CHAPITRE X
DI-: LA PHILOSOPHIE PIlEMlERE, OU MÉTAPHYSIQUE, ET EN QUOI ELLE EST SCIEN'CE
Nous voici arrivés à l'œuvre philosophique par excellence. Toute théorie vraiment philosophique, ne concernât-elle qu'un point de psychologie, de logique, de morale, d'esthétique, est métaphysique, car elle a en vue Texplication des choses par les dernières raisons, par les raisons fondamentales. Toute science, même philosophique, peut se tenir d'abord dans une région inférieure, dans une région moyenne, si l'on veut : cette science ne donne alors de son objet qu'une explication purement scientifique^ elle est science comme les autres, science au sens strict ou plutôt restreint du mot. Prend-elle un caractère' vraiment philosophique, c'est qu'elle va au fond des choses : elle prétend les expliquer par des raisons pro-
fondes, fondamentales, dernières, ou si l'on aime mieux, suprêmes, lesquelles en un autre sens sont \r8i\ment pr€}nières . C'est cela même qui doit être nommé métaphysique. La métaphysique est donc partout. Concentrée en elle-même, elle est l'étude des^remières id-ées, ou 1 étude des caractères essentiels des êtres en tant qu'êtres. D'un mot, on pourrait dire que tout ce qui est science proprement dite se borne aux "phénomènes et aux lois^ lois empiriques qui sont les raisons des phénomènes, cherchées et trouvées dans les phénomènes eux-mêmes. La métaphysique ou philosophie première, ou philosophie tout court, si l'on donne .au mot toute sa force et toute sa plénitude, c'est la kronsldération, non plus du paraître, mais de \XMtre. En tout elle va à ce qui est, à V essence, à ' Vêtre. C'est donc une exploration méthodiquement, savamment conduite, nous l'avons entrevu déjà, mais exploration dans les plus profondes ou les plus hautes régions delà pensée et des choses. C'est, le secret du connaître et de l'être, et pour tout dire en un mot, le secret de l'être que le philosophe a l'ambition de *^aisir.
Qu'une telle recherche diffère de toutes les autres et qu'une telle œuvre ait un caractère abso-
KT LE TEMPS PRÉSENT. 20o
lumcnt à part, c'est manifestement naturel. Mais je prétends que l'exploration métaphysique peut arriver à des résultats ayant une précision, une sûreté, une valeur qu'il faudrait déclarer scieiitifiquc : non que tout y soit comme dans ce qu'on appelle les sciences, mais les différences dans la manière, dans le mode n'empêchent pas la valeur d'être égale, et même, en un sens que nous expliquerons, supérieure. Le mot scientifique étant réservé aux sciences^ dans le sens strict ou restreint, nous ne l'emploierons pas ici, mais nous entendons montrer que la métaphysique est science^ non comme le reste, non de la même manière, m{\\^ autant ({wa le reste, et finalement /;/?^s et mieux que le reste, d'une façon plus excellente et vraiment suréminente.
L'exploration métaphysique est double : elle a pour objet ou les idées ou les êtres.
Toute réflexion métaphysique pousse las idées jusqu'au bout. C'est une analyse des idées, nous Tavons indiqué déjà, mais c'est le moment d'y revenir et d'y insister : une analyse des idées en vue, non d'en saisir les éléments, mais d'en
découvrir la suite naturelle, intime, et enfin le fond primitif. Une idée poursuivie jusqu'au bout d'elle-même apparaît dans une pureté et dans un éclat que les esprits habitués à se mouvoir à la surface des choses ne soupçonnent pas. Ainsi une cause , c'est tout ce qui rend raison d'un phénomène. Vous voulez préciser : \ous dites que c'est la condition nécessaire et suffisante de la production d'un phénomène ; mais ce peut être un phénomène encore. Poussez l'idée jusqu'au bout : vous aurez l'idée en elle-même, pure, seule, la cause qui n'est que cause. C'est une ^ue métaphysique. Vous avez exploré l'idée tout entière, vous en avez pénétré les derniers replis, vous la faites apparaître dans une pure et pleine lumière. Et ainsi pour les autres idées.
