Ronan, Dialof/ues philosophi(/ues
L HÉGÉMONIE DE LA SCIENCE
sans réponse précise. Des signes nombreux semblent cependant indiquer que la philosophie sera un jour quelque chose de plus que « l'esprit philosophique » de M. Renan, et peut-être même quelque chose de plus qu'une simple somme de généralités puisées dans toutes les sciences, comme le pensait Comte.
On prétend d'ailleurs à tort, logiquement et historiquement, que « la philosophie est née pour ellemême, et qu'elle a ensuite divisé son objet primilif. l'univers entier, afin d'engendrer les sciences particulières », auxquelles elle aurait ainsi « toujours préexisté à titre de science universelle ». Quelle singulière confusion de termes et d'idées! Ce qui réellement précéda les sciences, ce ne fut certes pas le savoir, mais bien son contraire, — l'ignorance, combattue d'abord par les moyens assez inefficaces qui constituaient le plus net de l'inventaire théologique et métaphysique, et ensuite par les méthodes de plus en plus siires qui créèrent la série des sciences positives. On s'étonne vraiment de devoir toujours démontrer l'évidence même.
Les termes du langage et leur emploi irrationnel facilitèrent la confusion. Ayant constaté, sous le nom de philosophie, la tendance de l'esprit à généraliser et unifier nos connaissances, on se préoccupa fort peu de savoir si elle avait abouti, ou si, par suite de causes très nombreuses et très complexes, elle devait rester à rélat de simple tendance. Prenant, au contraire, l'aspiration pour la réalisation, et le nom pour la chose, on s'habitiia de bonne heure à considérer la philosophie comme une véritable création scientpfique.
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comme un fait accompli qui, dès lors, obtint sa place au début de l'évolution intellectuelle. La pbilosophie devint le germe primordial de toutes les connaissances, leur noyau commun, la science unique dont les sciences diverses se détachèrent peu à peu en vertu de la division du travail, et à laquelle elles Unirent par s'opposer directement : non pas, dit encore un philosophe contemporain, comme le clair s'oppose à l'obscur, ou le déterminé à rindéterniiné, mais comme le spécial s'oppose à Tuniversel.
L'erreur est ici trop manifeste pour que nous nous attardions à la combattre. L'esprit humain n'a jamais perçu de contradicticm réelle enire le spécial et l'universel; car, de même que le concret renferme l'abstrait, l'universel philosophique est toujours virtuellement contenu dans le particulier scientifique. La science spéciale ne s'oppose donc que verbalement à la vrai(» philosoidiie; mais elle fut toujours l'ennemie implacable de la méthode qui consiste à mettre la charrue avant les bœufs, ou à vouloir atteindre le but sans employer les moyens nécessaires.
Dans son Essai sur les fondements île nos confiaissances, un philosophe estimable mais à peu près oublié aujourd'hui, M. Cournot, distingue cinq formes principales de développement intellectuel. On peut, dit-il, « en les énonçant dans l'ordre qui rappelle assez bien leurs alliances et qui est conforme à ce que nous savons de la marche générale de la civilisation », les désigner ainsi :
Religion — Art — Histoire — Philosophie — Science.
L HÉGÉMONIE DE LA SCIENCE
(( Toute civilisation, explique cet auteur, a commencé par la religion et s'y est d'abord concentrée tout entière; l'art et la poésie sont nés à l'ombre et sous l'influence de la religion; l'histoire de la nature et de l'homme s'est dégagée plus tard des enveloppes mythologiques et poétiques; et partout la philosophie, en se rattachant d'abord aux symboles de la religion et de l'art, a devancé la science, qui semble la dernière conquête de l'esprit de l'homme et le produit d'une civilisation parvenue à toute sa maturité. L'histoire fait appel à l'art et à la philosophie; la science peut rarement s'isoler de la philosophie et de l'histoire; mais les alliances et les combinaisons de principes divers ne doivent pas être une raison de les confondre. »
Nous ne saurions qu'approuver M. Cournot quand il veut séparer la science de la philosophie. Mais ce point offre une importance secondaire dans son schéma qui, décrivant les phénomènes d'une façon superficielle, ne tient pas assez compte de leurs rapports cachés. En eff'et, si on laisse de côté l'histoire, méthode tellement commune à tous les genres intellectuels qu'on est sur- |)ris de la rencontrer dans cette classification, il y aurait certainement profit à réduire encore davantage les quatre autres termes de la série.
