‹ La Philosophie et le temps présent (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · J82 LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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sont reçues comme telles par tous les esprits presque, et sans réflexion, sans contrôle. Qui veut les contrôler doit commencer par les énumérer, et la liste, pour être utile, doit être déjà un classement.

Par exemple, vous formerez un' groupe de celles qui vous paraîtront régner dans le domaine le plus étendu : les ayant remarquées dans les sciences proprement dites, vous les retrouvez, avec des nuances, partout, en morale, dans la spéculation purement philosophique, dans la vie sociale, en politique. Yoilà les idées courantes vraiment principales, vraiment maîtresses, dans le temps présent. Essayez de les compter, de les caractériser, de les définir. Ainsi, l'idée dî évolution ou plutôt encore Fidée de devenir semble avoir aujourd'hui cette importance capitale.

Examinez ensuite les idées qui exercent leur empire dans certaines provinces seulement de l'intelligence ou de la vie. NatureUement vous donnerez une particulière attention à celles qui inspirent et gouvernent la philosophie. N'est-il pas vrai que la distinction entre le subjectif et Y objectifs d'une part, et entre le connaissable et y inconnaissable, d'autre part, est partout en phi-

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losophie? Il y en a diverses formules : formule positiviste, formule semi-positiviste, formule criticiste. C'est très varié, au fond c'est une même idée. L'examine-t-on? Nullement : on la suppose. C'est un principe. Et alors il se trouve établi, je veux dire regardé comme tel, et tacitement convenu que les substances et les causes sont hors de nos prises, dans un monde transcendant, monde des noumènes, des choses en soi, d'autres disent des chimères; que toute connaissance, supposant une certaine constitution du sujet connaissant^ est irrémédiablement subjective ; qu'entre la métaphysique et la science il y a un abîme. Est-ce donc si évident? Est-ce certain a priori, ou démontré, ou prouvé? Et les distinctions deviennent de radicales et irréconciliables antinomies. On avait un peu grossi les choses pour les mettre en relief. C'était naturel et légitime. On en était venu après cela à des oppositions tranchées, parce qu'il y a une simphcité violente qui ne déplaît pas. Alors je ne sais quelle rhétorique de la pensée s'en était mêlée, car les penseurs sont parfois grandiloqui comme les poètes : ils aiment les grandes paroles^, ils aiment à éblouir, à effrayer, à s'éblouir, à {s'effrayer eux-mêmes. On a fini par considérer

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comme des contradictions ce que Ton avait distingué vivement, puis opposé fortement. De là une manière habituelle aujourd'hui de penser et de parler où se répondent avec une symétrie désespérante tous ces mots, les uns de la langue vulgaire, les autres techniques, tous rangés en deux camps ennemis et représentant au sein de l'univers et de l'homme le plus cruel des conflits, la plus inexorable des guerres :

Connaissablc. Inconnaissable.

Faits et lofs. Substances et causes.

Phénomène. Non mène.

Subjectif. Objectif.

Chose crexpérience. Chose en soi.

Science. Métaphysique.

Raison théorique. Raison pratique.

Nature. Ordre moral.

Déterminisme. Liberté.

On pourrait continuer et varier. C'est à donner le vertige. Est-il d'un penseur, d'un philosophe d'accepter cela de confiance? Ne faut-il pas qu'il examine ce que signifient ces mots, ces formules, ces oppositions ; qu'il sache si ce sont oui ou non des contradictions; qu'il fasse dès le début son métier, qui est de voir net et de penser virilement?

