‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 68 sur 69 · DE ROBERTY · texte numérisé non relu

DE ROBERTY

Phil. (lu siècle.

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ches absolument inverses d'évolution, Tune pour le passé, la civilisation antique, et l'autre pour le présent, la civilisation moderne, qu'il date des cinq derniers siècles.

(( La civilisation ancienne, issue d'un état théocratique, dil-il, a procédé du principe le plus général pour descendre aux applications particulières. La pliilosopbie s'est développée la première, chez les anciens, sous la forme théologique, seule possible à un tel Age. Ensuite est venue la science, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie. Eulln s'est montré l'art qui a été longtemps un simple auxiliaire de Taclion théocratique. Quant à l'élément industriel, il était étouiïé sous l'esclavage des travailleurs. »

Mais ce mouvement du général au particulier ou de l'abstrait au concret n'intervient de nos jours, s'il faut en croire Comte, que pour déterminer le développement intérieur de chaque élément de la civilisation, soit de la philosophie seule, par exemple, soit de la science, de l'art ou de l'industrie.

Quant au mouvement extérieur, au mouvement qui embrasse la série entière des éléments de l'évolution intellectuelle, il subit, depuis cinq cents ans, une loi essentiellement dilférente. « C'est, dit en effet Comte, seulement lorsqu'on néglige de distinguer l'ébauche de chaque élément d'avec son incorporation au système de la civilisation moderne, qu'on peut hésiter sur le sens ascendant ou descendant de Tordre des quatre évolutions partielles. Mais, eu égard à cette différence, il ne peut rester aucun doute sur le sens ascen-

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dant d'une telle série pendant les cinq derniers siècles. »

Le développement industriel est donc, pour lui, le *vrai point de départ de la civilisation de notre époque, la base unique et durable des sociétés nouvelles. L'évolution esthétique et l'évolution scientifique ont été, ici, postérieures à l'évolution industrielle. Le développement des beaux-arts a succédé au développement des arts pratiques, et a préparé l'évolution scientifique ou philosophique. La vie industrielle est la source de tous les autres attributs de la vie collective et le moteur de l'éducation sociale. « C'est l'industrie qui a imprimé à l'esprit scientifique des modernes la positi\ité qui le caractérise, et qui a transformé l'esprit philosophique. On ne peut donc, conclut encore une fois Comte, méconnaître la direction ascendante du développement des nouveaux éléments sociaux '. »

Il suffit d'exposer cette théorie pour toucher au doigt sa superficialité et son caractère profondément empirique. Les vues de Comte semblent lui avoir été dictées par un respect exagéré des événements extérieurs de l'histoire, des événements bruts, pour ainsi dire, non analysés ou indécomposés en leurs éléments constitutifs.

On peut même, par cet exemple, se convaincre que les faits ne valent d'ordinaire que par leur interprétation, et que les inductions de la science ne sauraient venir à bonne fin sans l'aide d'hypothèses paraissant toujours, au début, plus ou moins téméraires.

1. Cours, II, p. 365; voy. aussi p. 18-3i, vol. VI du grand Cov/v.

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En véi'ilé, Coinlo recourt parfois lui-inùmo, d'iino façon inconsciente, au procédé qu'il tient si furt en suspicion. Mais les liyf)ollièses qu'il ne peut éviter se ressentent presque toutes de sa déliance de la méthode hypothétique. Elles sont timorées, empiriques et souvent aussi contradictoires que les faits à expliqu(T. Sa théorie diiahste en offre un témoignage concluant. L'intensité acquise par la vie industrielle dans nos sociétés modernes, intensité d'autant plus remarquahle que jamais elle ne put se produire dans l'antiquité, devient chez Comte une prépondérance marquée de res[)rit industriel sur les autres manifestations de l'intelligence humaine.

Pourquoi? Il est difficile de le dire exactement. Sans doute Comte; voulut s'épargner toute explication pun»mcnt h\polhétiqu(^ de la double expérience qui constate la faiblesse de Télément industriel dans les sociétés antiques et sa force croissante dans les sociétés modernes. Il s'arrêta net devant ce fait sans chiMcher sa cause. Il Térigea en principe explicatif. Ainsi procède ordinairement Tempirisme. Sa régie semble être de laisser les faits, comme on dit, s'expliquer par euxmêmes. Vaine tentative, renoncement inutile, car l'esprit Inimain est un théoricien incorrigible, et la célèbre formule : laisser les faits parbM' eux-mêmes, ne peut avoir pour lui qu'un seul sens : permettre que des faits encore obscurs servent à l'explication d'autres faits quelconques. On esquive ainsi une hypothèse préalable et nécessaire, pour tomber aussitôt dans une autre qui, en bonne logique, devrait suivre la première et dépendre d'elle, mais qui, dans la logique de l'empi-

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risme, ne se rattache à rien et nous est donnée ainsi qu'un fait irréductible.

