CHAPITRE IX
DE CE QU ON PEUT APPELER PHILOSOPHIE PRÉPARATOIRE OU PRÉLIMINAIRE, ET COMMENT CETTE SORTE DE PHILOSOPHIE EST SCIENCE.
La philosophie a le sérieux de la science : elle est une œuvre méthodique et régulière de la raison réfléchie en vue de rendre raison des choses. La ^ philosophie use des procédés de la science T elle démontre ou vérifie où il faut; 'elle prouve, elle convainc; elle jst^ositive à sa manière ; elre établit entre les choses des rapports de dépendance rationnelle. La philosophie comporte la précision, et la précision de la science : elle substitue à l'a peu près et au vague des notions nettes, susceptibles d'être réduites en formules exactes. Entre philosophie et science il n'y a pas incompatibilité. Bien plus entre philosophie et science il y a affinité, il y a parenté. Seulement philosophie dit plus que science. La
philosophie, qui est science, a aussi avec ce qu'on nomme les lettres un air de famille. Puis, au milieu des lettres, elle apparaît avec une physionomie très distincte. Qui dit philosophie dit doctrine, essai, spéculation. Avec cela les formes les plus diverses, et comme une oscillation incessante entre ce qui est proprement scientifique et ce qui est plutôt littéraire. Sous ces aspects si variés un caractère commun, toujours persistant : en tout ce qui est philosophie, en tout ce qui est philosophique la visée est universelle ;' universelle aussi la portée, universel l'intérêt ; et par cela même c'est humain, vraiment et profondément humain. Voilà ce que découvre l'analyse de l'idée de la philosophie comparée à l'idée de la science.
Maintenant considérons le philosophe à l'œuvre. Ou il se prépare à cet essai de fondamentale et universelle explication qu'il a en vue ; et se préparer ainsi, c'est déjà philosopher ; ou il travaille à l'essai lui-même, soit que sur un point particulier mais important il cherche ces dernières raisons des cKoses que l'on ne saurait trouver sans toucher d'une certaine manière au fond de tout, soit que, non content de ces théories psychologiques,
éthiques, esthétiques, logiques ou même proprement métaphysiques, il se propose d'organiser toutes ses connaissances en une puissante et harmonieuse synthèse.
Etudions donc d'abord le philosophe qui se prépare. Sortant de l'abstrait, entrons dans un détail précis et vif. Ce que j'entends par cette préparation philosophique, ce n'est par l'élaboration d'un système, ce n'est pas même la recherche proprement dite d'une vérité inconnue : c'est l'examen de conscience intellectuel de l'homme qui se résout et se dispose à penser, l'acte de virilité par lequel un esprit prend possession de luimême, et, à partir de là, toute la série d'études préliminaires entreprises et poursuivies en vue de ce grand but : expliquer les choses, les expliquer par leurs fondamentales et dernières raisons. Quel est le caractère de cette préparation? est-elle science? c'est ce que nous allons examiner.
Vous voulez philosopher. Commencez par vous rendre compte de vos idées. Faites-en Tinventaire, ou plutôt instituez toute une enquête. Il ne s'agit pas seulement de ranger et d'arranger. Que vaut ce que vous portez dans votre tête ? Voilà ce qu'il
importe de- savoir d'abord. Une vue claire de cela assurerait la liberté de votre esprit, et vous rendrait bien fort. C'est donc l'état de votre fortune intellectuelle que vous voulez établir. Vous verrez ensuite si, avec ce que vous avez, vous pouvez accroître vos richesses.
L'opération que vous entreprenez est une opération critique. Qui dit critique dit discernement. Critiquer n'est pas dédaigner, dénigrer, censurer, condamner. La critique arrête au passage les mots, les idées, les choses, pour les juger. Mais comment juger sans connaître? Et quel jugement que celui qui serait par avance une condamnation ! La critique, qui est discernement, ne commence donc point par faire le vide. Elle commence par rendre les yeux bons, car il s'agit de bien voir.
