‹ La Philosophie et le temps présent (volume 2)Chapitre 26 sur 30 · Bossuet, Log'rjue, III, xxii · texte numérisé non relu

Bossuet, Log'rjue, III, xxii

ment cette foi dite foi divine le soutient et le guide sans le gêner, comment elle ajoute à la raison sans y ôter, c'est ce que je me plairais à montrer. Mais en ce moment tout mon dessein est de faire voir que le philosophe, môme abstraction faite de la religion, rencontre une certaine foi par cela seul qu'il est homme et que comme tel il ne peut se séparer de toute tradition. De ce point de vue d'ailleurs, la religion s'impose à son attention au moins comme fait, je l'ai dit dans un précédent chapitre, et le christianisme étant un fait grand entre tous, il ne serait pas d'un philosophe de n'y pas prendre garde, ou, le regardant, de n'en tenir que peu de compte ; et voilà dans ce respect nécessaire et salutaire de la tradition religieuse, l'origine divine n'en fut-elle pas reconnue, un élément de foi, puisque c'est recevoir quelque chose qui est transmis par le témoignage.

Mais la croyance a encore en métaphysique un rôle bien plus intime. Pour le faire entendre, je rappellerai un fait trop peu remarqué : la connaissance que l'homme a de l'homme.

Je vous connais par une foule de signes qui me traduisent votre pensée, vos sentiments, vos volontés. Tout votre corps est expressif et signifi-

io.

catif. En même temps vous agissez sur moi de diverses manières, et je sens votre action. Les effets que je sens ou ceux que je vois me donnent une très réelle perception de votre action, un vif sentiment de votre présence, et sont pour ma raison un moyen sûr de reconnaître et d'affirmer par un raisonnement naturel et facile une cause agissante. Mais est-ce tout? Non : quoique vous demeuriez pour moi caché dans une inaccessible retraite, j'affirme avec confiance, sur le témoignage de ce qui parait de vous, votre être même. Je ne le vois pas, je le sens, et j'en connais quelque chose indirectement par les effets sentis ou vus; mais je vais plus loin: j'affirme la réalité, encore qu'inaperçue en elle-même. Je crois qu'il y a là autre chose qu'un fantôme, autre chose qu'un phénomène, autre chose qu'une idée : il y a un homme, celui-ci, vous, réellement présent.

Et si j'affirme que vous êtes honnête homme, homme de cœur, où est-ce que je prends cette ferme assurance ? Dans ce que je sais de vous, sans doute ; je connais votre passé, vos façons ordinaires de parler et d'agir ; je vous ai vu à l'œuvre ; je puis dire que je connais votre caractère. C'est bien. Mais si je n'avais pour fon-

der mon assurance que des raisonnements, un doute ne demeurerait-il pas possible? Ne pourrais-jc point à des arguments opposer des arguments, à ce que je sais opposer ce que j'ignore, tout au moins un que sais-je? un peut-être, suffisant pour m'ébranler? N'y a-t-il point dans votre vie certaines apparences contraires à la bonne opinion que j'ai de vous, des circonstances propres à inspirer quelque soupçon, léger, je le veux bien, téméraire, c'est possible, mais enfin un soupçon défavorable? quelque chose qui dément ou semble démentir votre caractère connu? un rien qui donnerait à penser autre chose de vous? ou du moins, dans ces profondeurs de votre ame impénétrables pour moi, un repli, un recoin où se cache peut-être le principe d'une autre façon de sentir, de juger et d'agir que celle que votre ordinaire train de vie m'autorise à vous attribuer comme étant bien vôtre ? Tout cela est possible aux yeux de la raison raisonnante. Et tout cela est impossible parfois aux yeux du cœur. Je puis être tellement sûr de vous que, sauf l'infirmité humaine commune et inévitable, je ne vois point par où je pourrais me défier de vous, et à cette infirmité commune elle-même je fais presque

une exception en votre faveur. D'une telle assurance, je ne saurais prouver en forme le bienfondé : je la sais raisonnable sans être à même d'en produire toutes les raisons. Je ne vois pas à découvert. Je ne vois pas tout. Mais j'ai confiance. C'est le mot, j'ai confiance en vous.

