Cours, II, p. 151 et
\. Comp. Comte, Cours, 11, p. lîiS
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terme générique d'évolution intellectuelle? Et d'abord, comment se décompose cet ensemble?
On peut, croyons-nous, y distinguer quatre catégories principales de faits formant la trame de quatre évolutions intellectuelles : 1" l'évolution des idées qui ont pour objet l'analyse des phénomènes de toutes sortes et leur synthèse partielle ou réunion en groupes plus ou moins vastes; 2° l'évolution des idées qui poursuivent l'unité ou la synthèse universelle des phénomènes; 3" l'évolution des idées qui tendent à reproduire d'une façon artificielle les émotions suscitées naturellement en nous par les objets des deux précédentes évolutions; enfin fx'' l'évolution des idées qui cherchent à satisfaire les besoins engendrés par les trois évolutions précédentes et leurs objets.
Nous voici donc en présence d'une hiérarchie régulière composée de quatre grandes classes de conceptions. Considérées indépendamment des modifications sociales qu'elles entraînent à leur suite, elles peuvent encore, de toute évidence, s'appeler quatre genres de savoir : le savoir scientifique, le savoir philosophique, le savoir esthétique, et le savoir pratique ou technique. Les évolutions particulières de ces quatre genres dirigent, en dernière analyse, l'ensemble complexe de phénomènes qu'on appelle l'évolution d'une société. Envisagées dans ce rôle actif, ces connaissances forment les quatre groupes bien connus de faits qu'on nomme la science, la philosophie, l'art et l'industrie. La science ou connaissance proprement dite est toujours un savoir abstrait et dilTérentiel ; la philosophie ou conception du monde est toujours un
LA SÉRIE liNTELLEGTUELLE
savoir abstrait et intégral; l'art, un savoir représentatif des deux premiers et producteur d'émotions représentatives correspondantes; l'industrie, un savoir dérivé et appliqué à la satisfaction de tous les besoins qui, dans l'individu social et dans la société, naissent à la suite de l'extension des trois premiers genres de connaissances.
L'évolution sociale subit les lois de l'évolution intellectuelle. Comte comprenait parfaitement cette vérité générale. Mais toutes deux, évolution sociale et évolution intellectuelle, ne constituent que des sommes ou des résultantes se manifestant, en réalité, par ou dans leurs éléments; et ceux-ci ne sauraient être, à leur tour, que des évolutions plus particulières.
Or nous avons vu que l'évolution intellectuelle se décompose en une série de quatre évolutions spéciales. Et l'on pourrait sans doute procéder de même façon à l'égard de leur résultante, — révolution des sociétés.
On obtiendrait alors deux séries évolutives qui, bien que réagissant l'une sur l'autre, devraient, quant à Tordre essentiel de leur succession, s'affirmer comme une série de causes ou d'antécédences nécessaires, suivie d'une série constante d'effets ou de conséquences invariables. Cette première analyse et cette classification élémentaire eussent donné à la sociologie moderne une base d'opération solide et un degré d'exactitude qu'elle est loin de posséder. Et ce pas accompli, rien n'empêcherait de pousser l'analyse plus loin, de décomposer les évolutions particulières, qui forment la double série des précédences intellectuelles
. DE ROBERTY. — Phil. du siècle. 14
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LA rilILOSOPHIE DU SIECLE
LA SÉRIE INTELLECTUELLE
et des séquences sociales, en leurs éléments constiliitifs rangés et classés dans un ordre également sériaire. On marcherait ainsi, d'échelon en échelon, à la conquête de rinconnu sociologique et à rétablissement des lois fondamentales qui gouvernent les sociétés.
Mais prenons garde de glisser sur la pente des desiderata toujours faciles à formuler en théorie; et, laissant de coté la série encore obscure des évolutions sociales, considérons attentivement la série intellectuelle dont nous venons d'indiquer les quatre ternies primordiaux.
Comment cette série agit-elle sur l'ensemble, momentanément indécomposé , de l'évolution sociale ? Ses quatre termes conservent-ils un rang pareil, une indépendance absolue, ou bien l'action des uns se subordonne-t-elle strictement à celle des autres, et doit-on voir dans l'évolution de l'un d'eux la vraie source qui alimente le développement graduel de tous?
C'est là le problème que Comte se posait quand il jetait les bases de sa théorie des trois états, et c'est ce problème que nous avons repris à notre tour, pour lui donner une solution différente, résumée par notre loi de corrélation entre les sciences abstraites et la philosophie.
Trompé par les dehors de Thistoire, par le rôle extérieur si important que jouent les religions et les conceptions générales dans les événements du monde. Comte, d'un trait de plume, se hâte d'accorder la prépondérance à l'action philosophique. Il décide que le sort de la philosophie façonne les destinées de l'esprit humain. Dès lors, tout sera sacrifié et subordonné à
rélémenl spéculatif : la science, forcée d'être tantôt théologique, tantôt métaphysique, et attendant, pour devenir scientifique, le triomphe de l'évolution positive dans les idées d'ensemble; l'art, qui passe par les mêmes phases, qui débute comme l'humble serviteur du dogme Ihéologique, qui s'affranchit à mesure que monte la marée des idées critiques, qui finit par accepter le joug de la forme philosophique supérieure; enfin l'activité industrielle au sens le plus large du mot, l'activité pratique sous toutes ses faces, qui subit les mêmes métamorphoses, qui change également trois fois de maître et de direction générale.