Le danger n'est pas de pousser trop avant, c'est de s'arrêter en route. Ici les idées vaines, creuses, fausses ne sont pas des idées outrées, ce sont des idées arrêtées dans leur développement. Ce qui réduit une idée à l'état de fantôme ou de chimère, c'est ce reste de précision Imaginative ou abstractive qui y demeure parce qu'en la poussant loin, très loin peut-être, vous n'avez pas su aller jusqu'au bout. Si vous l'aviez déployée tout entière,
si vous en aviez atteint l'extrémité finale, vous auriez eu la vraie notion métaphysique, et toutes les apparentes contradictions où vous vous embarrassez n'auraient pas eu lieu.
Ce n'est pas pour avoir poussé trop loin l'idée de substance et l'idée d'être que Spinoza est incapable de ressaisir la réalité individuelle des êtres finis. C'est au contraire pour n'être pas allé jusqu'au bout de ces idées de substance et d'être : car y allant il eût vu que, s'il y a une substance parfaite et infinie en qui tout est subsistant, un être qui est tout être, et par soi, ni les êtres finis et imparfaits ne sont le développement nécessaire de sa vie, ni son être n'est tous les êtres, mais c'est l'Etre par soi qui fait être tout le reste, sans besoin, en sorte que ces êtres dont il est le principe sont eux-mêmes de vraies substances, de vrais êtres, non des ombres, non des modes, et qu'entre eux et lui il y a, malgré la plus radicale des distinctions, à cause môme de cette distinction, un lien intime, une indispensable union.
Toute poursuite vraiment métaphysique d'une idée parvient jusqu'à l'idée en soi et par soi, absolument prise, et c'est quand elle est ainsi dégagée de tout que, se montrant elle-même indépendante
de tout, elle apparaît comme étant ce dont dépend tout. En attendant, quelque image sensible ou quelque notion tout abstraite offusque Fesprit. Ce que l'on nomme cause, substance, être, par exemple, c'est ce que l'on peut se représenter encore dans le monde sensible, ou ce que les abstractions de la logique ou des sciences réduisent à de pures relations, phénoménales quant à l'objet, mais d'ailleurs tout idéajes^ je veux dire ^ci sans réalité propre. On s'abuse donc quand on dit que ce qui est en soi et par soi, c'est l'abstrait pur. Platon a très bien vu que le caractère de ce que nous nommons métaphysique, c'est d'être en soi, œj'b y.ccQ'aùzô, c'est-à-dire indépendant de tout, seul, et par cela môme riche et abondant, absolu d'où tout dépend, où tout trouve sa raison d'être, son principe. Aussi est-ce là qu'il faut chercher l'être le plus être, t3 c'jzmç 5>, zd hzo); ovzx. Si Platon se perd dans le vide, y.zvoloyei, comme le lui reproche iVristote^ ce n'est point parce- que les Idées sont des choses en soi, c'est parce que ces Idées ne sont pas encore assez pures. Elles sont trop souvent, au moins en apparence, des notions abstraites, non des idées vraiment métaphysiques, et la notion abstraite, toujours vide à certains
égards, toujours incomplète, toujours étroite, toujours pauvre, venant à jouer le rôle de l'idée métaphysique, se posant comme ce qui est en soi et par soi, communique à tout ce à quoi elle se môle quelque chose de ses propres caractères : excellente à sa place, dans les degrés inférieurs, dans cette partie du savoir qui est en un sens transitoire, je veux dire une transition, un moyen, comment ne serait-elle pas nuisible quand elle se donne comme le définitif et le suprême ?^Ne nous défions pas de nos idées, défions-nous de nos étroitesses, de nos timidités; laissons les idées se déployer jusqu'au bout, ne les arrêtons pas.
