases parcourues par l'ensemble de nos connaissances scientifiques. La théologie résuma cette conception générale des choses qui devait nécessairement résulter d'une science non différenciée, d'un
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savoir vague et astreint, dans sa recherche des causes, à n'employer qu'un seul mode hypothétique — l'analogie vulgaire ou l'anthropomorphisme. La métaphysique vint ensuite se ranger à côté de la théologie; elle lui disputa son pouvoir sur les intelligences. Mais — comme ces erreurs de date récente qui s'escriment contre les erreurs anciennes sans arriver à les déraciner — jamais, sauf dans une infime minorité d'esprits, elle ne détrôna complètement sa rivale.
Cela semble prouver que le passage de la théologie à la métaphysique se signala moins par une simple succession que par une véritable multiplication de points de vue erronés ou illusoires. Les progrès scientifiques, l'abondance des doctrines spéciales, entraînèrent à leur suite une profusion de doctrines générales ; mais celles-ci , en raison des nombreuses lacunes des sciences, ne purent longtemps être que prématurées et, en ce sens, fausses. La dilTéren dation du savoir eut donc pour conséquence immédiate une multiplication inévitable des erreurs philosophiques. On peut déplorer cet incident qui marqua le cours de l'évolution intellectuelle, comme on se surprend à regretter tant d'autres faits naturels et historiques, mais on ne doit pas craindre d'en constater hautement la réalité.
Le savoir vague et chaotique, d'où naquirent les premières générahsations animistes, s'étant difTérencié peu à peu en trois groupes : les connaissances physiques, les connaissances biologiques et les connaissances niorales et politiques, — les généralisations de la théologie en subirent naturellement le contre-coup, et trois
types de cosmogonies apparurent comme autant de conditions mentales inéluctables. La théologie se différencia à l'exemple de la science, et la métaphysique fut créée. Celle-ci n'a donc jamais été autre chose que de la théologie différenciée s'asservissant , en toute inconscience, au savoir qu'elle se donnait pour mission de devancer et de gouverner.
Épurée, affinée, accommodée aux besoins variables des époques, cette même métaphysique, ou plutôt cette même théologie devint, par la suite des événements, la philosophie de notre siècle. La demi-religion des temps nouveaux, l'agnosticisme, apporte d'ailleurs un témoignage éclatant de l'homogénéité continue de l'évolution intellectuelle.
L'agnosticisme marque la terminaison fatale, la conclusion inévitable où aboutit rantiipie anthropomorphisme, soit qu'il demeure à l'état diffus et indivis nommé « théologie », soit qu'il se montre métaphysiquement dilïérencié, subissant l'influence d'un savoir progressif. A ce point de vue, l'agnosticisme apparaît lui-même comme l'intégration finale de toute théologie. Rien de plus naturel, au reste, que cette marche graduelle du diffus au difTérencié, et de celui-ci à l'unifié ou intégré. On n'y peut reconnaître qu'une évolution du même au même, une simple transformation dans le sens scientifique du mot, qui est aussi son vrai sens étymologique. Nous voilà loin de l'étrange filiation positiviste; et la doctrine de l'évolution devrait être la dernière à nous contredire sur ce point.
Tout cela simplifie beaucoup le problème, si souvent posé, de l'avenir probable de la philosophie.
L HÉGÉMONIE DE LA SCIENCE
Il faut avant tout se pénétrer de cette vérité, que nous vivons encore en pleine phase théologique. Il faut ensuite se bien convaincre de cette autre vérité, que l'espérance serait vaine de fonder immédiatement la philosophie scientifique. Car une conception vraiment exacte du monde ne peut résulter que de l'ensemble du savoir, et celui-ci offre encore, à son étiage supérieur, des vides considérables. Une somme énorme de travail non accompli, ni même, peut-être, commencé, nous sépare de ce but auquel Thumanité aspire depuis des siècles.
Néanmoins nous pouvons, ou ne pas être conscients de cette situation, ou en avoir une connaissance aussi ferme que claire. L'agnosticisme moderne représente précisément l'état d'inconscience auquel nous voudrions voir succéder l'état opposé.
Cherchons la vérité qui déchirera ce voile, qui portera le coup de grâce au dogme de l'ignorance nécessaire, immuable et absolue. Cette vérité point déjà à l'horizon. Elle appartient à un ordre encore mal étudié de faits, à une science dont l'enfantement difficultueux préoccupe aujourd'hui tous les penseurs.
Basé sur la croyance à une irrémédiable incertitude, l'agnosticisme a droit à toutes les compensations dont les illusions de la foi ou celles de l'imagination philosophique peuvent nantir notre esprit ou notre cœur. Il le sait, il le proclame bien haut et il ne se prive ni des unes ni des autres. Il s'accommode d'un théisme vague et nuageux, et il se lance hardiment dans les suppositions qui embrassent le cours général des choses et la totalité des phénomènes. La philosophie
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la plus positive ne réussit encore, de nos jours, qu'à rassembler une longue suite d'iiypollièses. Il n'y aurait pourtant là que demi-mal si elle conservait lespoir de les vérifier. Malheureusement, elle condamne ellemême ses postulats les plus fondamentaux à une stérilité éternelle.