Peut-être la critique, eu s'approfondissant, réduirait-elle à uue seule idée toutes ces idées qui aujourd'hui enchantent les esprits et dans tous les ordres de connaissance ou d'action et en philosophie. Le naturalmne semhle la principale tentation du temps présent; et je me demande si, alors même qu'on s'enferme dans le sujet, ce n'est pas pour s'y absorber encore dans Vobjet, non l'objet transcendant ou chose en soi, mais la réalité sensible, la nature. Il y a plus. La liberté, cette autre passion de notre siècle, revient par un détour à cette nature à laquelle on l'oppose. On conçoit l'homme du devoir comme le libre citoyen d'une cité des esprits et Ton célèbre \ autonomie de la volonté. Mais le devoir, posé comme un arbitraire commandement, comme une règle sans raison, est regardé par plusieurs comme une mystification sublime, et être vertueux, c'est faire métier de dupe, sans être dupé, paraît-il, puisqu'on y consent et l'on s'y plaît. Quoi qu'il en soit, parler ainsi du devoir, tout en l'admirant, en l'adorant, en disant que le beau de la vie est de s'y dévouer, prononcer ces mots de duperie, de piperie, de ruse dont nous serions les glorieuses victimes, mais qu'est-ce donc, à tout prendre, sinon revenir à

la nature? La nature est aujourd'hui la grande enchanteresse. Complètement fasciné par elle, on ne Yoit qu'elle. Epris de la beauté morale, on songe à s'arracher aux séductions de cette nature qui trouble, qui enivre, mais en s'enfuyant on lui laisse entre les mains ce précieux trésor, la science, et avec l'autre trésor, celui qu'on voudrait sauver, la conscience, on s'envole dans les nues. Ou bien encore on ne se décide pas. On boit tour à tour aux deux coupes, à celle de la nature, à celle de la morale, et l'on s'enivre des deux liqueurs. Cela est charmant, dit-on, c'est d'une exquise douceur ; mais à cela on s'use, on s'énerve, et la pensée se dissout. Dissolu tio et languor. Ces mots de Sénèque peignent bien l'étrange état où l'on ne sait plus rien affirmer qu'à demi ; on finit par dire qu'aucune assertion n'est plus vraie qu'une autre; et, malgré l'enthousiasme avec lequel on chante parfois la beauté morale, c'est de la nature, tantôt telle que la science la fait, tantôt et plus encore telle que nous la trouvons d'instinct, c'est de la nature que l'on devient l'esclave. Quand le dernier mot de la sagesse est pour toutes choses et sous toutes les formes : Indulgcre genio^ n'est-ce point à la nature que

riiomme a livré eu proie sa pensée, son ame et sa vie?

Voilà ce que montre l'étude des idées maîtresses de ce temps. Chose curieuse;, cette élégante façon d'être sceptique est donnée comme le fruit savoureux de la critique, de la fine critique. Celle que je prône en ce moment doit paraître bien grossière. Je la veux vigoureuse, robuste. En présence des idées qui passionnent ce siècle, je dis : Arrêtez-vous pour juger. Sachez ce que dans tout cela la saine raison approuve, ce qu'elle rejette. Passez les idées au crible. Travail délicat, ce qui ne signifie pas raffiné et charmant, mais ardu, pénible, ingrat, et exigeant partout une singulière précision. Je n'hésite pas à dire de cette critique qu'elle veut être et qu'elle est science.

Continuons. Voici maintenant les notions communes. Je nomme ainsi des notions qui n'excitent aucun engouement, qui ne font pas de bruit, qui ne sont pas à proprement parler régnantes, bien que leur présence se retrouve partout et que partout elles soutiennent ou ramènent la pensée chancelante ou prête à extravaguer. Ce sont d'une part ces premières idées que l'on se fait des choses

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quand on les considère sitnpicment, naïvement, sans y chercher mahce, avec ce que Ton appelle le sens, ou le bon sens, ou encore le sens commun. Ce sont d'autre part certaines maximes ou règles d'un usage général, qui paraissent n'appartenir ni à aucun temps ni à aucune nation, qui sont le patrimoine de l'humaine intelligence, et qui, exprimant la nature de la pensée, semblent exprimer la nature des choses, nature signifiant ici constitution et essence.

Pour plus de clarté, j'appellerai ces maximes ou règles des principes^ et je réserverai le nom de notions communes aux idées que la simple vue des choses semble faire naître dans tous les esprits.

