CHAPITRE VI
QUE LA PHILOSOPHIE N I ST PAS UNE SCIENCE COMME UNE AUTIIE, ET POURQUOI
Dans cette étude sur la précision qui remplit le précédent chapitre, il n'y a pas un mot de la philosophie. C'est à dessein. Je sais maintenant qu'il y a deux sortes de précision, et que celle qui n'est pas rigoureuse au sens mathématique est en définitive la meilleure des deux. Je sais que les sciences proprement dites elles-mêmes n'en comportent pas d'autre bien souvent. Je suis éclairé sur la nature de la précision et sur les exigences de l'esprit scientifique en fait de précision. La philosophie, à laquelle je reviens maintenant, est, comme les sciences proprement dites, née du désir de savoir, et certains caractères essentiels nous font dire qu'elle veut être science. Il se confirme de plus en plus que rien ne l'empêche de l'être en
effet. La précision qu'elle comporte et qu'elle requiert n'est pas d'ordre mathématique ; cela n'y fait rien. Voilà ce que j'ai voulu établir^ rien de plus, mais cela ; je crois que c'est établi, et que ce n'est pas sans importance. Je ramène peu à peu l'un vers l'autre ces deux termes : philosophie et science.
Mais il se confirme aussi que, si la philosophie peut être science, elle n'est pas science comme les autres. Sans parler encore de son objet, je la considère dans sa façon de faire, et son allure et ses démarches ont des caractères à part. Les Dialogues de Platon, les Traités d'Aristote, les Lettres de Sénèque, le Manuel d'Epictète, ce sont autant d'écrits philosophiques. Personne n'hésite à ce sujet. Mais que ces manières de philosopher sont donc différentes! Et dans les temps modernes, Bacon, Descartes^ Spinoza, Malebranche, Leibniz, Hume, Kant sont tous des philosophes. Entre l'antiquité et l'âge moderne, ce sont des philosophes encore que ces docteurs du moyen âge, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot, Roger Bacon. Avant eux, parmi les Pères de l'Eglise, saint Augustin n'avait-il pas composé des ouvrages philosophiques, et ses grands écrits
théologiques ne sont-ils pas remplis de philosophie? Chacun de ces noms rappelle, non seulement des doctrines très différentes, ou même contraires, mais des esprits profondément différents. C'est cette diversité dans la façon de s'y prendre pour philosopher que je note en ce moment et que je Yeux étudier.
Il faut se souvenir que les savants, je parle des inventeurs, ont une originalité très marquée. Seulement elle s'efFace et se perd quand les résultats de leurs découvertes sont communément acceptés. C'est leur triomphe, et ils y sont comme ensevelis. En philosophie, la marque d'origine subsiste, les doctrines n'entrant point dans le domaine commun de la même façon que les théories des savants. C'est beaucoup plus près de l'esprit de tout le monde, et l'empreinte personnelle est beaucoup plus durable. Ne serait-ce pas là un caractère qu'on pourrait nommer littéraire .^ Il y a le petit esprit littéraire qui ne vaut pas grand'chose : esprit étroit, qui se complaît dans l'arrangement des mots, qui cherche l'efTet, peu soucieux des connaissances nettes et du bon jugement. Mais les lettres, hiimaniores lltterx^ comme on aimait à dire autrefois, ce n'est rien de mesquin ni
de futile, c'est fait de la substance et de la moelle de l'esprit humain, de l'âme humaine, de l'humanité. En ce sens, scientifique et littéraire s'opposent comme une formule et une pensée, comme une notion abstraite et une vive idée, comme une application de l'intelligence et une production intellectuelle. Ce qui est littéraire a un intérêt humain ; et jamais les fruits de la pensée ne sont plus universellement goûtés que lorsque c'est le génie qui les a produits : le talent, moins puissant, marque son oeuvre d'un caractère personnel moins profond, et il a un public plus restreint. On a dit que Giotto a peint avec la pensée de Dante, col il pensiero di Dante : toute une nation, tout un siècle, et une foule de nations et une série de siècles vivent de la pensée d'un génie de premier ordre.