Fortifiez votre vue par un premier exercice. Vous gardant de mépriser rien de ce que vous avez acquis, détournez-en seulement les regards, d'une manière provisoire, par scrupule de méthode. Ne songez plus à ce qui occupe, orne, ^meuble votre pensée, songez à ce qui est une condition fondamentale de la pensée, à ce sans quoi la pensée n'est ^plus. Eludiez la logique, réduite
d'abord à la théorie de la démonstration et du syllogisme, étendue ensuite aux divers procédés et moyens de connaître. Admirez dans la logique nne première œuvre de la raison ayant pour objet la raison même dans ses lois appelées aujourd'hui formelles. Cette œuvre a, dans la théorie du syllogisme, tous les caractères des sciences mathématiques ; dans les autres parties, avec beaucoup de lacunes^ de desiderata, de défauts et d'imperfections de toutes sortes, une précision d'ordre scientifique encore, assez semblable à celle que comportent les sciences de la nature, faites sur certains points, en voie de formation pour le reste. La logique est extrêmement instructive comme discipHne de l'esprit et comme prélude à toutes les connaissances futures. Elle arme l'esprit pour la vérité et elle lui fait par avance parcourir une première fois tout le pays de la vérité. Les caractères divers des diverses théories logiques ont leur raison dans les caractères divers de nos moyens de connaître et des choses. La logique est une philosophie universelle anticipée : sans rien de systématique, sans parti pris aucun, dans la paix et Ja sérénité, elle procure une première vue de tout en enseignant à
bien \oir. C'est une propédeiitigue um\eYèe\\e, X ce titre plaçons-la au seuil de la philosophie.
Vous pouvez maintenant commencer votre œuvre critique, car vous avez vérifié et affiné l'instrument.
Considérez ce que l'on nomme les sciences, les sciences proprement dites. Vous connaissez les unes, vous ignorez les autres : tâchez de faire plus ample connaissance avec celles que vous connaissez déjà, travaillez à vous initier aux autres.
Les mathématiques doivent ' attirer et retenir très particulièrement votre attention. Ce ne sont pas elles que le public même cultivé et le gros des lettrés et des gens de science regardent le plus aujourd'hui ; mais des esprits d'élite les pratiquent et y opèrent de merveilleuses nouveautés. Il se fait dans ce haut domaine des découvertes, des inventions qui le transforment. 11 importe de ne pas demeurer étranger à un tel mouvement d'idées : les résultats sont étonnants, plus remarquables encore peut-être sont les méthodes par où ils sont obtenus. Il est singulièrement intéressant de saisir, si on le peut^ l'esprit qui renouvel)e les parties hautes de ces
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vieilles sciences^ les idées philosophiques qui président à ces travaux, les conséquences qu'ils ont à leur tour dans les autres sciences et dans la philosophie elle-même.
La physique, la chimie, les sciences biologiques surtout occupent tous les regards. Il n'y a point d'effort à faire pour en reconnaître l'importance ; il en faut un, et très soutenu, pour les bien considérer et parler d'elles en connaissance de cause.