C'est un tort de faire fi 'des notions communes. Il faut les approfondir, mais pour cela le moyen est de ne pas commencer par les rejeter. La grande affaire est ici, comme partout, de préciser. C'est à quoi s'attache cette critique dont nous faisons un devoir au philosophe. La précision est nécessaire, la précision suffit, car préciser, c'est, nous le savons, en prenant les choses comme elles sont, en se gardant de les mutiler, si bien en circonscrire les limites que l'accessoire ou l'étranger soit

écarté et que le principal ou le propre demeure seul. Préciser, dirai-je encore, c'est épurer. Les premières idées que nous avons des choses n'ont besoin que d'être dégagées de leur gangue. Pourquoi supposer qu'elles ne valent rien, qu'il n'y a qu'à les rejeter et que penser tout le contraire est la condition de penser bien? Après qu'on aura cherché bien loin dans une voie opposée, il arrivera plus d'une fois que ce qu'on se trouvera dire de juste et de sain ne sera qu'un retour inaperçu à ces commencements. Les systèmes philosophiques en fourniraient, à qui regarderait bien, plus d'un illustre exemple. Je voudrais une critique qui osât ne point dédaigner les notions communes, puis qui s'appliquât à en déterminer le sens, serrant de près chaque mot et chaque notion. Une telle critique serait une revue, une inspection de l'intelligence, très propre à fixer le niveau de la pensée, j'entends de la pensée en pleine civihsatipn et de la pensée cultivée, mais sans raffinement et sans culture spéciale ou proprement scientifique. Chacun entreprendrait ce travail sur soimême et pour soi-même, mais l'entreprise^ quoique personnelle, aurait bientôt une portée générale. C'est l'état actuel, l'état contemporain de la

pensée que chacun dresserait en Ira^aillant pour son propre compte et son propre usage. La monographie faite par un esprit un peu vigoureux, un peu ouvert, et ayant reçu une suffisante culture générale, laisserait voir aisément ce qui constitue, dans notre société civilisée, chrétienne et moderne, le sens commun. Je voudrais que la critique, formant comme une philosophie du sens commun, donnât le moyen de voir nettement l'assiette de la pensée et sa naïve et naturelle direction. Elle y parviendrait en faisant effort pour distinguer dans les assises de l'esprit plusieurs étages superposés, car il y a un sens commun acquis et un sens commun primitif. Celui qui est acquis est de diverses provenances : on y trouve ce qui vient de l'expépence et de la vie, ce qui vient de la religion, ce qui vient de la législation et des mœurs, ce qui vient des œuvres littéraires, ou des arts, ou des sciences proprement dites. Bien des choses qui ne faisaient point partie du sens commun de nos ancêtres font partie du nôtre, et inversement il y en a beaucoup qui sont exclues du, nôtre et que le leur renfermait. Ainsi maintes notions entrent, maintes notions sortent, et le sens rcommun va perdant et gagnant. D'aucuns

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disent que perdre ainsi c'est gagner. D'autres déplorent toutes les pertes et crient que le sens commun se corrompt, puisqu'il ne tient plus pour incontestable ce que personne autrefois n'eût même songé à contester. C'est à la critique de discerner ce qui est perte et ce qui est gain. Elle étudie ce sens conuuun temporaire et mouvant. Elle se garde de lui attribuer les vertus du sens commun éternel et fixe. Mais celui-ci existe-t-il donc? Il existe si parmi les idées communes on en trouve dont la commune présence dans les esprits tienne, non à des acquisitions plus ou moins anciennes, mais à une possession primitive, non à des habitudes plus ou moins vieilles dans une famille, dans une nation, dans une race, mais à la nature même. Et on en trouve de telles s'il y en a qui, toutes les circonstances imaginables étant tour à tour placées ou ôtées autour d'elles, demeurent les mêmes, naissant du fond de l'esprit et du fond des choses.