La simplification ne paraît pas impossible. Nous avons, pour notre part, essayé d'identifier la religion et la métaphysique et de rédiiire ainsi la série mentale à trois termes : Philosophie, Science, Art. Une étude sociologique des rapports unissant ces grandes espèces de faits intellectuels nous conduisit en outre à recon-
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L\ PHILOSOPHIE Dl SIECLE
l'hégémonie de la science
naî(re que révolution parlnit conslarnment de la science pour aboutir à la pliilosopliie, et ne suivait jamais Tordre inverse.
Quant à la priorité apparente de TelTort spéculatif, elle s'explicpie d'autant mieux qu'un phénomène semblable se produisit déjà dans la série des sciences particulières, où il reçut une interprétation analogue. Les disciplines dites morales et politiques devancèrent, en effet, de plusieurs siècles la création de la cbimie et de la biologie. Personne pourtant n'en conclut que la sociologie ait été Tantécédent de ces deux dernières sciences, ou qu'elle en ait préparé Tapparilion. Le même fait se répéta pour la spéculation qui précéda le savoir régulièrement organisé. L'évolution de l'indéterminé philosophique au déterminé scientifique fut toujours gouvernée par la corrélation constante entre le degré de ditîérencialion du savoir (état des sciences particulières) et le degré de son intégration (état de la philosophie).
Arrêtons-nous quelque peu encore à la conception vulgaire qui voit dans la science « une forme de connaissance apparaissant comme le fruit tardif d'une civilisation avancée, après la poésie, après les arts, après les compositions histoiicpies , morales et philosophiques ». On invoque en sa laveur que, au fur et à mesure des progrès du savoir, la philosophie s'est désagrégée, et a restreint ostensiblement ses limites jusqu'à confondre de plus en plus son objet avec celui des sciences non constituées, toiles que la psychologie et la sociologie. C.ela semble vrai et exactement rapporté. Les systèmes modernes en témoignent au moins
autant que les anciens. L'idéalisme critique chercha le premier un refuge dans l'analyse des phénomènes hyperorganiques; il accapara bientôt les études psychologiques. Le matérialisme métamorphosé en positivisme ne larda pas à l'imiter; cependant il excella surtout à faire prévaloir quelques théories empruntées à la nouvelle science sociale. Enfin le sensualisme transformé en évolutionnisme s'appliqua principalement à tenir la balance égale entre les prétentions des deux écoles. Mais, loin de contredire nos idées sur la véritable genèse des doctrines philosophiques, l'absorption graduelle des plus célèbres systèmes par quelques sciences en voie de création tendrait plutôt à confirmer nos vues d'une manière indirecte.
La philosophie semble vouloir se dissoudre aujourd'hui dans certaines parties de la science positive. Or cela ne signifie-l-il pas que les hypothèses unicerseUes reviennent peu à peu à leur valeur originelle d'hypothèses particulières'^ Et n'acquiert-on pas ainsi la preuve que la science agit sur les idées philosophiques de la même façon que l'expérience proprement dite sur les idées scientifiques? Les grandes découvertes expérimentales qui fondèrent l'astronomie et la chimie, déterminèrent l'abandon complet des rêveries astrologiques et alchimiques. Semblablement, si la métaphysique doit disparaître un jour, elle ne le pourra qu'en vertu des causes mêmes qui feront surgir la philosophie nouvelle. Et la véritable nature de ces causes ressort déjà avec clarté du rôle dissolvant joué par la psychologie et la sociologie à l'égard des vieux systèmes. Les progrès du groupe des « sciences hyperor-
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ganiquos », voilà ce qui amènera la chute définitive des conceptions tliéologiques et métaphysiques.