Etudiez donc et les mathématiques et les sciences physiques, chimiques, biologiques. Les unes et les autres composent les sciences de la nature. Appliquez-vous à cette étude avec passion, et néanmoins avec une sorte de détachement. Vous voulez connaître. Vous ne connaîtrez bien que si vous pénétrez dans le fond ; il faudra donc que vous ayez commerce avec les diverses sciences, que vous vous les rendiez familières, que vous alliez jusqu'à les pratiquer. Ne soyez pas de ces gens si bien ridiculisés par Alexandre de Ilumboldt, qui veulent parler de chimie sans se mouiller les doigts. Vous prétendez vous faire une idée nette et juste des méthodes scientifiques : pour cela il faut les voir à l'œuvre et les manier vous-
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même. Mais si vous étudiez les sciences avec ardeur pour comprendre, vous ne voulez pas que cette étude vous prenne tout entier. Vous vous proposez, non pas seulement de • comprendre, mais de juger. Il n'y a en cela aucune insolence, aucune témérité. Cette œuvre critique consiste d'abord à mesurer avec précision Je domaine de chaque science, non pas de vous-même et de votre autorité privée assurément, mais en demandant à chaque science ce qu'elle entend faire, où elle veut aller, et chaque science le dit nettement. Votre œuvre critique consiste ensuite à déterminer, au sein de chaque science, ce qui est établi et ce qui est encore à faire, ce qui est loi vérifiée et ce qui est conjecture, puis à distinguer, parmi les hypothèses;, celles qui, n'ayant pas encore de vérification expérimentale sensible, en comportent une, et celles qui n'en recevront jamais parce qu'étant d'un autre ordre elles n'en peuvent recevoir, x^lors votre œuvre critique s'agrandit, et, après avoir fait dans plusieurs sciences particulières cette distinction, vous vous faites une idée des exigences et de la portée de la méthode scientifique en général, vous essayez de caractériser l'esprit scientifique, vous substituez à la vague image qu'éveille tout
de suite dans l'esprit ce mot « les sciences » une notion précise. Vous savez maintenant ce que sont les sciences nommées ainsi, c'est-à-dire les sciences de la nature; vous savez ce qu'elles veulent, ce qu'elles peuvent, comment elles procèdent,' ce qu'elles font et à quelles conditioils elles réussissent, enfin ce à quoi elles ont le droit de prétendre et où elles s'arrêtent. Cette revue critique est elle-même science. C'est un examen, un contrôle susceptible de précision, d'exactitude, de rigueur. C'est de la philosophie, c'est le premier degré de la philosophie des sciences^ j'entends des sciences de la nature.
Le même travail est à faire pour les sciences historiques et plus généralement pour les sciences de l'homme, de l'humanité, qu'on peut appeler aussi sciences de Tesprit et sciences morales. C'est plus délicat et plus difficile, les objets étant plus complexes, les sciences moins avancées, et ceux qui s'en occupent n'ayant pas toujours une idée nette de ce qu'ils peuvent, ni de ce qu'ils veulent, ni de la façon de s'y prendre et de réussir. D'ailleurs ces sciences, et quelques-unes surtout, plus proprement psychologiques et morales, ont avec la philosophie des rapports étroits. Pour
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toutes ces raisons la tâche critique devient bien moins commode. Elle se complique beaucoup. Tout à l'heure vous aviez à bien regarder l'œuvre des savants, et vous n'y mettiez la main qu'en vue de comprendre. Maintenant vous avez à intervenir dans Toeuvre de ces savants d'une autre sorte, de ces érudits, de ces philosophes. Mais si votre étude critique est difficile, elle n'est pas impossible, et vous pouvez la mener méthodiquement et aboutir à des notions justes, précises, exactes. Il s'agit pour vous de déterminer ce qui, dans cet ordre de sciences, peut être établi par les procédés en usage dans les sciences de la nature, donc ce qui peut être établi à titre de loi vérifiée ; il s'agit de distinguer de ces résultats acquis les conceptions hypothétiques, les prétentions, les espérances, les rêves; il s'agit de marquer nettement 011 ces sciences traitées de la sorte s'arrêtent et comment elles demeurent impuissantes à résoudre des questions d'un autre ordre qui sortent naturellement de leur objet et que l'esprit ne peut pas écarter.