Si certaines idées .résistent à cet effort qui les pousse en avant, c'est qu'elles sont de leur nature des concepts abstraits. Ces concepts ne sont pas susceptibles du souverain degré. Ainsi le nombre, ainsi tout ce qui se compte, se mesure, la vitesse, par exemple, et toutes choses analogues. Ce qu'il y a de réel en tout cela se trouve dans les choses sensibles, plus exactement dans les choses données par l'expérience, expérience- interne aussi bien qu'externe, car la succession, le temps qui ont ce caractère appartiennent aux pensées, aux esprits. Ce qui demeure, le réel une fois ùté, c'est une
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pure notion abstraite. 11 peut y avoir là une image ou un reflet des idées métaphysiques, mais les idées 'métaphysiques elles-mêmes sont tout autre chose. Portées au degré suprême, elles ne s'évanouissent pas, elles ne sont jamais plus ni mieux elle^memes. Un nombre infini n'a pas de sens : la science infinie non seulement se conçoit, mais elle est science excellemment; l'être infini non seulement n'enferme pas de contradiction, mais il est être excellemment. Cette aptitude à être portées au souverain degré et à l'infini sans être altérées, sans se détruire, sans envelopper de contradiction, c'est le propre des idées vraiment métaphysiques. Le reste a dans l'infini son principe, son soutien, sa raison d'être ; celles-ci admettent elles-mêmes l'infini, elles sont des aspects de l'infini.
La précision, en métaphysique, est retranchement comme partout, mais retranchement de la borne, de l'empêchement, de l'obstacle à l'être. Vous aurez une idée précise .ici quand vous aurez une idée pure, réduite à soi, à soi seule; ainsi réduite, elle sera non pas vide, mais pleine. Etant elle-même, rien qu'elle-même, tout elle-même, elle aura, par ce retranchement de toute hmite, sa naturelle et légitime plénitude.
Alors nous apparaîtra tout ce qui dépend d'elle. Etant allés jusqu'au fond, nous verrons se dérouler sous notre regard ce qui sort d'elle,
alria longa ijatescunt.
L'idée métaphysique est une idée principale, commençant et commandant toute une série, mais elle-même en dehors, au-dessus de la série, étant en soi et par soi, indépendante de tout, ahsolue. La précision, qui la débarrasse de ce qui n'est pas elle, permet d'embrasser la suite des idées qui ont en elle leur point de départ parce qu'elles y ont leur principe.
Quand par un effort de réflexion métaphysique les premières idées sont ainsi ramenées à leur pureté, à leur simplicité, pureté féconde, riche simplicité ; quand l'analyse en a trouvé le fond primitif; quand l'esprit les a déployées comme en deux sens, et de deux manières qui d'ailleurs se tiennent, en allant d'abord jusqu'au bout d'ellesmêmes et comme de leur appartenance, en allant après jusqu'au bout de leurs dépendances : alors se montre tout naturellement leur mutuelle parenté. Que dis-je leur parenté? C'est leur unité qu'il faut dire. Qui a su pousser jusqu'au bout les idées
principales, les ramasse eiT un sans effort, ou plutôt les voit toutes en un. Et c'est Yraiment alors que l'exploration de la région du connaître est achevée. La spéculation métaphysique a atteint le principe des principes, la première réalité où les principes intelligibles ont leur raison d'être et leur source. Les sciences dont toute l'œuvre était de rendre raison des phénomènes par les phénomènes, découvraient des lois empiriques, généralités qui ne dépassaient point les phénomènes mêmes. Ici nous nous trouvons en présence des lois primordiales, vraiment intelligibles, qui rendent raison des choses parce qu'elles sont supérieures aux choses. Ce n'est plus ce qui paraît, c'est ce qui est; ce n'est plus le phénomène, c'est déjà l'être même quoique l'on lie considère encore que les idées : c'est Têtre que la spéculation métaphysiijue cherche. et trouve.
