‹ La Philosophie et le temps présent (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · DES CARACTÈRES ESSENTIELS DE CE QUI EST PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

DES CARACTÈRES ESSENTIELS DE CE QUI EST PHILOSOPHIQUE

Une tentation devient assez commune aujourd'hui, c'est d'ôter à la philosophie les sciences dites philosophiques dès qu'elles se sont constituées, organisées. On dit qu'alors il les faut rendre à la science. La philosophie en est la nourricière : elle ne peut avoir la prétention de les garder toujours.

C'est une chose remarquable que Textension si large donnée autrefois au mot philosophie. La philosophie comprenait toutes les façons d'exercer, d'employer l'esprit. Ce domaine si ample a toujours été se resserrant^ et toujours au profit de la science proprement dite. On annonce que les sciences encore appelées philosophiques se détacheront de la philosophie tout comme les autres. Que restera-t-il alors à la philosophie? La partie

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conjecturale, peiise-t-on, la partie irrémédiablement conjecturale^ et les moralités, avec les aspirations morales et les rêveries religieuses : méditations, élévations, ou illusions, toutes choses qui ne sont pas de la science, mais qui ont une provenance connue, un lieu d'origine où il les faut renvoyer : c'est de la morale, morale commune ou religieuse, c'est de la religion^ c'est de la poésie, c'est de l'art. Science d'un côté, nescience de l'autre : entre la science qui reprend son bien, et la nescience oi!i la science fait rentrer tout ce qui est foi ou illusion, la philosophie s'évanouit.

Je n'en crois rien. De tous ces points aucun n'est étabh. Pour ne pas compliquer la réponse, ne discutons pas la valeur de ce que l'on nomme foi et illusion. Nous y viendrons en son temps. Montrons seulement ici que, dans toutes les parties de la philosophie tout à l'heure énumérées, un même caractère se retrouve, et c'est le caractère proprement philosophique.

Je considère d'abord les sciences qui préparent ou commencent la philosophie. Plus avancées, mieux constituées, se détacheraient-elles de la philosophie comme s'en est détachée la physiqife?

Voilà la question. Je dis que pour ces sciences se détacher de la philosophie ce ne serait pas se perfectionner, ce serait se détruire. Si elles sont philosophiques, ce n'est point parce qu'elles manquent encore de précision et d'exactitude, parce que leur organisation est encore défectueuse. Supposez qu'elles s'organisent mieux et croissent en précision et en exactitude : pourvu qu'elles demeurent dans leur voie, elles ne cesseront pas pour cela d'être philosophiques. Et qu'est-ce pour elles que demeurer dans leur voie? C'est garder ce que je nomme un caractère d'universalité et un intérêt humain. Si elles perdent cela, elles ne sont plus philosophiques, mais du même coup elles ne sont plus elles-mêmes.

Je m'explique. Je prends pour premier exemple la logique. La logique sur un point est une science faite. La théorie de la démonstration et du syllogisme est définitive. Yoilà en philosophie quelque chose qui est rigoureusement scientilique. Suit-il de là que la logique, la logique entendue en ce sens strict, doive être enlevée à la philosophie? Nullement. C'est et ce sera toujours une science d'ordre philosophique, très nettement distincte des autï-es sciences purement sciences.

La logique , même purement formelle, n'est pas un emploi de l'esprit, une application spéciale de l'esprit : c'est la pensée étudiée en ses formes essentielles. Toute assertion ici, qu'on le veuille ou non, a une portée universelle; et cela de deux manières, d'une manière que je nomme critique et d'une manière que je nomme métaphysique. Il y a en effet discernement de ce qui est condition et règle de la pensée et de ce qui ne l'est pas ; et ce discernement porte, non sur un cas particulier, non sur quelques cas, non sur la généralité des cas, mais sur tous les cas possibles. Ce que Ton a en vue, ce n'est pas telle pensée, c'est toute pensée, c'est /<^ penséd' ; ce n'est pas tel détail ou tel ensemble de détails, c'est l'essentiel, c'est l'essence. Cette critique est donc une critique fondamentale et par cela même universelle. Que ce ne soit pas tout ce qui fonde, constitue, soutient la pensée, sans doute, mais c'est évidemment quelque chose qui la fonde, la constitue, la soutient. Cela ôté, elle n'est plus. Cela posé, elle est. Une étude qui touche ainsi au fond, alors même qu'elle semble ne concerner que la forme, une telle étude est, en tant que critique, éminemment philosophique. Elle l'est encore