Ainsi se poursuit la critique des sciences, non sans difficulté, mais d'une manière régulière et sûre, pourvu qu'au courage d'examiner avec pa-
tience enjoigne le courage de conclure avec sincérité. Cette critique dissipe peu à peu les fantômes caressants ou terribles qui hantent l'esprit. L'attitude à prendre à l'égard des sciences est, dès lors, trouvée . Avec une intelligence nette de ce qu'elles sont, votre attitude sera franche. Yous ne serez ni de ceux qui ont peur d'elles, ni de ceux qui fondent sur elles de chimériques espoirs. Yous ne tremblerez pas comme si leurs triomphes devaient tout ébranler, tout bouleverser dans une autre sphère ; vous ne vous engouerez pas non plus de telle ou telle théorie, comme si la métaphysique devait y trouver ou une confirmation inattendue ou un merveilleux renouvellement. Yous ne regarderez les sciences ni avec gène, ni avec timidité, ni avec une ridicule jalousie, ni avec la secrète espérance d'entraver, de retarder progrès et succès, ni non plus avec une naïve confiance et un enthousiasme puéril. Yous aurez confiance en la vérité, là et ailleurs, et vous saluerez avec enthousiasme les découvertes authentiques^ car ce qui est vrai est toujours une lumière et une force. Mais vous ne ferez pas dépendre des mouvements^, des vicissitudes de la science le sort des vérités d'un autre ordre. Yous vous direz :
S'il y a là des sirènes dont les séductions troublent les intelligences contemporaines, le moyen d'y échapper n'est pas de les fuir, mais plutôt d'attacher sur elles un long et ferme regard, d'écouter leur voix avec une sérieuse et vigilante attention. Alors la séduction cesse ou la crainte s'évanouit. Ce qui demeure, tout faux prestige disparu, c'est la vérité, et de la vérité comment un philosophe aurait-il peur?
Ici la tâche change. Elle était critique, elle devient théorique. Les résultats des sciences, vous les recueillez, vous en essayez la synthèse. Chaque science travaille chez soi : les dominant toutes, vous vous rendez compte des idées dont elles s'inspirent. Vous avez des vues d'ensemble. Vous coordonnez ces données des sciences diverses, et, embrassant, reliant, ramassant en un les plus hautes généralités où chacune arrive en son domaine propre, vous formez de tout cela un système, une philosophie. Vous ne dépassez pas encore la région où les sciences opèrent, mais vous montez sur une éminence pour tout voir de haut. Cette philosophie est une vue synthétique de tout ce qui sollicite et occupe la curiosité pro-
prement scientifique. C'est, du point de vue des sciences, un regard sur l'univers. L{i philosophie des sciences est parvenue au second degré, et cette synthèse s'ajoutant à la critique est science encore, c'est la science des sciences.
L'examen de conscience intellectuel n'est pas achevé. Il s'en faut de beaucoup. 11 y a autre chose que les sciences. Vous avez commencé par elles. C'est ce qui est le plus en vue, à l'heure présente. C'est aussi ce qui paraît le plus voisin de la philosophie. C'est assez pour justifier la marche que je vous ai proposée. Maintenant vous avez à considérer toutes ces idées de toutes sortes dont vous avez la tête remplie.
11 y en a qui sont dominantes et dirigeantes. Examinez leurs titres : est-ce à bon droit qu'elles dominent et dirigent? Parmi ces idées, vous en voyez qui exercent sur vous une influence considérable, parce qu'elles ont à vos yeux le prestige d'un empire à peu près universellement reconnu. Elles régnent et gouvernent dans tous les pays civilisés, les unes parce qu'elles sont très vieilles, les autres parce qu'elles sont très jeunes. Celles-ci, en ce temps, paraissent les plus fortes.
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Nouveautés pleines d'avenir, pense-t-on, pleines de promesses. C'est là qu'il faut s'armer de critique : il faut rompre le charme, envisager mots et formules, écarter illusions et fantômes, dissiper malentendus et méprises. Votre critique sera ferme, décidée, franche, et en même temps large, intelligente, bienveillante. Du moins, elle y tâchera. Alors bien des comptes seront réglés une fois pour toutes, des piperies de mots à jamais découvertes, des prestiges pour toujours évanouis, et, me passera-t-on l'expression? des refrains si bien démodés qu'ils ne seront plus répétés. Du même coup, bien des vérités seront dégagées et comme affranchies d'un entourage compromettant ou d'une forme fâcheuse : incorrections, grossissements, restrictions, défaillances de toutes sortes disparaîtront, et l'excellent que tout cela recouvrait et gâtait presque en s'y collant, se montrera seul et tout entier.