Mais celte doctrine nous paraît une grave erreur fondée sur une interversion complète des vrais rapports unissant entre eux, sinon tous les termes de la série intellectuelle, du moins ses deux premiers échelons qui sont aussi, sans comparaison possible, ses éléments de beaucoup les plus influents.
Pour nous, l'ordre dans lequel apparaissent et se développent les parties constituantes de la série, reste fixe, immuable : c'est une hiérarchie fortement organisée qui, partant de la connaissance ou de l'activité scientifiques, s'étend à la connaissance ou à l'activité philosophiques, à la connaissance ou à l'activité esthétiques, et à la connaissance ou à l'activité techniques. Elle subordonne chacun de ses termes, d'abord, au terme immédiatement antérieur et, ensuite, à tous les autres dans l'ordre naturel de leur succession. Il y a là une dépendance qui croît non pas en force, mais en étendue, qui occupe une superficie toujours plus vaste à mesure qu'on s'éloigne du premier échelon hié-
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rarchique et qu'on se rapproche du dernier terme
sériel.
La connaissance ou l'activité philosophique se lie étroitement à la connaissance ou à l'activité scientifique, dont elle est presque une forme supérieure ou une floraison. Mais elle dépend si peu de l'état des connaissances esthétiques et de celui des connaissances techniques, qu'elle-même, au contraire, concurremment avec la science, fournit à l'art et à l'activité économique tout leur contenu et leur donne l'impulsion sans laquelle ni l'évolution esthétique, ni l'évolution industrielle n'auraient pu se produire. Quant à la faible action que les arts ou l'industrie exercent à leur tour sur les croyances religieuses ou les systèmes philosophiques et sur les idées de la science, ce n'est évidemment là qu'une influence réfléchie, qu'un phénomène ordinaire de réaction sociale.
Le troisième degré hiérarchique, l'ensemble des faits qui produisent l'évolution esthétique, confirme la même loi. On ne saurait dire si l'évolution des arts dépend plus de révolution philosophique qui la relie à l'évolution scientifique, ou de cette dernière, tellement nos croyances générales et nos connaissances sur la nature et l'homme déterminent directement le caractère artistique d'une époque. Mais on peut hautement affirmer que ce caractère ne dépend pas de l'évolution technique. Loin de diriger les idées esthétiques, l'industrie leur obéit, elle prend et exécute leurs ordres : un art industriel est toujours un art en décadence.
Enfin, l'évolution des idées techniques se laisse entièrement dominer et conditionner par les trois évo-
lutions précédentes. Notre savoir abstrait, nos conceptions religieuses et philosophiques, notre art et nos conceptions esthétiques donnent naissance aux besoins innombrables que notre travail ou notre industrie s'appliquent ensuite à satisfaire. Néanmoins, ce n'est guère qu'à propos des liens si grossièrement manifestes unissant l'industrie humaine au développement des sciences, qu'on a bien voulu concéder quelquefois aux idées scientifiques une action immédiate sur l'ensemble de l'évolution sociale.
Résumons-nous. L'évolution des idées scientiliques agit sur les diverses parties de l'évolution sociale d'une façon directe et toujours très puissante. Mais parallèlement se déroule une action médiate qui a pour agents les conceptions philosophiques, les conceptions esthétiques et les conceptions techniques, c'est-à-dire autant de modifications, de résultats ou de produits des idées scientifiques elles-mêmes. Une loi de corrélation constante ramène ces elTets variés à la cause primordiale qui non seulement leur donne naissance, mais qui les utilise comme des moyens d'action, comme des chaînons intermédiaires s'interposant entre elle et une suite d'effets plus éloignés. Nous avons formulé ce rapport fondamental pour les deux premiers membres de la série, la science et la philosophie; mais il est à peu près certain qu'une loi analogue régit l'ensemble de l'évolution intellectuelle.
Derrière toute spéculation générale se cache un savoir strictement corrélatif, un savoir dont les imperfections et les lacunes transforment la philosophie en une métaphysique ou une théologie. Et derrière toute esthé-
tique se cache une philosophie (à Tétat de religion, de métaphysique, de conception du monde aspirant à devenir scientiiique), avec la somme entière de savoir que cette philosopliie comporte et suppose. Enfin, toute industrie humaine caclie une esthétique, une philosophie et une science corrélatives, c'est-à-dire autant de sources vives qui font jaillir et alimentent les elTorts individuels et collectifs.
Accordons cela, et la loi des trois états nous paraîtra une idée fausse si on l'applique à l'évolution des sciences, et une conception d'une importance très relative et très secondaire quand on l'applique à l'évolution philosophique elle-même ou aux deux évolutions qui en dérivent. Mais je ne veux pas insister sur ce point, que je crois avoir suffisamment élucidé dans mon livre sur l'ancienne et la nouvelle philosophie \
Je veux cependant dire quelques mots de l'illusion qui nous pousse continuellement à prendre l'apparence pour la réalité, et l'effet qu'on voit pour la cause qu'on ne voit pas.
« Les religions ont joué un rôle immense dans l'histoire. Elles ont plusieurs fois changé la face du monde, et les civihsations actuelles sont leur résultat ou leur produit immédiat. » Mais pour juger du creux de telles phrases, il suffit de poser la question : Qu'est-ce qu'une