Tout ce travail sur les idées se fait par une méthode précise, et précis est le résultat obtenu. Nous prenons l'idée tout près de nous, dans ce qui est le plus à notre portée ; nous l'étudions dans les choses sensibles, plus exactement dans les chos.es de fait, dans les choses d'expérience externe et interne ; nous en notons , les carac-
i:t le temps présent. 213
lères ; nous la dégageons do toute image ; puis nous la suivons dans la région de l'abstraction et nous considérons l'usage qu'en font les sciences proprement dites, sciences de toutes sortes, physiques, psychologiques, historiques, sociales, lesquelles sont toutes abstraites par un certain côté. Alors nous reprenons cette idée, et laissant les abstractions pures comme nous avions laissé les images, nous allons jusqu'au bout de l'idée pour trouver le point simple, primitif qui est aussi le point lumineux et le point fécond. Yous le reconnaissez à ce signe que l'idée est enfin elle-même, rien qu'elle-même, tout elle-même, en sorte que se montrent tout ensemble et son indépendance absolue et la dépendance de tout le reste à l'égard d'elle. L'idée métaphysique est ainsi une idée totale^ pleine en même temps qu'une idée simple et parce qu'elle est une idée simple. C'est une idée réelle, car la tenant, vous la trouvez si consistante, si subsistante que vous ne pouvez y voir une production de votre esprit; la tenant, vous tenez les choses mêmes en leur essence, ou en leur principe. Vous êtes allé jusqu'au bout de vos idées, donc jusqu'au bout de vous-même, et Kl vous vous apparaissez à vous-même comme
ayant une consistance, une réalité tout autrement importante et foncière que celle dont les phénomènes vous donnaient la notion. Puis yous \'Ous apercevez qu'en vous-même il y a plus et mieux qim Y£LUS-mêm(*, car vous n'avez en vous tout seul ni la raison ni le principe de vous-même ni de ces. idées que l'analyse vient de déployer tout e-ntières : au bout de vos idées il y a quelque chose qui n'est plus vous, il y a ce qui vous soutient, ce qui vous éclaire, ce qui vous anime et vous meut. Deux degrés, se distingTient dans la régioç métaphysique : ce qui est nous encore, et ce qui n'est plus nous; le dedans, et le dessus; Tinterne ou intérieur, et le supérieur. Et l'exploration n'est totale, la spéculation puissante, que lorsque, de la surface étant entré dans l'intérieur^ vous avez su y découvrir, y apercevoir en haut, à la cime, et en un sens très vrai aussi, au fond, à la base, ce qui vous passe, et qui, vous passant de toutes parts, vous domine et vous fonde.
L'étude métaphysique des idées premières et principales est science. L'œuvre du philosophe n a pas une précision moindre ni une moindre sûreté quand, au lieu d'explorer les idées, il explore les
faits. Je dis les faits, je pourrais dire le fait, car, métaphysiquement, ce qui importe, c'est le fait par excellence, qui est impliqué dans tous les autres, le fait d'agir et d'être.
Nous agissons et nous sommes. Avant toute glose ces mots ont un sens que tout le monde comprend. Je ne dis pas que nous en voyons clairement toute la portée ni tous les replis. Il s'en faut de beaucoup. Je dis qu'en prononçant ces mots nous concevons quelque chose que nous ne confondons avec rien d'autre, et en cela notre idée est très claire. C'est un fait que ces mots désignent un fait antérieur et supérieur à tous les systèmes philosophiques, à toutes les théories. Il y a au moins une chose donnée en fait, indispensablement supposée par quiconque pense, c'est Vagir et Vêtre inséparablement unis. On ne peut rien dire, on ne peut rien concevoir où cela ne soit impliqué, et si cela n'avait pas de signification réelle, claire pour tous^ antérieure à tout travail de l'esprit, indépendante de toute réflexion savante ou philosophique, la moindre pensée serait rnipossible.
C'est le propre de la métaphysique de traiter de Têtre^ et de l'être en tant qu'être, comme dit pro-
21fi LA PHILOSOPHIE
fondement Aristote. Si la métaphysique s'occupe de la pensée, c'est le rapport de la pensée à l'être qui l'intéresse, sans quoi ce serait de la pure logique. Si, se défiant d'elle-même, elle déclare ou incline à déclarer que l'être lui échappe et que tout son travail n'a d'autre objet que des formes vides de réalité, à ce moment même elle se donne à son insu un démenti, elle revient à sa loi qui est d'avoir l'être pour objet; car lorsqu'elle semble renoncer à considérer Têlre, réduisant l'être à la pensée, elle fait de la pensée l'être même, et, malgré qu'elle en ait, c'est à Têtre encore qu'elle B'attache, sans quoi elle ne serait qu'idéologie ou, moins encore, pure phraséologie. De quelque manière qu'on s'y prenne, la haute philosophie ou philosophie première, ou philosophie tout court, ou encore métaphysique, de quelque nom qu'on la nomme, a pour objet l'être.