La critique va ainsi creusant de plus en plus, et elle finit par découvrir les idées fondamentales. Elle constate qu'il y a des cas où pour avoir une autre manière de voir ou d'entendre il faut faire violence à la pensée ; elle étudie

cette violence, elle l'analyse, elle en marque les caractères, et elle détermine avec précision en quoi la violence faite à ce qu'elle est en droit de nommer la nature diffère de la violence faite à l'habitude. Ces façons de penser vraiment primitives, ainsi dépouillées de tout ce qui s'y ajoute par après, semblent bien peu de chose. Qu'est-ce que ridée nue de temps, par exemple, ou de mouvement, ou d'acte, tout l'acquis étant ôté? Bien peu de chose, assurément, mais ce peu, il est souverainement utile de le considérer et d'en avoir une idée juste et précise. C'est ce qui permettra de se reconnaître plus tard au miUeu des théories compliquées, dans l'entre-croisement et l'entrelacement des systèmes ; c'est ce qui donnera le moyen de prononcer sur la valeur des explications. Cette mesure, ce niveau moyen de la notion commune juste et précise, ce n'est nullement le terme où doit s'arrêter la pensée; c'est un instrument de contrôle, bon à consulter quand on sent qu'on s'égare ou que les autres s'égarent. Certes il y a plus à voir, plus à faire, plus à dire ; mais que l'on se défie si l'instrument, qui est délicat à sa manière, indique qu'il y a déviation. Apparemment on n'est plus orienté, et ce n'est pas le moyen de

trouver à voir, à faire et à dire. Ne sera-t-il pas sage de s'arrêter, non pas pour ne plus marcher, mais pour marcher dans une autre voie, plus sûre?

La critique des principes se fait de la môme manière et elle comporte la même précision. C'est faire œuvre de science que de distinguer nettement dans les règles et maximes entre le primitif et le dérivé, entre le naturel et l'acquis. Et dans l'acquis il y a lieu de distinguer entre ce qui est conforme à la nature et l'achève et ce qui lui est contraire et la déforme. Il y a de faux principes, de prétendus axiomes qui n'ont de vérité que dans des limites certaines et que la négligence, l'inattention, la paresse de l'esprit étendent à tout. La critique montre nettement qu'ils sont faux^ et qu'ils sont acquis, et comment. Par cela même elle y retrouve ce qui y est de naturel et ce qui en fait l'apparente force. A toute maxime donc, à toute règle donnée comme principe premier et fondamental, la critique que nous esquissons ici demandera ses titres. Est-ce vraiment un principe irréductible? N'y a-t-il aucun moyen de le ramener à quelque chose de plus primitif encore, si l'on peut ainsi parler? Et ensuite, l'énoncé de ce

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principe est-il satisfaisant? N'en restreint-il pas la portée au moment même où il déclare cette portée universelle? De ce qui est vrai dans un ordre de choses donné, dans ime recherche scientifique par exemple, ne fait-il pas une vérité pour tout et partout, sans restriction, sans exception? La critique refrène cet usage indiscret des principes. Elle rappelle, non pas en Tair ou par manière de salutaire prédication, mais avec la précision d'une science, par un examen scrupuleux, grâce à une analyse exacte, qu'il ne faut prendre pour principe que ce qui est principe. Vérité si simple, si évidente que c'est presque une tautologie, mais vérité sans cesse oubliée. Si l'on y prenait garde, laisserait-on des savants, et, ce qui est plus étrange et plus grave, des philosophes prendre le principe de causalité entendu à la façon purement scientifique pour le principe de causalité lui-même, admettre con\me uit axiome que la cause n'est jamais que la condition, suffisante et nécessaire des phénomènes, et ie lien de causalité que la liaison uniforme des antécédents et des conséquents^ et enfin dire couramment, cette énormité philosophique qu'une cause causante sans être elle-même causée est impossible, comme si ce n'était pas l'incomplet, le

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défaut, rinsuffisancc de l'être qui fait lui chercher une cause, et que Fétre riche^ fort et plein eût besoin d'autre chose que de lui-même et pour produire et pour (5tre?

La critique du seirs commun et celle des principes se rejoignent. L'une et l'autre aboutissent à mettre en lumière ce qui tient à la constitution même de l'humaine pensée. Celle qui surveille les principes va plus loin encore : elle discerne ce qui tient à l'essence de toute pensée. Discernement très difficile, car cela ne se dégage du reste qu'à la condition d'être cherché dans le reste ; les ressorts cachés de la pensée ne se laissent saisir que dans le jeu même de la pensée. Il faut arriver au degré suprême d'abstraction pour atteindre la suprême généralité sans laquelle on n'a pas une règle primordiale^ une loi fondamentale, un principe vraiment premier, mais c'est dans le concret qu'il faut chercher cette règle, cette loi, ce principe : autrement on ne les trouvera jamais, car ils n'existent pas tout faits dans l'esprit. Si, pour apercevoir la nécessité et l'évidence d'un lien rationnel, la considération tout intellectuelle suffit sans aucun recours à l'expérience, le lien lui-même ne se forme qu'au sein des données de l'expérience