Cette méthode se présente comme la tare capitale de tout empirisme. Comte n'échappe pas à ce grave reproche. Il ne cherche pas la cause intime du phénomène qu'il signale à notre attention. Il ne voit pas que le développement de la vie industrielle à notre époque peut se rattacher — d'une façon provisoire, si Ton veut, — à cette cause éloignée mais aussi certaine que son effet : la relation qui lie l'industrie moderne à la science des anciens ressuscitée et renouvelée par le grand mouvement de la Renaissance.

En revanche, il s'empare de celte conséquence ellemême et eu fait la pierre fondamentale de sa théorie ascendante des quatre éléments sociaux. L'industrie, insiste-t-il, a imprimé à l'esprit des temps nouveaux la positivité qui le caractérise; transformant jusqu'à l'esprit philosophique, elle a été la source de tous les attributs qui distinguent aujourd'hui l'élite de l'humanité.

Ainsi, pour avoir reculé devant l'hypothèse initiale, l'hypothèse s'imposant à toute recherche dès ses premiers pas et qui, vérifiée ou invalidée, laisse le champ libre aux suppositions ultérieures, Comte, comme tous les empiristes, s'est jeté à corps perdu dans ces dernières. Il bâtit, comme tout le monde, un édifice hypothétique; seulement, il ne voit pas qu'en voulant lui donner une stabilité exceptionnelle et qui n'est pas dans la nature de ces constructions, il en rétrécit la base au moins autant qu'il en diminue la hauteur.

L'évolution industrielle engendre chez Comte l'évolu-

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tion esthétique, et celle-ci détermine et prépare l'évolution scienlitique ou philosophique. L'utile ou le bon est le fondement du bien qui, à son tour, est le germe du vrai. Le renversement de la succession logique et historique des principales classes de j)hénomènes intellectuels ne saurait être plus complet.

Toute conception ayant pour objet l'utilité d'une chose suppose, pour le moins, quehpie connaissance des émotions agréables ou pénibles que suscite en nous la représentation de cette chose, — connaissance formant la base de toute esthétique. Et toute conception ayant pour objet ces émotions représentatives, suppose, pour le moins, quelque connaissance des ra|)ports qu(; les choses représentées ont entre elles et avec l'ensemble général des phénomènes, — connaissance qui, à son tour, forme la base de toute science et de toute philosophie. C'est donc le vrai, tel que le détinit Comte (ou Taspect théorique des choses), qui est le fondement du beau (aspect nioitié théorique, moitié pratique) et du bon, de l'utile (aspect pratique, point de vue économique ou moral). Mais en outre le vrai lui-même est plus complexe que ne le croyait (iOmle. Il possède au moins deux faces, la science et la philosophie. L'avenir devra donc s'appliquer à développer cette distinction, en l'appuyant sur une théorie de la connaissance et une méthodologie vraiment scientifiques.

Nous voilà ramenés, par notre analyse même, au point de départ de cette critique, à l'erreur capitale de Comte et des philosophes de tous les temps, erreur que nous avons caractérisée comme une délimitation insuffisante des domaines connexes de la philosophie et de

la science. Je sais qu'on m'objectera la mémorable et classique scission intervenue à l'époque alexandrine et l'isolement où la philosophie a depuis, dit-on, toujours vécu, loin des sciences. Mais cet état de choses n'est pas pour diminuer la force de ma thèse ou la valeur de mes arguments. Les phénomènes ne se distinguent réellement entre eux que si l'on connaît les véritables rapports qui les unissent : cette proposition n'avance rien de très paradoxal. Or, les frontières qui séparent la philosophie de la science plongent encore aujourd'hui dans le chaos de l'indétermination primitive.

Comte n'échappe à aucune conséquence de la faute que j'ai pris à tache de signaler. A son tour, il contraint la science à se cond)attre elle-même en certaines périodes de son histoire; car le savoir d'une époque détermine toujours sa phiIoso|)hie, et rien, en ce sens, ne pouvait être moins antiscienlillque que les doctrines aristotéliciennes, par exemple, pour l'antiquité, ou, pour le siècle passé, son matérialisme et son sensualisme.