La philosophie se rapproche des lettres à plus d'un égard. La composition d'un ouvragé philosophique, même très sévèrement écrit, est toujours littéraire. Y prît-on la forme géométrique, la disposition des parties y serait encore secrètement commandée par quelque pensée inspiratrice qui serait comme l'âme du discours. L'agencement purement scientifique est tout entier dé-
cidé par la subordination manifeste des idées les unes aux autres. Dans la composition littéraire, l'ordre ne s'impose pas de cette façon impérieuse et roide : le point où Ton commence n'est pas l'unique commencement; la raison de partir de là peut être dite décisive sans que partir d'ailleurs soit impossible ou absurde. On prend et l'on présente les choses d'une certaine manière : déclarer cette manière excellente n'est pas rejeter absolument toutes les autres. Un traité purement scientifique d'un bout à l'autre n'a pas de style. Il n'y a de style que si la suite des idées procède d'une vue intérieure et est animée d'un souffle intérieur aussi.
Plus les sciences proprement dites se rapprochent de la réalité et surtout de la vie, moins elles se contentent de la forme que je viens d'appeler purement scientifique. Elles ont, dans l'ordonnance des parties, dans l'exposition des faits et des théories, dans renonciation des résultats prouvés ou seulement encore probables , une allure quelque peu littéraire. Les idées ne se groupent plus d'elles-mêmes. Il faut choisir celles qu'il convient de produire d'abord, et les autres, ainsi préparées et amenées, sont accueillies plus
aisément. Cette préparation ne consiste plus tout simplement à définir la ligne avant le triangle et à placer le premier le théorème qui n'en suppose pas d'autre, et le second celui qui suppose le premier. La préparation demande plus de finesse. C'est déjà un art d'exposer d'une manière claire, commode, élégante ; c'en est un autre d'exposer de façon à intéresser. L'exposition du savant exige des qualités littéraires dès qu'il sort de l'arithmétique, de la géométrie, de l'algèbre. Et l'ordre purement scientifique étant unique, tandis que la composition littéraire ne va pas sans choix, celuilà naturellement ne peut avoir aucun caractère personnel; celle-ci, au contraire, porte toujours la marque de la personne.
La philosophie ne différerait guère en son allure de certaines sciences si elle ne faisait que réclamer comme elles une façon littéraire de composer et d'exposer : ce qui lui est propre, c'est de ne pouvoir s'en passer. Ce qui ailleurs est encore un accident est ici une condition d'existence. Je veux dire que les sciences dont nous parlons, pour s'énoncer, se transmettre, se propager^ prennent une forme quasi-littéraire : non que ce soit pour elles un vêtement d'emprunt^ non surtout qu'il
s'agisse le moins du monde d'une parure ; leur sévère nudité est elle-même littérairement belle et n'admet pas l'ornement de vaines phrases; mais enfin ces qualités de composition et d'exposition ne sont pas indispensables à leur existence même : pour se faire, pour se constituer, elles n'en ont pas besoin, et il n'y a plus là rien de littéraire en elles. La philosophie est tout autre: chez elle, c'est la pensée qui est de nature littéraire, et cela parce qu'elle est humaine et d'un intérêt humain, comme nous disions tout à l'heure. Cela est dans son essence même. Or, comme d'un autre côté elle est née du désir de savoir et qu'elle emploie les procédés de la science, elle doit à cette rencontre en son sein de deux tendances distinctes et souvent opposées un caractère qui n'est qu'à elle. Ce caractère est peutêtre difficile à bien nommer. Je crois cependant qu'il y a dans la langue française un mot convenable.