Or, pour parler à'êtrc, il faut être. C'est indispensablement nécessaire, et c'est suffisant. Le fait d'être est le fait primitif, et voilà précisément le point de départ sur, la base solide de la métaphysique. Le fait cVêtre est une donnée initiale, la donnée initiale. Chercherez-vous l'être dans un catalogue d'idées? Mais ce catalogue, comment
aurait-il été dressé, comment la notion d'être y figurerait-elle, si nous ne savions d'ailleurs ce que c'est que d'être ? et comment le savoir, sinon par sa propre expérience? J'expérimente que je suis. C'est une expérience constante, familière, si familière que je n'y prends point garde. Y prendre garde, c'est justement l'office de la métaphysique. Mais dès que la réflexion sur cette première expérience de l'être a permis de le nommer, on ne pense plus guère au fait où il a été recueilli, et c'est la notion abstraite qui occupe toute l'attention. C'est cependant de ce fait réel que l'idée môme abstraite tire la réalité telle quelle que les métaphysiciens ne peuvent jamais se dispenser de lui attribuer. On les accuse vulgairement de réaliser des abstractions : ne seraitil pas plus juste de leur reprocher de ne pas avoir un sens assez vif du réel ? Ce tort de traiter comme une réalité le pur abstrait vient d'un autre tort qui précède et prime, à savoir de traiter comme un pur abstrait la réalité. L'être est donné en fait, il y a un fait primitif, le fait d'être : chose observable, chose d'expérience, chose donnée. Là est le terrain propre de la métaphysique, là en est aussi le point de départ; et, encore
une fois, il n'y, a rien de plus solide, rien de plus sur.
L'être en fait, c'est l'être que je suis, c'est mon être, non pas en général, non pas abstraitement parlant, mais dans cet acte déterminé qui émane de moi, qui est mien, qui est moi agissant. Le 'phénomène n'est pas tout le fait : il n'en est que la surface et l'apparence, étant ce qui traduit et produit au dehors, quoi? Vacte même. Et ce que je nomme acte ici^, ce n'est pas le mouvement accompli, ce n'est pas l'action extérieure^ plus ou moins prolongée^ plus ou moins compliquée : cela, détaché du fond^ est encore phénomène ; lacté est dans le fond, étant ce qui donne le branle à cette série de mouvements par où il se manifeste ; l'acte, c'est ce qui intérieurement, intimement est vie, sentiment, pensée, vouloir. Cet acte, cet agir et mon être^ c'est tout un dans cette profonde conscience de moi. Redisons-le encore, on ne peut trop le redire, c'est si souvent oubhéou méconnu, si je sais ce que c'est qu'e/re, si ce mot a pour moi un sens, ce n'est pas aune autre école que je m'en suis instruit. Donc, à la base de toute métaphysique, il y a un fait. C'est vraiment un fait, vraiment une donnée. Quel concept former, quel
raisonnement construire^ quelle démarche intellectuelle accomplir ou tenter, qui ne suppose cela? Donc, à la base de toute métaphysique, il y a une chose d'expérience. L'être, avant d'être un abstrait, est précisément ce que chacun trouve en soi, éprouve en soi, expérimente en soi, par cela que chacun est. Aimez-vous mieux dire par cela que chacun pense? Je n'y contredis pas, mais penser c'est être, du moins au moment précis oii l'on pense, puisque penser c'est agir et agir c'est être. Et dire cela n'est point raisonner, conclure de ceci à cela ; non : quand on s'en tient à ces premières données, sans faire encore de théories, on saisit dans le fait de penser le fait d'agir, dans le fait d'agir le fait d'être, et là est l'indispensable et incontestable point de départ de la métaphysique.
Mais si c'est un fait, traitons-le donc comme un fait. C'est ce à quoi l'on manque si souvent, et de là les erreurs ou à tout le moins les incertitudes de la métaphysique. L'analyse des idées a de l'analogie avec les mathématiques, c'est, si Ton veut, une sorte de mathématique supérieure. Le fait d'être, servant de point de départ à la métaphysique, lui donne de Tanalogie avec les sciences
de la nature : analogie seulement, bien entendu, puisque les sciences ne franchissent pas la région des phénomènes. C'est là une radicale et essentielle difFérence, mais l'analogie est dans cette nécessité où l'on est des deux parts de commencer par les faits. Or, ce caractère vraiment positif du point de départ de la métaphysique est communément oublié, et ainsi ses ennemis méconnaissent sa valeur, ses adeptes, sa vraie voie.