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d'une autre manière, envisagée sous le point de vue métaphysique : car on aurait beau écarter toute question sur Torigine et la valeur dite objective de la pensée, dès que Ton considère ce qui universellement, essentiellement, nécessairement est constitutif de la pensée^ ou cela ne signifie rien, ou cela est une vue sur la nature même de la pensée. Or, quand avec une critique ferme et une curiosité exigeante on examine une chose jusque dans son fond, ce que l'on trouve ou cherche a de soi une portée universelle, la question du principe et du sens de l'univers y étant directement engagée. A la différence de la physique, de la chimie, de l'astronomie par exemple, qui donnent lieu sans doute à des réflexions sur l'universel mystère, mais non tout de suite, ni toujours, ni nécessairement, je ne vois pas comment l'étude des formes constitutives de la pensée n'en suggérerait pas d'emblée, et non comme chose surajoutée, accessoire à ce titre et étrangère, mais comme chose que la science même porte en son sein et ne peut manquer de produire. Le savant peut oublier et à certains égards doit oublier l'intérêt universel que présente sa science. C'est comme penseur et comme homme, c'est comme philosophe qu'il s'en

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souvient. Le logicien qui aurait un tel désinléressement ne ferait plus que de la mécanique intellectuelle, et, au lieu de servir par là sa science propre, il lui nuirait étrangement : il la réduirait à une technique insignifiante. 11 ne peut y exceller, il ne peut y opérer un progrès qu'en y considérant les choses d'un œil de penseur et de philosophe, c'est-à-dire en se souvenant qu'elles importent à la solution de l'universelle question. Le désintéressement du savant est exclusif : il le cantonne dans son objet. Le penseur voit l'intérêt universel qu'offre ou recèle chaque chose, et dans le moindre détail il songe à l'univers. Il est désintéressé aussi, mais en ce sens que^ \oulant savoir, il n'assigne point à ses recherches et à ses , spéculations d'autre but; mais le savoir auquel il aspire intéresse l'univers. Intérêt universel, inté-. rêt humain par cela même. L'hompae ne peut ici demeurer indifférent. Le sens, l'origine, la valeur de l'univers, par suite le sens, l'origine, la valeur de la vie, de la pensée, de l'homme même, voilà ce qui est en question ou ce qui est l'objet que l'on considère.

Toute science où cet intérêt universel et humain naît d'emblée du sein même des choses

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étudiées, et de telle manière que sans cela l'étude est incomplète, défectueuse, mutilée, toute science de cette sorte est science philosophique. Il n'y a pas de science qui n'ait sa philosophie, mais certaines sciences seulement ont d'ellesmêmes, par la nature de leur objet, un intérêt proprement philosophique; celles-là seules, mais celles-là assurément sont philosophiques : elles préparent la philosophie, ou la commencent; mais, à vrai dire, quand elles la préparent, c'est en la commençant déjà, car, si elles ne font pas son œuvre propre, elles travaillent à la leur pour elle et dans son esprit : elles sont de la maison, elles sont de la famille.

La psychologie, devenue une science comme une autre, sans caractère immédiatement philosophique, serait une physiologie mentale. Les faits pourraient être bien observés, décrits avec exactitude, étiquetés avec soin, classés avec méthode ; des lois, ce qui est beaucoup plus considérable, pourraient être établies par des moyens analogues à ceux qu'emploient les sciences physiologiques, lois ayant aussi des caractères analogues, expérimentalement découvertes, expérimentalement vérifiées, trouvant en des faits psychiques sans

doute, mais physiologiquement traduits ou historiquement développés et saisissables, un contrôle sensible et une justification non moins frappante que constante. Yoilà une psychologie proprement scientifique. C'est bon, très bon même. Il faut cultiver cela, et y exceller. Ce n'est pas assez que les philosophes ne dédaignent pas cette étude, il faut qu'ils la favorisent. Je voudrais qu'on sentît tout le prix de cette heureuse nouveauté, non sans faire remarquer qu'elle n'est point si entièrement nouvelle d'ailleurs; je voudrais que, loin de se scandaliser, on applaudit, qu'au lieu de prendre des airs effarouchés, de s'effrayer^ de s'enfuir en jetant des cris d'horreur, on s'approchât, on regardât en face^ on mît soi-même la main à l'œuvre. Encore une fois^, c'est bon, très bon, il faut le reconnaître et le dire. Mais ce qu'il faut dire aussi, c'est que c'est insuffisant, très insuffisant.

C'est une psychologie préparatoire et subalterne. C'est une psychologie qui doit sa rigoureuse exactitude à l'étroitcsse de son point de vue. Elle demeure volontairement au dehors, à la surface. Science de l'intérieur, elle en traite en le prenant le plus possible par Textérieur. Si