L'œuvre purement littéraire est une œuvre d'art : elle n'a pas en vue le vrai ; il suffit qu'elle ne le blesse pas, tout lui est permis. L'œuvre oratoire étant destinée à convaincre et à persuader, le vrai y est le but et la règle, mais c'est le vrai dans un
cas donné, et cela dans un intérêt pratique : il y a une cause à plaider, une décision à provoquer. Si le vrai était le terme et la raison de toutes les démarches^ dans un ordre tout spéculatif, on aurait une œuvre de science ; et si, en même temps, Tesprit y procédait littérairement parce que l'intérêt, quoique spéculatif, y serait humain, et, par suite, littéraire, comment nommer une telle œuvre? Comment en marquer le sérieux, la force convaincante, la savante exactitude, et comment indiquer aussi le caractère personnel de la pensée? Quand c'est désintéressé, haut, serein, en même temps que sévère, précis et net à la façon de la théorie scientifique, et quand, d'autre part, le tour, l'originalité, la valeur propre du penseur se montrent et se font apprécier, louer, admirer comme dans un ouvrage littéraire, un nrot réussit assez bien à rendre ce qui se produit alors, c'est le mot doctrme:^''^Ki les idées d'un pur lettré, ni les théories d'un pur savant ne reçoivent ce nom : il ne conviendrait nullement à celles-là, il n'irait pas bien à celles-ci. La doctrine se laisse rapporter à son auteur. Ce qui est doctrine dans les sciences proprement dites consiste en des considérations non vérifiables ou non encore véri-
fiées par l'expérience sensible. La science faite est anonyme. La doctrine ne l'est jamais. Seraitelle ce que tout le monde enseigne, elle a commencé par être ce que quelqu'un a enseigné. Serait-elle parfaitement éprouvée et parfaitement prouvée, elle n'en garderait pas moins de son origine première un caractère personnel, et la magistrale autorité de celui d"où elle sort ne cesserait jamais de se mêler à la force des raisons et des preuves qui l'appuieraient. On dit : la doctrine d'un homme^ la doctrine de Platon, la doctrine de Descartes. On dit aussi : la philosophie de Platon, la philosophie de Descartes. Ce qu'ils ont enseigné, c'est ce qu'ils ont pensé. On ne dit pas : la physique de Galilée, l'astronomie de Newton, la chimie de Lavoisier, ou si ces mots s'employaient, ce serait pour désigner les vues propres des savants, ce qui a pu contribuer à faire la science, mais n'y est pas entré proprement, n'y a pas été reçu, n'en fait pas vraiment partie.
Il faut ajouter que Ion doime fréquemment aux travaux des philosophes un autre nom encore, et eux-mêmes en usent volontiers. Celui-ci est modeste, timide. Si la doctrine rappelle le maître,
1^55^/ fait songer à l'apprenti. Nombre d'écrits philosophiques sont nommés Essais. Vraiment tout philosophe est apprenti en même temps que tout philosophe est maître. Je voudrais que ces deux mots fussent dits avec tout le sérieux qu'ils méritent. La langue a des instincts d'une merveilleuse sagesse. L'emploi ironique des mots en fait disparaître la justesse native. Assurément, il y a des railleries saines : il est bon de faire justice de la hautaine tyrannie des pédants, il est bon de faire fi de la fausse humilité des amateurs. Mais quoi qu'on en dise^ le philosophe est un maître. Eh, mon Dieu, serait-ce donc la peine qu'il dissertât^ qu'il discutât, de vive voix ou par écrit, serait-ce la peine qu'il fît le métier de pensew% s'il n'avait rien à dire de ferme et s'il n'avait pas à produire une pensée sohde? « Je suis assuré, dit quelque part Fichte, qu'il y a un soleil au ciel, que j'ai un corps ; mais je suis infiniment plus assuré qu'il y a une vérité, qu'elle est accessible à l'homme, qu'elle peut être clairement conçue par lui. Je dois encore être persuadé que, pour ma part, j'ai saisi cette vérité d'un certain point de vue qui m'est propre^ et dans un certain degré de clarté, sinon je me tairais, j'éviterais
d'enseigner ou d'écrire*. » Tout philosophe doit pouvoir répéter ces paroles. La philosophie est doctrine^ ou elle n'est rien. Le philosophe a une autorité magistrale^ ou il ne mérite pas qu'on prenne garde à lui. Et, d'autre part, quel est le penseur digne de ce nom qui, considérant l'ampleur, l'immensité de l'objet de son étude, oserait se flatter de le parcourir, de l'embrasser, de le posséder tout entier? Comment ne donnerait-il pas en conscience le nom d'Essai à ses explications les mieux justifiées? Ne sont-ce pas en efTet des tentatives pour pénétrer le sens de l'univers? Et qui, se mesurant avec la grande énigme, pourrait faire l'épreuve de ses forces sans faire l'expérience de son incurable faiblesse ? Le maître le plus subhme, le plus autorisé, le plus sûr, dès qu'il est un maître humain, n'est jamais qu'un apprenti ; et c'est son honneur de le sentir, de le voir et de l'avouer.
