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DE L'ACADEMIE DE DIJON

Ch Adam

Si l'on considère l'histoire des idées philosophiques en France^ on s'aperçoit vite que la première moitié du xix'' siècle forme une période complète, avec un commencement, un milieu et une fin, et de grandes lignes qui en dessinent les principaux caractères. La Révolution d'abord ne cause pas moins de changement dans l'ordre intellectuel et moral que dans l'ordre politique : elle ouvre véritablement une ère nouvelle en philosophie comme ailleurs, et désormais les esprits ne pourront plus penser comme ils pensaient avant de recevoir des événements cette grande leçon. C'est une sorte d'expérience, commencée en 1789, qui continue avec l'Empire, avec la Restauration même, et elle est suivie par nombre d'observateurs avec une attention passionnée. En 180-2, Chateau-

(1) Ph. Damirou, Essai si/v l'histoire de la philosophie en France au A7.\'c siècle, i vol., 1828; Lerminitir, Lettres philosophiques adressées à un Berlinois, 1 vol., 1833 (neuf art. de la Rev. des Deux Mondes, de jaiiv. à déc. 1832) ; L. Reybaud, Elude sur les réformateurs ou socialistes modernes, 2 Tol., 1840 ; Valro2-er, Etudes critiques sur le rationalis7ne contemporain, 1 vol., 1847; H. Taine, les l'hilosophes français du XIX" siècle, 1 vol., 1837 ; Baunard, le Doute et ses victimes dans le siècle présent, I vol., 1866; F.Ravaissou, la Philosophie en France au XIX'' siècle, 1 vol., 1867 : M. Ferraz, Etudes sur la philosophie en France au A7.Y<= siècle, 3 vol. (Socialisme, naturalisme et positivisme, 1877; Traditionalisme et ultramontanisme, 1880; Spiritualis7ne et libéralisme, 1887 ; E. Facruet, Di.r-Xeuvième Siècle. Eludes littéraires, 1 vol., 1887, et Politiques et moralistes du A7A'<= siècle, l'e série, 1 vol., 1891; Thureau-Daugiu, Histoire de la monarchie de juillet, 1 vol. 1884-1892 (liv. I, chap. vu, viii, ix et x ; liv. II, cliap. xiii ; liv. iri, chap. ix ; liv. V, chap. via ; liv. VI, chap. m).

Ch. Adam.

6 i,.\ Miii.osoi'iiiK i;.\ ruANCt;

lu i.iiid public //' (ivnir du rhrislhtiihuic^ cl eu 1810 M™° dc .Skicl doimo à impiiiiuM' son livre De l' Allemagne. Presque eu un^nie leiiij)s, de 181)7 à 1810, Saiul-Siinou lait paraître une lntri)ditcliun aux travaux scie/iti/if/aes du xix" siècle, puis à la l'hilusopliir da M.v" siècle, Joseph de Maislre date de 1809 ses Soirées de Sainl-Prlershoanj, et eu 1808 Lamennais publie avec son frère ses premières W- flexions sur Vètat dc l'Eijlisc en France. Ajoutons qu'en 1811, à la Sorbonne, Hoyer-C.ollard enseigne une philosophie en opposition avec h^s (loclriiics (lu \vin« siècle, et (jue vei's le même tem[)S il se iTucontre, dans des réunions philosophiques chez Maine de Hiran. avec Ampère, Guizot et ])ient(jt Victor Cousin. La fin de cette période est due aussi à des événements politiques d'abord, juiis à uu i;rand événement philosophique. Les journé(!S de juin 18i8 ont compromis pour longtemps des idées généreuses qui avaient inspiré jusque-là pleine confiance; ensuite, le commencement et la fin du second Empire, le coup d'État tle 1851 et le désastre de 1870-71 ont laissé dans bien lies ànics une auit-rlume (jui ne les prédisposait (jiie tiop au pessimisme. D'autre part, l'année 18.'')0 était nuirquée par la l)id)Iicalion du livi'e (h; Darwin sur l'Origine des espèces, et^ bieulot Spencer faisait l'application de la théorie nouvelle à l.i u.ihin- ciiiiiTc. a l'Iiomme et aux sociétés humaines, opélaut ainsi une véritable l'évolution dans tout le domaine des idées. M les solutions ne peuvent plus être aujourd'hui ce qu'elles étaient avant ces années 1848, 1850 et 1871 : trop d'éléments nouveauv interviennent désormais ; ni les problèmes ne se posent non jdiis de la mi"'me iaçon. Une auti'e période connnence (Urne vers le milieu du siècle, cl déjà en remplit toute la seconde moitié. I,a pieniière, délimitée ainsi «ju'on >ienl de voir, a son poiul culminant aux environs de I8."i0. Ce n'est pas seulenienl a cause du cours retenlissaul (jue fait Victor Cousin, d a\iil 18-28 juscju'en juillet 18-29. Mais en 1829