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elle prétend que c'est tout^ la voilà inexacte et fausse. La précision est une précision décevante , t pernicieuse si la vue provisoire des choses qui Ta rendue possible passe à tort pour la vue défil'itive, et l'étude superficielle (j'entends de la surl.ice) pour l'étude du fond. L'intérieur se prête à êlre considéré par l'extérieur : sans doute, puisqu'il se raduit et se produit; mais prendre cet extérieur poui rintérieur même, c'est se méprendre. Ce n'est plus science courte, c'est erreur. Or, comment ] i psychologie pourrait-elle s'en tenir à cette façon de physiologie mentale sans étroitesse d'aborc, et ensuite sans péril d'erreur, et enfin sans erieur avérée? Parler sans cesse de la conscience, et être dans l'impuissance de dire de la conscience même un mot, je ne dis pas profond, mais juste, exact, ayant une signification propre, ^Técise, \Taiment intérieure, telle est la situation vil psychologue qui ne Ycut procéder qu'en savant. Il se défie comme d'une illusion mystique de tout ce qui dépasse une expérience grossière. Sa psychologie est forcément incomplète, forcément mutilée, et ce qui manque, ce ne sont pas quelques chapitres, c'est en tous l'essentiel. La science n'est pas seulement découronnée : elle n'a

pas l'esprit qui devrait Taiiimer, elle est forcément fausse, parce qu'avec cela elle se donne pour la vraie et la seule science de cet objet dont le caractère propre lui échappe. Et, malgré tout, par un revirement bien digne de remarque, cette psychologie qui entend n'être qu'œuvre de savant, le plus souvent ne se fait pas faute d'aspirer à une influence philosophique : elle s'attribue, bornée comme elle est, une universelle portée ; elle se trouve à sa manière un intérêt universel et vraiment humain ; elle n'est pas loin de croire qu'elle tient la clef de l'universel mystère, et elle se met à régenter l'homme : elle lui marque rhorizon où il doit enfermer sa pensée et ses vœux, elle lui trace la voie où il doit employer son activité et sa puissance. Elle croit savoir ce qu'est l'homme, ce qu'il peut et doit faire. Elle entreprend la critique à fond et l'exphcation totale qui sont choses éminemment philosophiques. Il est si bien dans la nature de la psychologie d'être philosophie qu'ayant refusé obstinément la tâche, elle réclame hautement l'honneur. Elle se réduisait au rôle plus modeste et plus sûr de science particulière, de science spéciale : c'était sincère; mais cette réserve n'était pas tenable, et les prétentions

reparaissent : elles égalent ou dépassent celles de la psychologie la plus décidément métaphysique.

Je ne prolongerai pas cette revue. La morale, l'esthétique fourniraient matière à des considérations analogues. Le lecteur les trouvera de luimême. Toute science où la critique va d'emblée au fond des choses, toute science où l'explication ou du moins l'essai d'explication a par la nature même de l'objet une universelle portée, toute science où questions et solutions, demandes et réponses, recherches et résultats ont un intérêt universel et humain, toute science offrant d'ellemême, en elle-même et par elle-même ces caractères, est une science proprement philosophique. S'y appliquer, ce n'est pas être purement un savant, c'est être un penseur, et le penseur qui procède régulièrement et méthodiquement est un philosophe.

Je nomme proprement penseur celui qui en présence d'un objet sent naître en son esprit une curiosité que ni ses yeux ni ses oreilles ni ses mains, ni aucun instrument de précision ou autre, ni aucune parole d'homme prise comme telle, ni aucun document d'aucune sorte, ni inscriptions ni archives ni livres ne réussiront jamais à satis-

faire. Pour avoir cette curiosité-là il faut penser; il faut penser pour l'assouvir. Et penser ici, ce n'est pas simplement user de son esprit, employer son intelligence : toute étude est un emploi de l'intelligence, un usage de l'esprit. Penser ici, c'est comme se trouver seul à seul avec un objet, le considérer, le scruter, le pénétrer, et cela en prenant au fond de soi-même de quoi prononcer sur ce qu'il est ou ce qu'il vaut. Platon a rendu admirablement ce caractère de la pensée : il a dit que penser c'est saisir les choses seules par Fâme seule. Et ce qui est saisi de la sorte^ c'est l'être. Se recueillir en soi-même, non pour se réduire à ses inventions^ mais pour trouver ce qui est, c'est bien la condition de la pensée virile et si je puis dire substantielle. On ne pense pas si l'on ne sait pas rentrer en soi ; on ne pense pas non plus si l'on ne rentre en soi que pour se repaître de ses productions. On pense si, rentrant en soi, on y sait voir et écouter... mais quoi? la vérité, et pourquoi? pour saisir ce qui est. Lors donc qu'il s'agit de connaissances pour lesquelles tout ce qui est d'ordre sensible ou historique ne peut servir que de préparation ou de secours sans pouvoir fournir la connaissance même, on a affaire à un objet.

propre de la pensée, et réfléchir alors, c'est être penseur, et réfléchir ainsi ou penser avec suite et méthode, c'est être philosophe.

Nous savons maintenant à quel signe reconnaître ce qui est philosophique. Tout ce qui implique une critique à fond et un essai d'explication dernière est philosophique ; et cela a lieu partout où pour connaître il hui pois e?' proprement, car penser proprement, c'est précisément aller avec sa pensée même au fond des choses et à ce qui est.

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