Pareillement illusoires nous semblent les attaques dirigées par Comte contre l'esprit d'excessive spécialité qui, selon lui, gouverna le régime spéculatif sous lequel nous avons pensé jusqu'ici. A ce régime qu'il appelle analytique il voudrait substituer le régime synthétique. Il oublie que, à côté de la spécialité qu'il réprouve si fort, une généralité correspondante (la métaphysique) a toujours existé. La tendance des sciences à se spécialiser n'a, du reste, rien à voir avec la question de l'opportunité d'un nouveau régime philosophique. Et il s'agit si peu, en fait, de contenir

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cette tendance, que Comte lui-même, dans une de ses plus heureuses formules, a pu définir le problème philosophique actuel comme la nécessité urgente de créer une spécialité de plus. Les philosophes ne supprimeront pas les savants, et les savants ne remplaceront jamais les philosophes; mais rétablissement des philosophies parliciilières des sciences, vaste entreprise à laquelle Comte apporta une première et précieuse collaboration, créera entre ces dcnix catégories de travailleurs intellectuels un lien nouveau, puissant et toujours actif.

La contusion de la philosophie avec la science s'observe chez Comte dans une autre direction encore, et non la moins intéressante à étudier. Dans sa théorie de l'évolution intellectuelle présidant à l'évolution sociale. Comte attribue la prépondérance à nos conceptions ou connaissances pratiques.

Dans sa loi des trois étals, au contraire, ce rôle revient à 1 élément qui, dans la première théorie, subissait rintliience de tous les autres, — à l'action philosophique. Il y a là, comme nous l'avons déjà montré, une contradiction patente. Aucune distinction entre le sens ascendant et le sens descendant de la série évolutive ne saurait la pallier ou l'écarter; mais elle s'explique si Ton considère que les deux théories antagonistes portent encore Tempreinle d'un empirisme manifeste. On peut en conclure qu'elles disparaîtront le jour où, abordant leur vérification définitive, on les rattachera, soit à une loi biologique, d'après la méthode préconisée par Comte, soit à une loi sociologique plus générale, ainsi que nous l'avons tenté nous-

mêmes. En attendant, il faut les traiter comme des vérités partielles ou incomplètes qui, tout en s'annulant l'une l'autre, n'en bénélicient pas moins à un degré égal de la complexité extraordinaire des faits historiques sur lesquels elles s'appuient.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, le désaccord ou la divergence en question ne s'étendent pas au point qui nous occupe ici, aux rapports naturels de la science et de la philosophie. Le fondateur du positivisme ne met jamais en doute l'identité finale de ces deux aspects de l'évolution intellectuelle. Il ne consent à les distinguer que temporairement, vu l'état d'imperfection de l'un d'eux. Et cette séparation demeure presque toujours nominale. En fait, surtout dans sa théorie des trois états, Comte persiste à charger la philosophie du rôle qui a constamment ai)partenu à la science. Ainsi exige-l-il que sur la première on fonde l'éducation, sans voir que l'office serait bien mieux tenu par une discipline» particulière relevant de la biologie et de la sociologie (psychologie concrète). Et ainsi encore veutil investir la philosophie de la direction immédiate du mouvement social, sans voir qu'une telle mission ne convient qu'aux sciences du monde organique en général et à la sociologie en particulier. Idées, mœurs, institutions sont changées depuis longtemps quand apparaît la synthèse philosophique qui les résume. La philosophie exprime et reflète un certain état social, elle ne saurait le produire.

Mais la toute-puissance de la philosophie est chez Comte un dogme qui n'admet pas la discussion. Pour lui, la philosophie façonne à son gré les sociétés

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humainos et la jeune science do ces sociétés. Rénovation sociale et réforme de la plulosophie sont des termes synonymiqiies. Comte s'évertue à prouver la nécessité de la pliilosopliie positive envisagée comme le principe d'une réorganisation totale des sociétés modernes. Peines perdues, aspirations stériles, car tout peut être retardé plutôt que ravènement d'une nouvelle conception du monde. Les prémisses peuvent manquer, jamais la conclusion. II apparaît clairement, au reste, que Tétat social désigné par Comte comme anarchique est simplement un régime qui lui déplaît. Ce qu'il appelle désordre est un ordre antipathique à son esprit. Ses préférences pour un autre régime et pour un ordre ditTérent se justifient sans doute. Mais le tableau d'histoire qu'il nous trace, favorable à la théologie, sévère à l'excès pour la métaphysique, dénonce surtout les préoccupations inquiètes de l'apôtre. Il ne témoigne pas assez de l'eflort tranquille du savant.

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