aussi el en 1830, à deux reprises,. Auguste Comte lait une exposition orale de toul le positivisme, et compte alors dans son auditoire plus d'un homme que le brillant professeur de la Sorbonne aurait pu lui envier. D'ailleurs le triomphe de ce dernier n'empêchait pas un témoin sagace, A. de Vigny, de noter sur son journal intime, en 1829 : « L'éclectisme est une lumière sans doute, mais une lumière comme celle de la lune, qui éclaire sans échaufifer. On peut distinguer les objets à sa clarté, mais toute sa force ne produirait pas la plus légère étincelle. » La prédication saint-simonienne échauffait davantage les âmes : déjà ])ien organisée en 1829, elle devient plus active après la révolution de 1880, et dure avec un redoublement d'ardeur jusqu'en mars et avril 1832, et môme encore après. La doctrine de Fourier était prêchée vers le même temps à Paris par d'autres enthousiastes. Enfin, pendant plus d'une année, du mois d'août 1830 jusqu'en novembre 1831, Lamennais, secondé surtout par Lacordaire et Montalembert, donne, dans le journal r Avenir, une direction toute nouvelle et libérale au catholicisme, en attendant que bientôt, en 1833-34, dans ses Paroles cViui croyant, lui-même aille presque déjà jusquau socialisme chrétien. Les cinq à six années qui s'étendent de 1828 à 1834 ont donc vu la fermentation et réclosion de la plupart des grandes idées du siècle. Celles de solidarité et d'association dominent déjà. D'une part, Bonald, Maistre et Lamennais font d'abord appel à lautorité, qu'ils prétendent restaurer au spirituel et au temporel ; leur but est d'assurer par là le plus grand bien des sociétés humaines. Ils n'ont que de la défiance et du mépris pour l'individu, et leurs préoccupations sont surtout sociales. C'est l'humanité tout entière qui les intéresse, et non pas l'homme seulement. Toutefois ils restent soumis à une autorité, qu'ils croient infaillible et surnaturelle ; ils n'attendent que de là un remède à des maux qu'ils ont au moins eu le

8 i.A l'iiiLdSoiMiii: i:n fhanck

iin'-rilc (lo voir. Imcii qtiils 1rs .lirni singulièrement exagérés, h'iiiilres, au coiitraiiv, se |)i<iU(Mil diino (Idrlité non nioin<lre à la cause de la liberté et à celle de la raison. Rationalistes el libéraux, ils se montrent moins soucieux des devoirs (If riioMiini' (|ii(' (le si's droits ; j;don\ de saiivcgai'drr ;t liudividu son indépendance, surtout celle de la pensée, plutôt (jue d'assurer aux masses, comnif ils disent, un sort meilleur, étrangers en cela de plus en plus aux aspirations de leur siècle, ils se trouvent bientôt suipi is par la révoliiliou de IH4S, et ils rcslcnt s.ins réponse cl sans défense, en lace des réclamaliuns et des alla(|ues qu'ils ont trop dédaignées. Le monde inarche autour d'eux, et c'est à peine s'ils s'en aperçoivent : satisfaits du présent, toujours sur la défensive à l'ég.Md d'un p.issé doui le rdoiu' cependant est de moins en moins a craiiidn', ils iw regardent que de ce côté, le dos lournt' à l'avenir. Au contraire les saint-simoniens, et avec eux les positivistes, songent à un état futur et meilleur de la société humaine. Ils on! foi au progrès, et c'est même un sujet d'élonneiiieiil pour eux de voir couiliien eelle foi mau(|iie aux libéraux. Ils poturaient dire de ceux-ci, comme George Sand i'a|)portant une conversalion entre Armand Carrel (d Michel de Bourges : « Ils parléi'eni du peM|)l<'. ,1e fus abasourdie: C-arrel n'avail |»as la uolioii du progrès. » Kt Pierre Leroux raconte (|ue le même Armand Carrel avait lait défense au N(itio)i(d de prononcer jamais le nom des prolétaires. Mais, parce qu'on ne |)arle |)as d'une question, la i|ueslion existe <'e|)endint. l.eN disci|)les de Saiul-Simou jx'Mst'iil ([ue le passé est dispai II pour toiijours, ce «pii les rend indulgents i\ son égard; mais ils n'eulendeul pas pour cela s'ai'réler au présent; leur devise est: " Kn marche, toujours en marche vei's l'avenir ! •• Considérant volontiers riiumanilé entière comme un seul liouiiiie. ils oui toi aussi eu elle : ils la croieul ni>u j)oiMt parfaite, assurément, mais perfectible; et cette perfectibilité