L'agnosticisme s'effondre d'un coup, si l'on parvient à démontrer que les problèmes insolubles, les antinomies et les contradictions accumulées comme à plaisir, sont des questions mal posées, égarées de prime abord dans un domaine trop éloigné des faits originels; ou si Ion réussit à pn^uver que ce sont des suppositions particulières faussement engagées dans le chemin de la philosophie.
Admettons toutefois comme scientifiquement établi, que les hypothèses universelles du philosophe portent exclusivement sur des abstractions pures, c'est-à-dire sur des réalités d'un ordre très spécial, étudiées par une science adhor, la psychologie. Kien de plus facile, dès lors, que d'expliquer la stérilité effective de la philosophie et la foi agnosticiste qui en découle. En effet, si Ton cherche à résoudre en philosopltie des problèmes étrangers à la science et dont on peut dire, tout au plus, qu'ils appartiennent à la catégorie des questions psycholoQiques, cela ne vaut guère mieux, assurément, que de s'égarer à vérifier une hypothèse chimique, par exemple, à l'aide de doimées sociologiques. Les deux procédés sont également vains, et les deux prétentions également injustifiables. Cependant procédé et prétention ne disparaîtront qu'avec l'erreur dont la philosophie a été dupe depuis ses origines jus-
qu'à notre époque, et dont toutes les racines se trouvent dans les vieilles tendances héréditaires qui poussent l'esprit à constamment rapporter à l'ensemble des phénomènes les généralités d'ordre spécial.
Après la disparition de cette erreur, on finira par reconnaître la futilité de toute recherche sur les causes générales, qui précéderait la détermination des causes particulières. El l'on apercevra le caractère strictement psychologique des plus vastes hypothèses cosmophilosophiques, si je puis m'exprimer ainsi. Les progrès de la psychologie exacte nous conduiront, d'étape en étape, à ce qui, aux yeux de beaucoup d'esprits contemporains, semble une impossibilité mentale et morale à la fois. Mais cela veut-il dire qu'on renoncera définitivement à vouloir atteindre les causes générales, et qu'on se résignera à étiidier seulement les causes particulières?
Le positivisme se prononce catégoriquement pour l'affirmative. Il élimine, sous le nom de causes premières, les causes universelles des phénomènes, et demande qu'on se borne à l'examen des faits et de leurs rapports particuliers.
Ainsi formulée, la thèse positiviste ignore, ce semble, de propos délibéré, le dilemme fondamental qui s'impose pourtant à chaque esprit sincère : il faut, ou considérer les causes les plus générales, ou renoncer à toute philosophie.
Vu l'état imparfait du groupe des sciences supérieures et les grandes lacunes de la psychologie, le problème des conditions de la connaissance philosophique peut avec raison paraître actuellement insoluble. Il y a lieu d'abandonner temporairement l'espoir de
posséder une philosophie. On bien, et c'est là notre opinion personnelle, si ce remède aussi héroïque qu'empirique était jugé trop en désaccord avec les nécessités d'ordre social qui exigent que chaque époque produise sa cimception du monde, bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, — il y a lieu de confesser franchement et honnêtement que la philosophie ne peut aujourd'hui dépasser la métaphysique.
Le cas se présente diiïéromment pour l'avenir, qui verra se parachever le cycle des sciences abstraites et disposera d'une psychologie réellement scientifique. Mais, dans ces nouvelles conditions, la philosophie pourra-t-elle encore aspirer à la connaissance des causes universelles?
Nous répondons qu'alors seulement, pour la première fois dans rinsloire de la pensée, une telle prétention semblera tant soit peu fondée. Reléguées dans la psychologie, où elles seront confirmées ou invalidées, les hypothèses sur les causes universelles obtiendront des solutions qui, pour s'affirmer comme psychologiques, n'en paraîtront que ph.s réelles et plus exactes. Il ne restera à la philosophie qu'à en tirer tout le profit possible, qu a les confronter et les coordonner avec Jes résultats généraux des autres sciences.
De cette analyse partielle se dégage une conclusion sur laquelle nous eûmes maintes fois d(P l'occasion d'insister dans le courant de cet ouvrage. Elle peut se formuler ainsi : Philosophie et Science sont des termes qni connotent deux espèces principales dans le vaste genre désigné par le terme unique de Connaissance. Or, le trait le plus marquant de la philosophie future
L HEGEMONIE DE LA SCIENCE
sera la distinction de ces deux espèces, comme leur confusion fut le caractère le plus général de la philosophie du passé.