Savoir à quoi s'en tenir sur les maximes régnantes, c'est essentiel. Yous ne pouvez vous mêler d'être philosophe et n'entreprendre pas cette épuration ou la poursuivre mollement. Elle est difficile, car il y faut une imperturbable netteté d'inteUigence et une virile résolution. Elle est in-
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dispen'sable, elle est de devoir strict. Les mous, les indécis, les complaisants, les lâches, les peureux, quelle que soit la beauté de leur esprit, ne seront janaais philosophes. Ils se laisseront manier et mener, sans oser avoir une pensée à eux, recevant du milieu où ils vivent et de l'atmosphère qu'ils respirent leurs idées toutes faites. Et alors que d'illusions pitoyables ou ridicules ! 11 y en a qui se croiront libres parce qu'ils auront, parmi leurs idoles à la mode, la liberté, et le culte qu'ils lui rendront sera un culte de commande. Ils prononceront avec une admiration tremblante le grand mot de science, sans avoir l'esprit scientifique, et ils revendiqueront les droits de la pensée sans trop savoir ce que c'est que penser. Souvent, sur la foi de ces maîtres anonymes qu'on appelle en gros les savants^ les penseurs, ils déclareront fièrement que la pensée ne connaît pas de maîtres. Ils seront convaincus qu'ils excellent en philosophie, parce que d'emblée ils se placeront dans un certain point de vue considéré comme le seul convenable, comme le seul possible ; le reste pour eux ne comptera pas, et c'est sans examen, sans contrôle qu'ils auront rejeté tous les autres. Cette jactancejimpertinente est contagieuse. Vous vou-
lez y échapper. Demandez à la critique de vous en garantir.
Grâce à la critique, vous apprendrez à être de votre temps de la bonne manière. Tout homme qui pense est de son temps, l'esprit le plus original tout comme les autres : c'est inévitable. Mais il y a manière et manière de subir la loi commune. Etre entraîné les yeux fermés, c'est en un sens la pire façon ; avoir les yeux ouverts et se laisser conduire ne vaut guère mieux, et en un sens même vaut moins, car si c'est être moins niais, c'est être plus lâche. Ce qui est bien, c'est d'avoir les yeux ouverts, et de s'arrêter ou d'avancer, quand on le peut, selon ce que l'on voit. C'est à cela que vous vous efforcerez. Vous voudrez comprendre votre temps : en comprendre les besoins, les aspirations, les tourments, les curiosités, les faiblesses, les ressources, les périls; comprendre la façon nouvelle dont les éternelles questions le sollicitent, l'intéressent, l'émeuvent; les aspects nouveaux par où les antiques difficultés l 'étonnent, le déconcertent, l'eft'raient ; les séductions nouvelles qui parent certaines vieilles erreurs; les illusions nouvelles nées des récentes découvertes et des récents progrès : vous voudrez
comprendre tout cela et ressentir de la sympathie pour ce qu'il y a de noble, de généreux, de grand, ou de touchant, d'attristé, de poignant en tout cela. Mais comprendre et aimer votre temps, ce n'est pas accueillir tout ce que vous y trouvez, sans choisir jamais. Cherchez au contraire à débrouiller ce chaos, car c'en est un, à démêler cette confusion, à voir clair pour voir juste, et ce travail critique, qui est un devoir, exige de votre part une précision délicate qui en fait une œuvre de science au premier chef, mais de science portant sur le vif.
Votre préparation philosophique avance. Vous aviez fait la critique de ces éclatants produits de l'esprit qui se nomment les sciences, et c'était une science que cette critique. Vous étudiez maintenant les idées qui occupent le premier rang dans l'esprit, et cette étude est encore une science : ce qui dirige, ce qui décide^ ce qui inspire, ce qui soutient les jugements et les raisonnements mérite cet examen sérieux, méthodique, d'une inexorable précision.
Un dénombrement des idées dominantes est
d'abord nécessaire. Sont dominantes toutes celles
qui sont points de départ ou points d'appui et qui