Quand on a au début de ses recherches une donnée réelle, il n'y a qu'une chose à faire tout d'abord, c'est de recevoir cette donnée, de la recueillir, puis de l'inspecter, non pour la suspecter ou la discuter, mais pour la bien reconnaître, pour en bien démêler les caractères, pour s'en procurer une idée nette et distincte; alors on pourra l'ouvrir, en visiter les replis, en pénétrer le fond ; enfin, on l'exploitera, et l'on se servira d'elle pour aller plus loin, plus haut.
Je ne parle que par métaphores, mais ce sont des procédés scientifiques que je viens de désigner, et la métaphysique les doit employer à sa manière.
Le fait étant donné, on l'observe. Observer, c'est regarder avec une attention prolongée, avec
une attention prudente, en prenant des précautions pour bien voir, pour ne voir que ce que l'on se propose de voir, que ce qu'il y a à voir, et le voir tout entier. Le fait scrupuleusement observé est un fait constaté ^ un fait constant, établi, mis en dehors de toute controverse. Ce qui était tout bonnement d'abord une chose vue, ayant été regardé, examiné, est admis comme ayant bien tels et tels caractères. Le fait brut n'a jamais été mis en doute^ c'était une donnée qu'on n'a point perdu le temps à contester ; mais, grâce à l'observation bien conduite, le fait caractérisé, déterminé, délimité, posé avec ses notes distinctives dans ses justes frontières, commence à prendre une signification : ce qui est constaté, constant, établi, ce n'est pas une chose quelconque, c'est la donnée première, mais déjà étudiée, démêlée, débrouillée, distinguée du reste^ faisant saillie, prenant de la valeur, de l'intérêt, ayant une portée. Cela fait, et bien fait, l'analyse et l'interprétation commencées se continueront. Le fait, dégagé de ce qui lui est étranger par une première analyse, sera de plus en plus, de mieux en mieux, ramené à un point simple, essentiel; et par cela même se développeront de plus en plus nettement ses suites
multiples et diverses. En même temps qu'avancera l'analyse simplifiante et fécondante, l'interprétation se fera, de plus en plus lumineuse, de plus en plus ample aussi, et l'on arrivera enfin à des formules claires, simples, riches, puissantes qui sembleront contenir dans leur raccourci le secret des choses.
Ainsi se poursuit et s'accomplit l'étude dans les sciences de fait. La métaphysique, ayant pour point de départ un fait, doit procéder de même. Il n'y a pas un des points ci-dessus mentionnés qui ne convienne parfaitement à l'étude du fait métaphysique, du fait d'agir et d'être. Tout est plus difficile, parce que la donnée réelle n'est plus ici un phénomène, mais Xètre. C'est plus facile aussi, et par la même raison. Il n'y a qu'à se servir de la pensée toute seule, tout se passe dans l'esprit. On a toujours à sa portée, tout près de soi, en soi, l'objet de l'étude, le moyen d'étudier, l'instrument de contrôle et de vérification. Rien de plus simple et, ce semble aussi, de plus aisé. C'est, il est vrai, ce qui fait l'extrême difficulté de ces sortes d'investigations. L'expérience intérieure , indispensable, inévitable aussi, se fait comme d'eUemême, à tout instant, en sa vive mais confuse et
grossière totalité. Rien de délicat comme d'en ressaisir les détails par une attention réfléchie, de ne pas perdre de vue, dans cette étude, le caractère réel de la donnée primitive, de ne pas laisser échapper le plus important en voulant mieux connaître ceci ou cela, grâce à une minutieuse analyse. Et ces choses du dedans, si proches de nous, sont en m^me temps si loin, on le sait, si loin des sens d'abord^ si loin de l'esprit même qui, sans cesse et très fortement occupé ailleurs, ne les discerne qu'avec peine et qu'à peine !