lui donne à leurs yeux un caractère divin : tous ont plus ou moins déjà la religion de riuimanitë. Celle-ci s'annonce chez Saint-Simon, puis se prêche chez les sainl-sinioniens. Lamennais en est partisan et s'en cache à peine en 1834. Pierre Leroux ne sen cache pas en 1840. Enfin Auguste Comte, en 1848, institue le dogme et le culte de la religion nouvelle ; et dès 1834 Lacordaire avait jeté ce cri dalarme : « J'avertis TÉglise qu'une guerre se prépare et se fait déjà contre elle au nom de Thunianilé. » Le siècle est, en efifct, humanitaire, dans la période qui nous occupe, en attendant qu'il devienne dans l'autre, en dépit des apparences, profondément humain. Le bien de la société le passionne; il voudrait laméliuration du sort de tous, à commencer par la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Et la liberté toute seule n'y peut suflire, et l'autorité encore bien moins, fùt-elle tout imprégnée de cette charité chrétienne et divine dont l'Église prétend avoir le privilège : ce qu'il faut d'abord, c'est un sentiment profond de solidarité, vertu tout humaine que l'on trouve en pratique aussi bien qu'en théorie chez tant de penseui's issus de Saint-Simon.

Les trois doctrines qu'on vient d'esquisser rappellent la division fameuse d'Auguste Comte en philosophie théologique, métaphysique ei positive ; et on peut l'emprunter au positivisme, sans être pour cela positiviste. D'ordinaire on va chercher bien loin dans le passé des modèles de philosophie théologique et métaphysique. Mais on en trouverait d'assez beaux spécimens encore parmi les contemporains de Comte. Y a-t-il rien de plus théologique, par exemple, que les doctrines de Donald, de Joseph de Maistre, et de Lamennais tout d'abord? Ne sont-elles pas un recours incessant à une action providentielle, surnaturelle, dans les affaires de ce monde? Et la métaphysique de Maine de Biran et de Royer- Collard, de Victor Cousin et de Joufl'roy, n'a-t-elle pas ses abstractions réalisées, ses vaines entités, comme la scolas-

10 i.A niiLdSoriiiK r.N ihanck

li(liio (lu iiiûN on jlge ? Enfin les ;uitres doctrines, celles de Snint-Siinon et des saint-sinioniens, puis de Fourier, puis de l'ii'iif Leroux el de Jean Ueviiaud, cl siuMoiil celle d'Au|;usle Comte, nUut-elles pas toutes la pnHenlion, plus ou moins juslidée, de ne faire appel ^\{\i\ la science, c'est-i'i-dire à des faits positifs et à des lois (''p;aleuu^nt positives, sans jamais soilii' iïi' la iKiluic cl (le riiuMiaiiih'? Toutes ont ceci de coinuiiiii. (inflles s'cu lii'unent au relatif, el justement Comte appelle sans cesse à son aide l'iiisloii-c pour conihalli-e ridi'-e de l'absolu. C'est le fantôme de l'absolu dont il voudrait exorciser le cerveau de Ihomme : de l'absolu divin et de l'absolu humain, celui de la tbéologie et celui de la métaphysique; et la doctrine qu'il propose à la place est celle du relativisme, qui n'est pas un perpétuel changement, comme croyaient les anciens (tout change, tout s'écoule, disait Heraclite), mais un progrès, dont le principal agent est, avec l'étude des lois de la société humaine, le sentiment de solidarité, qui rapproche, resserre et désormais doit unir de j)lus eu plus tous les hommes.

LA

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