A admettre le caractère illusoire de la philosophie qui précéda les sciences exactes, il y a encore lieu de se demander si elle ne les domina point en maîtresse absolue. « C'est à la direction imprimée aux sciences positives, dit en effet M. Taine, qu'on reconnaît les grandes découvertes philosophiques; le centre déplacé, tout le reste s'ébranle. Ainsi, dans notre siècle, les méthodes de construction et les hypothèses des métaphysiciens d'Allemagne ont précipité toutes les sciences dans des voies nouvelles et leur ont ouvert des horizons inconnus. iNos Français du siècle dernier ont eu la même puissance et méritent le même respect '. »
J'ai fait voir ailleurs - combien rinfiuence de la philosophie sur les sciences fut exagérée par suite et un profit de l'illusion qui nous montre dans la première la source active alimentant les secondes. L'erreur qui attribue les progrès réels des sciences au résultat final de ces progrès, s'explique pourtant si l'on considère que les illusions s'accompagnent et s'associent entre elles aussi bien que les perceptions justes et les jugements vrais. Dans les deux cas rappelés par M. Taine, une crise intime, un mouvement trop profond pour être aperçu de surface se produisit d'abord dans les sciences particulières; mais, avant de porter ses fruits, si longs à mûrir, il détermina un mouvement strictement corrélatif dans la pseudo-philosophie régnante. C'est cette
1. Le,^ philosophes classiques, 6' imL, Paris, 1888, p. 17, 18.
2. Ancienne et Xoitrelle philosophie, chap. m de la 3" 'partie.
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répercussion naturelle que les historiens philosophes prennent pour un ébranlement initial ou générateur.
La philosophie qui naîtra à la suite des progrès de la psychologie et de la sociologie, présentera un contraste frappant avec toutes les formes connues de la métaphysique. Mais cela ne l'empêchera pas de poursuivre le même objet. Elle demeurera également une conception du monde, et elle continuera à subir la loi de corrélation qui explique le caractère et les destinées de sa devancière. Il n'en faut pas davantage pour accréditer la croyance que, au point de vue de révolution totale de l'esprit humain, la philosophie future ne sera qu'une transformation insensible et naturelle de la théologie et de la métaphysique.
Mais cette croyance précisément soulève les plus graves objections. Pour l'accepter, sinon même pour la discuter, il faudrait que le terme ^< transformation » se délivrât de son sens vague. Un pareil sens purement logique et abstrait, employé par la philosophie et les demi-sciences gravitant autour d'elle, céderait la place à la signification concrète que donnent à ce terme les sciences exactes. En fait, Thumanité a vécu jusqu'ici sur toutes sortes de surrogats philosophiques dont l'interminable succession partit du fétichisme pour s'arrêter, de nos jours, à l'agnosticisme. Est-ce là son dernier période? Nul ne peut le dire avec certitude. En revanche, il paraît hors de doute que la philosophie du siècle a toujours méconnu, dans cette question, l'état réel des choses. Criticistes, positivistes et évolutionnistes, usant d'un droit strict, s'efforcèrent à l'envi de créer une nouvelle et meilleure philosophie sur les
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LA PlllLOSOPilIE DU SIÈCLE
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ruines de Fancienne. Mais ils outrepassèrent bientôt leur droit, en interprétant à leur guise les faits les mieux établis de révolution mentale. Ils devinrent victimes d'une illusion, en somme, assez excusable; ils crurent, en toute sincérité, avoir définitivement romi)U avec le passé et inauguré une ère nouvelle. La philosophie scientifique était instituée; une ligne de démarcation bien nette la séparait de la métaphysique; et tous les arguments étaient bons qui élargissaient encore cette zone protectrice, qui prouvaient son efficacité, sinon sa réalité, en tenant compte toutefois des lois historiques, en vertu desquelles « l'entendement humain, contraint à ne marcher que par degrés insensibles, ne pouvait passer brusquement à la philosophie scientifique * ». — Car c'est là encore un trait qui caractérise la philosophie du siècle et lui fait le plus grand honneur : elle entendait bien se donner pour la vraie philosophie de l'avenir, mais à charge de comprendre la théologie et la métaphysique comme une introduction indispensable, comme autant d'étapes ou de phases préparatoires sans lescpielles elle-même n'eiit pu apparaître.
L'un des premiers, Auguste Comte fit valoir ce point de vue, auquel les néo-criticistes et les évolutionnistes devaient donner plus tard des développements intéres-