Mais la question n'est pas de savoir si c'est difficile ou facile. Ce qui suffît et ce qui importe, c'est que la métaphysique, ayant pour point de départ un fait, puisse obtenir par des procédés siirs une idée précise de ce fait ; qu'elle le constate, qu'elle l'analyse, qu'elle l'interprète. Or, si elle n'y réussit pas toujours, elle peut y réussir, et, plus souvent qu'on ne pense, elle y réussit.
En toute science, d'ailleurs, à le bien prendre, s'il est aisé de dire qu'il faut recourir à Texpérience, ce recours est très malaisé. Recueillir le fait tout entier, le voir tout entier, jusqu'au bout, jusqu'au fond, et puis l'interpréter, le coni-
prendre, en saisir le sens^ c'est plus vite dit que fait. "En métaphysique, ce serait gagner beaucoup que de se convaincre et de comaincre les autres de la nécessité de ce que je nomme l'expérience totale d'abord, et ensuite de la nature vraie de l'interprétation.
Le fait d'agir et d'être est extrêmement complexe en même temps que simple en soi. Il faut le prendre tel qu'il est, non mutilé, mais complet, non rétréci, mais dans toute son étendue : il faut recueillir toute l'expérience, avec tout ce qu'elle donne, avec tout ce qu'elle implique.
Quant à l'interprétation, pourquoi en faire a lyriori une manière d'invention ? Pourquoi laisser croire à autrui et se figurer soi-même qu'interpréter soit ajouter à ce qu'on a sous les yeux? Mais pas le moins du monde. Sans doute, interpréter les actions ou les paroles d'un homme en bonne part et surtout en mauvaise part, c'est y voir souvent ce qui n'y est pas ; mais interpréter, tout court, c'est précisément voir dans une chose ce qui y est. On interprète un texte écrit en une langue étrangère. C'est là le sens propre du mot interpréter. Or, si le texte avant l'interprétation est lettre close, cette interprétation même y fait
voir ce qui s'y trouve. C'en est le but et l'office, c'en est le mérite si le but est atteint et l'office rempli. En matière de philosophie , comme en matière de science, interpréter , c'est faire apparaître intelligiblement ce qui est dans le fait. Et comment? Par un raisonnement, je ne dis point par une série d'arguments, je dis par un raisonnement. Le raisonnement ne nous donne pas ce que nous n'avons pas ; il fait apparaître ce que nous avons sans y prendre garde. C'est beaucoup moins un procédé d'acquisition qu'un procédé d'illumination. Ou encore, ce n'est pas un procédé d'invention, c'est un procédé de découverte : on aperçoit ce que Ton tenait sans y prendre garde, je répète le mot, c'est le mot propre et précis. On remarque ce que l'on possédait d'ailleurs ; on comprend ce dont le sens était caché. Le fait métaphysique interprété est saisi dans la lumière de l'idée. Le principe qui y est enveloppé apparaît. On sait y reconnaître Vagir qui y est, Y acte qui y est.
11 y a plus. L'interprétation totale de l'expérience totale découvrant l'entière et complète signification du fait, on s'aperçoit que l'on n'en peut rester à la source interne de l'agir et de l'être : il
faut aller à la source supérieure, il faut la découvrir, il faut reconnaître que cela seul rend raison du fait profondément et pleinement, qui n'est plus un agir ni un être borné, défectueux, incomplet^ imparfait, mêlé de non-agir et de non-être ; cela seul rend raison du fait profondément et pleinement, qui est l'acte pur et l'être pur, lequel étant tout acte et tout être, est parfaitement, souverainement, infiniment, excellemment acte et être. Ce n'est plus nous ni rien de nous ; ce n'est plus rien de ce que l'expérience nous montre, c'est bien au-dessus, c'est transcendant^ et néanmoins c'est l'expérience même qui le fait affirmer, puisqu'elle n'a toute sa signification que par là et que même sans cela elle ne serait pas.