Mais une doctrine ne fut-elle plus de l'homme et eût-elle une constante et infaiUible rectitude, elle aurait encore ce caractère de se proportionner
1. Méthode pour arriver^ à la Vie bienheureuse, onzième et dernière leçon, p. 321, 322 de la traduction de M. Francisque Bouillicr.
aux esprits en y entrant et de n'y entrer qu'à la condition d'y susciter une action qui leur fût propre. Une doctrine fixée en dogmes précis paraît la chose la plus immobile qui soit au monde : regardez-y mieux, et vous verrez qu'à moins de n'être plus que lettre morte, elle contient en elle une source incessante de mouvement. Le dogme est défini et arrêté, sans doute ; telle ou telle proposition qui lui est manifestement contraire étant survenue ou prévue, cette façon d'entendre ou d'énoncer un point de doctrine est exclue comme mauvaise et fausse. Le rôle de la définition, nous avons déjà eu occasion de l'indiquer^ c'est de prévenir l'erreur ou de la repousser : c'est une frontière bien tracée et bien gardée ; mais, au sein de ' la vérité, le mouvement ne cesse pas, et sans cesse aussi il faut revenir à la frontière pour surveiller les mouvements ennemis, que dis-je? pour y trouver un moyen de se préserver au dedans de la somnolence et de la torpeur. La définition épuise-t-elle son objet? Le dogme a-t-il jamais dit son dernier mot? N'est-il pas fécond, ne renferme-t-il pas en ses entrailles des trésors toujours nouveaux ? La vérité vivante a une perpétuelle jeunesse, une puissance merveilleuse de
renouvellement. Sous la formule qui la protège, elle ne dort pas, elle agit ; et les esprits vivants, travaillés par elle, agissent eux-mêmes.
Voilà ce qu'il faut bien comprendre. Ni une doctrine ne s'imprime mécaniquement dans l'esprit ni elle ne s'y maintient d'une manière inerte. Elle se fait recevoir ; et la recevoir, c'est penser sous l'impulsion qu'elle donne. Penser, entendons-nous bien? c'est-à-dire agir, et comme se mouvoir intellectuellement d'un mouvement propre. Puis la doctrine^ une fois reçue, ne se maintient que si la pensée qu'elle a mise en branle ne cesse de se mouvoir pour la considérer, pour l'ouvrir, pour se promener à l'aise en ses profondeurs. Autrement la lettre demeure, mais le sens se perd.
Une proposition de pure science entre toute faite dans l'entendement : une proposition doctrinale, fut-elle une définition dogmatique, est toujours suggestive. Je nomme suggestif ce qui fait penser. Je ne dis pas seulement que la proposition doctrinale laisse penser, je dis qu'elle fait penser. Comme elle sort de la pensée, elle va à la pensée. Elle n'est pas l'énoncé abstrait d'une idée tout abstraite. Elle est pleine de sève. L'esprit qur manque lui-même de sève est incapable de la
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concevoir. A qui ne vit pas le contact de la vie ne communique rien.
La philosophie qiii est doctrine est aussi spéculation, te nom egt bien remarquable. Spéculation \ient du latin speculari^^i speculari, c'est observer, observer de haut, observer pour comprendre. C'est aussi observer Ce qui est en haut, et toujours afin de comprendre.
Dans la langue militaire, le speculator est un éclaireur : il explore les lieux, en quête d'indications sur les desseins et les mouvements de l'ennemi ; il est en observation, il fait le guet, il est aux aguets, épiant, espionnant même : son office et son but, c'est de surprendre un secret en regardant.
Dans un autre ordre de choses, l'augure qui a l'œil fixé sur le vide des cieux, et y cherche un signe, par exemple, l'oiseau dont la présence sera une promesse de succès et de joie, celui-là aussi observe pour surprendre un secret :
Jam vacuo ItCtam (avem)cœlo speculatiisi... Le même mot s'applique encore à celui qui ob-