La connaissance métaphysique ambitionna toujours vaguement le titre de connaissance scientifique, et la philosophie nouvelle s'en est parée avec ostentation comme de dépouilles opimes prises à Tennemi dans une lutte longue et acharnée. Entre la métaphysique des anciens et celle des modernes cette différence existe, en effet : tandis que la première laisse encore planer une certaine obscurité sur la nature des liens qui unissent la science à la philosophie, la seconde pose nettement le principe de l'identité parfaite de ces deux grands faits intellectuels. Chacune, croyons-nous, s'abuse : Tune, pour n'avoir pas aperçu la véritable ligne de démarcation entre deux espèces d'un seul et même genre, et l'autre, pour l'avoir complètement effacée. La vérité nous semble située non pas entre, plutôt hors les deux positions occupées par l'ancienne et la nouvelle métaphysique : un rapport d'identité indiscutable lie la science et la philosophie, mais cette identité est générique, et non pas spécifique.
Partant de l'idée préconçue que la philosophie est une science comme les autres, on lui interdit de déduire les causes générales des phénomènes de leurs causes particulières. On soutient, au contraire, que celles-ci se déduisent de celles-là. On affirme que les causes générales ne peuvent que s'induire des causes particulières. Enfin on conclut que, l'induction étant une opération mentale foncièrement hypothétique, la philosophie se suicide en rejetant l'hypothèse.
LA PHILOSOrUIE DU SIÈCLE
L'HÉGÉMONIE DE LA SCIENCE
Cela semble indubitable si l'on se refuse à accueillir une vérité démontrée journellement par l'expérience vulgaire. L'idée générique de connaissance gît tout entière dans les caractères identiques des deux espèces qu'elle sert à unifier. Elle devient absolument vide de tout sens quand on l'applique aux espèces elles-mêmes, pourvues de leurs caractères dilTérentiels.
Les différences existent néanmoins, et nombreuses. Nous ne les connaissons point ou nous les connaissons mal. Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour chercher à combler cette lacune en employant, sur le terrain psychologique, les méthodes ordinaires de la science spéciale, en construisant des hypothèses qu'on tachera ensuite de vérifier par les faits. On fera même très bien, peut-être, de débuter par l'hypothèse diamétralement opposée à l'opinion qui a prévalu jusqu'ici. On fera bien de supposer, par exemple, que, s'il est absurde de vouloir déduire dans la science le général du particulier ou d'y opérer sans le secours de la méthode hypothétique, il peut être rationnel de procéder précisément de cette façon en philosophie.
Certes, ce ne sera plus là de la déduction ni de l'induction scientifiques. Mais ce sera vraisemblablement encore de la déduction et de l'induction philosophiques. La déduction scientifique va du général au particulier, et l'induction dans la science débute toujours par une supposition. La déduction philosophique ira donc, au contraire, du particulier au général et l'induction en philosophie exclura Femploi de l'hypothèse *.
1. 11 y a là évidemment une (juestion de pure terminologie. On peut conserver les termes de déduction et d'induction, en y joi-
Mais il serait prématuré de vouloir indiquer d'une manière plus détaillée en quoi consistera la déduction philosophique inverse de la déduction scientifique, et l'induction des philosophes dénuée de toute hypothèse. On risquerait trop, en explorant ces terres inconnues, de s'égarer dans les ténèbres qui enveloppent de toutes parts la théorie de la connaissance.
Une dernière remarque clora cette discussion. Les philosophes qui nièrent le plus fermement toute différence spécifique entre la philosophie et la science, dépensèrent aussi les plus grands efforts pour expliquer comment la science positive put naître et se développer d'un germe exclusivement théologique. Telle fut incontestablement la méprise de Comte. Cherchant la clef de celle génération bien autrement étrange que celle dont se préoccupent les penseurs matérialistes, il donna pour ancêtre direct à la science moderne l'ensemble de doctrines connu sous le nom de métaphysique. Les faits de l'histoire, qui sont actuellement encore, comme les chiffres statistiques, les complices obéissants de toutes les hypothèses, lui servirent à pallier ce qu'il y avait de trop arbitraire dans cette théorie.
Pour nous, la science n'a jamais été théologique. Positive elle naquit, positive elle vécut et grandit; et son développement n'a nul besoin, pour se concevoir, de l'intercalation d'un terme logique ou explicatif quelconque. Quant à la seconde espèce du genre connais-
gnant des adjectifs dilTérenliels, ou bien chercher à faire ressortir la distinction par une terminologie appropriée, — comme on peut dire, par exemple, connaissance universelle et connaissance particulière, ou employer les termes : philosophie et science.
sauce, la philosopliie, si elle fut théologique d'une façon grossière d'abord, et puis d'une façon plus subtile, généralement appelée son mode métaphysique, elle ne deviendra pas positive dans le sens de Comte, elle ne s'identifiera jamais complètement avec la science. Fautil en conclure qu'elle restera théologique? Rien ne nous y autorise. La théologie elle-même n'a été qu'un agnosticisme inconscient, un positivisme embryonnaire, basé, lui aussi, sur une méconnaissance totale de la différence spécifique qui sépare les tendances du philosophe de l'esprit scientifique. Ces conceptions fausses, ces ébauches informes disparaîtront un jour, alors que Tancienne philosophie aura parcouru le cycle entier de son évolution.