elle-même : c'est en liant ceci et cela qu'il se fait sentir, et s'il est vrai qu'il tire de soi sa vertu, si la force de lier ne lui vient que de lui seul, comment néanmoins, si l'on ne considère pas ce qu'il enserre en son réseau, mesurer l'étendue qu'il doit avoir? Comment apprécier à quelle sorte d'exigence il assujettit l'esprit? Le danger d'abstraire trop vite, parce qu'on a fait du concret une étude insuffisante, mène au danger de généraliser trop tôt : on met au rang des principes ce qui n'en est qu'une ombre, une contrefaçon, ou une ébauche, et c'est la cause d'innombrables erreurs. Moins dangereuse serait sans doute une timidité multipliant les principes en ce sens que l'on prendrait ,pour primitives des maximes vraies, mais dérivées. Ce serait pourtant un péril encore : . péril d'encombrement pour Tesprit," et péril d'allanguissemcnt. Il faut démontrer et prouver tant qu'on peut. D'ailleurs l'habitude de s'arrêter trop tôt dans ce travail d'analyse exposerait très certainement à considérer comme vérité ce qui no l'est pas, à ériger en principes non plus des dérivations des principes, mais de vagues ou même de fausses généralités. Il faut donc entreprendre et poursuivre sans faiblir la critique des principes. -

Ce que nous avons appelé Texamen de conscience du penseur finit par le mettre en présence des conditions primordiales de la pensée. L'étude critique des idées dominantes et dirigeantes devient la critique même de l'esprit humain. La préparation philosophique ou la philosophie préparatoire, dont nous traçons le plan, est-elle achevée? Non, pas encore.

Vous avez vu une première fois tous les objets de la pensée se présenter à vos regards dans la logique ; vous les avez ensuite retrouvés dans la critique générale des sciences, à laquelle vous avez ajouté une synthèse philosophique ; une troisième fois, vous avez tout vu encore et tout parcouru, en examinant les idées maîtresses, celles qui, à des titres divers,, inspirent, soutiennent, gouvernent la pensée. Que vous reste-t-il à faire?

Chaque jour les faits et les choses vous donnent des leçons : n'avez-vous pas~à en profiter chaque jour de plus en plus, de mieux en mieux? L'école de la vie est celle où trop souvent les philosophes ne vont guère. Sachez y aller, ne cessez jamais d'y aller. Si Taction et les mille sources de Faction ne sont connues du penseur que par les

formules et les livres, que sera sa philosophie? Pauvre, maigre, mince, tout abstraite, elle n'aura guère d'intérêt. Je devrais dire qu'elle sera difforme. Ne vivre que par la tète, n'avoir plus, semble-t-il, que la tête, n'est-ce pas être un monstre? Philosophe, voulant embrasser dans votre pensée l'ensemble des choses^ il faut que vous soyez un homme complet, que rien d'humain ne vous soit étranger, que vous viviez de la vraie vie humaine, abondante^ totale. Non que vous ayez à vous dépenser, à vous disperser en tout sens ; au contraire, vous devez vous recueillir. Mais vous recueillant pour juger, pour penser, est-ce dans le vide et comme dans la mort que vous vous retirerez? Non pas. L'expérience vous est indispensable comme au savant. Il n'y a d'expérience profitable, il n'y a d'expérience que pour qui sait penser, mais que serait-ce que penser sans expérience? Que serait une pensée se consumant soi-même dans une éternelle solitude? Or, l'expérience du philosophe comprend la vie, l'usage de la vie.

De là l'utilité des voyages pour entrer en commerce avec la nature et avec les hommes. De là la convenance d'avoir des relations effectives et un réel contact avec des personnes d'habitudes

diverses, occupées de choses différentes, appartenant aux diverses classes de la société. De là l'inappréciable avantage d'une culture générale par la littérature et les arts. De là et au premier chef, et en un rang éminent, la nécessité de vivre de la .vie morale et religieuse.