La métaphysique, par les procédés que nous venons d'étudier, peut établir des propositions en état d'être présentées à d'autres esprits comme valables pour eux aussi bien que pour celui qui les énonce. Ce sont des assertions précises et bien liées. Elles sont justifiées par des raisons que d'autres esprits peuvent saisir, comprendre, accepter. Elles peuvent être données sans témérité pour l'expression du vrai, pour l'expression
de ce qui est. Qu'il y, ait tout alentour bien des lacunes, ou bien du remplissage, qu'importe? C'est la preuve que la métaphysique est bien imparfaite, non qu'elle ne soit pas. Ces propositions, solides, agencées > entre elles, ne forment-elles donc qu'un beau chant qu'on se chante à soi-même et dont on s'enchante soi-même sans attendre de ceux qui assistent à l'audition autre chose qu'un éloge accompagné d'étonnement et de sympathie? Ou encore n'avons-nous là que de belles constructions qu'il y ait lieu d'admirer sans y pouvoir chercher un abri? Non : si c'est un édifice, c'est un édifice robuste, dont chacun peut, vérifier et les fondements et la structure. Et si c'est non un chant, mais un discours, c'est un discours écrit sous la dictée des choses et s'offrant à la discussion, comme un exposé scientifique. C'est à ceux qui écoutent de contrôler, de vérifier les observations et les interprétations. Le métaphysicien sérieux ne vient pas dire : Cela est ainsi parce qu'il me plaît qu'il en soit ainsi. Ne vous bornez donc pas à lui répondre : Ce que vous dites là me plaît ou me déplaît. Dites-lui : Examinons, reprenons vos assertions, et voyons ce qu elles valent. Si vous vous refusez à ce travail,
votre avis ne compte pas. Si c'est lui qui semble vous en détourner, si du moins il ne vous y convie pas, alors vous avez le droit de lui dire : Vous êtes un poète, un musicien, un artiste ; vous ne voulez point d'un contrôle^ d'une discussion, votre œuvre ne compte pas scientifiquement parlant. Mais, si peu qu'elle contienne de philosophie au vrai sens du mot, elle provoque, malgré qu'on en ait, la discussion, et qui a le vouloir et la force de discuter aura toujours un terrain solide où se placer : c'est cette nature humaine que chacun porte en soi, avec ce fait primitif, ce fait d'agir et d'être, qui est en chaque homme, qui est chaque homme, oserais-je presque dire. A moins d'être mort ou du moins mutilé et lésé intellectuellement et moralement, on a donc en soi le moyen de contrôler les dires du métaphysicien. La conviction propre du philosophe trouve dans la conscience d'autrui une vérification ou un démenti ; et plus nous considérons l'œuvre proprement philosophique, plus nous y trouvons ce qui est le caractère même de la science.
La métaphysique est science, non pas de la
même manière que les sciences proprement dites,
■ nous l'avons dit et redit, et cela éclate de toutes
parts, mais autant que ces sciences, et à vrai dire plus et mieux. Et en effet il y a trois régions pour l'esprit : celle de la réalité \ulgaire telle que le sens commun l'atteint ; celle des abstractions avec les concepts, les définitions, région moyenne oii tout est clair mais mort; enfin la région de la réalité non plus superficielle mais profonde, intelligiblement saisie, réalité métaphysique, avec ses deux degrés ou ses deux sphères : l'être réel subsistant, agissant, en nous, et aussi autour de nous, et en un sens aussi au-dessous de noits, mais toujours d'une certaine manière à notre niveau; et TÈtre réel au-dessus de nous, donnant de notre être et de tout être, de l'activité, des règles de l'activité, du connaître et de l'existence, des choses et des idées, l'explication souveraine, car expliquer, en définitive, c'est rattacher non pas seulement à autre chose, mais à quelque chose de supérieur.
La troisième région, avec ses deux sphères, c'est celle de la métaphysique, de la philosophie. Si la philosophie est science, et elle l'est, nous avons essayé de l'établir, elle est science plus et mieux que tout le reste, puisqu'elle rattache tout à Têtre, et au principe de l'être.' Elle est science
par excellence, science suréminente, par son objet même et par la nature des raisons qu'elle donne des choses, raisons fondamentales, raisons suprêmes. Elle est la science des sciences mêmes, car elle est l'usage complet et vivant de la raison allant du dehors au dedans et du dedans à l'Être absolu qui est au-dessus de tout et le principe de tout.