Ainsi les faits doivent être abordés de deux manières, par le regard et par le toucher.

Ces grands faits qui dans tous les ordres sollicitent notre curiosité, il faut les considérer en face, non pas toujours en savant, mais en homme : les grands faits naturels, dans leur réalité puissante et dans leur vive poésie ; les faits sociaux, dans leur réalité pressante^ poignante souvent ; les faits moraux et religieux, et notamment ce fait singulier entre tous, le christianisme, et plus précisément encore, le catholicisme, l'Eglise catholique : serait-ce vraiment d'un penseur de ne donner jamais à ces faits aucune attention, ou de ne leur prêter qu'une attention molle et distraite? Voir, regarder, bien regarder pour bien voir, se fdire une idée juste, précise, exacte, nette, c'est une nécessité, une convenance, -im devoir. Et ce n'est pas assez encore.

Les faits bien observés, on ne connaît pas à

fond là où pour connaître à fond il faut avoir non pas seulement Vu, mais touché. Il y a des choses dont il faut avoir vj:3cu , dont il faut vivre. Jusque-là l'expérience n'est pas complète, ^u plutôt c'est une expérience acquise^ venant du dehors, ce n'est pas l'expérience faite, celle qu'on possède alors qu'on a en soi et soi-même éprouvé, expérimenté. Le philosophe qui, sans jamais s'être livré en proie aux choses, a connu les unes par cet intime commerce de l'esprit et de l'âme où est engagée la personne même, et deviné les autres par ce flair délicat qui est un tact aussi et que les âmes pures et fortes ont à un si surprenant degré, le philosophe ainsi instruit par l'expérience est un homme, un homme non mutilé, mais complet, non un fantôme d'homme, mais un homme qui a en soi la vie. Sa critique a fait le discernement du vrai et du faux au sein de la réalité et dans tous les ordres de connaissance et d'action ; il a ramassé dans son esprit calme, mais vivant, toutes ces diverses leçons ; il en a cherché le sens, et à \^ philosophie des sciences il a joint, grâce à ce commentaire des faits réels, une pliilosophie des choses, une philosophie de la vie.

Cette critique et cette philosophit3 lui permettent d'embrasser et de dominer l'univers tout entier. Il se rendait compte tout à l'heure de ce qu'on sait; il se rend compte maintenant de ce qui est. L'enquête est complète, l'inventaire terminé, Tinstruction fînie^ et du même coup l'examen de conscience intellectuel est achevé, car en dénombrant les richesses, les ressources, les œuvres de la pensée, il en découvre de plus en plus nettement les règles, et c'est avec une croissante clairvoyance qu'il sait voir s'il respecte ces règles et les suit. Travail préparatoire que tout cela, moyen de s'instruire, de s'armer, mais en même temps anticipation, à plusieurs reprises et sous des formes diverses, de tout l'objet de la philosophie, et sans parti pris, sans prétentions systématiques, à l'école des sciences scrupuleusement examinées, à l'école des faits sérieusement interrogés^ à l'école de la vie pleinement vécue et profondément méditée. C'est une science que cette critique, c'est une science que cette philosophie des sciences et des choses. La justesse, la précision, l'exactitude, la netteté y sont sans cesse requises, sans cesse possibles, non point partout de la même manière et aux mêmes condi-

lions, mais partout accessibles à qui se donne de la peine et joint au ferme vouloir de voir clair la sagesse d'observer et de conclure sans précipitation. La philosophie qui se prépare, la philosophie considérée en ses prolégomènes est science, malgré les lacunes, les desiderata, les imperfections; elle est science, avec des caractères à elle propres, mais science vraiment parce que chacune des parties comporte précision et exactitude obtenues par des recherches méthodiques, et parce que toutes ces parties, critiques successives et spéculations superposées, se distribuent et se coordonnent en un ensemble méthodiquement constitué et conspirent ainsi à un même but, qui est l'universelle explication des choses par les profondes et suprêmes raisons.

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