Nous avons déjà plus haut étudié cette confiance : il y faut revenir encore, et en marquer avec une force nouvelle les caractères propres. Je vais au delà de ce qui paraît, et j'affirme ce qui est. J'affirme la qualité morale, bonne, excellente de votre âme, que je ne vois pas. C'est bien plus et bien mieux que la conclusion certaine d'un raisonnement légitime, c'est un contact : je touche votre être et la bonté de votre être, ceci soit dit sans aucun mysticisme ; et malgré l'imperfection de la connaissance proprement dite, malgré l'obscurité nécessairement mêlée à la clarté, j'ai une raisonnable et légitime certitude, à la fois intellectuelle et cordiale, certitude vivante et morale, certitude d'âme^ faite de sentiment, de perception, de raison, et enfin de confiance, de foi. Quand un homme serre la main d'un autre homme de cette manière ineffable qui résume dans un merveilleux raccourci l'estime radicale, l'affection profonde,

la confiance, et cela complet et réciproque, c'est toute l'âme, tout l'être, reconnaissant toute l'àme, tout Fétre, et y adhérant par un acte total où toutes les ressources intellectuelles et morales sont engagées, où toutes les forces de la nature humaine se rencontrent avec un caractère moral achevé. Je ne connais rien qui puisse donner une meilleure idée du rôle de la croyance dans la philosophie première.

C'est l'être qu'il s'agit d'affirmer, l'être que les phénomènes expriment, attestent, révèlent, si l'on veut, sans le dévoiler pourtant. Surtout c'est l'Être pleinement être qu'il faut reconnaître. Celui qui est par soi, qui a assez de soi pour être, et qui, étant l'Être souverainement être, est aussi le Bien souverainement bien. Il est connu : par quoi? par tout ce qui est, car tout ce qui est, est par lui. Son action sentie fait connaître sa présence, son existence, son excellence ; et tout étant effet par rapport à lui, tout ramène à lui parce que tout vient de lui. Très sûr, très légitime, très conforme à la nature et à la raison est Targument simple, facile, qui des effets vus conclut à la cause inaperçue et ainsi la fait connaître indirectement. Voilà donc une connaissance, im-

parfaite, indirecte, mais une connaissance. Il ne faut point perdre cela de Yue. Mais il ne faut pas non plus oublier qu'entre ces effets et cette cause la disproportion est extrême, extrême la distance, en un sens^ bien que la dépendance de ces effets à l'égard de cette cause soit la plus intime qui puisse être ; il ne faut pas oublier que le propre caractère de cet Être par soi, c'est d'être transcendant. Il passe tout. Il passe nos pensées. Il échappe à nos prises. En soi, il est insaisissable, impénétrable, insondable, inscrutable, incompréhensible. Si nous savions tout ce qu'il est, il ne serait plus l'Être vraiment hors de pair, singulier, original, incomparable, unique. II faut que, tout en le connaissant par tout le reste, nous puissions dire en toute vérité que rien ne réussit à le faire connaître, parce que rien ne l'égale, rien ne le vaut. Tout^parle de lui, mais tout est impuissant à dire comme il faut ce qu'il est. Tout lui rend témoignage^ mais rien ne l'exprime suffisamment. Ni son essence ni son excellence ne sont connues comme il convient. Nous savons qu'il est, un peu ce qu'il est, et nous ne savons rien si nous comparons ce savoir à la richesse, à la plénitude absolument inénarrable de cette

essence et excellence absolue. Nous avons la certitude qu'aucune de nos idées ne l'embrasse ; nous sommes convaincus que tout ce que nous disons de mieux de lui est infiniment au-dessous de la réalité. Ainsi nous démentons toutes nos pensées ; à tout ce que nous concevons de lui nous disons : Non, ce n'est pas cela. Nous savons que nous ne savons rien de complet, de suffisant. Cet objet transcendant a des profondeurs inaccessibles d'où il sort de mystérieuses clartés , et jamais nous ne réussissons à percer la vénérable obscurité qui l'enveloppe. Vraiment il nous faut, pour entrer dans le nuage qui le recouvre, avoir confiance, et confiance en qui? en lui. Il nous faut, sur les témoignages qui attestent sa présence et son excellence, affirmer plus que nous ne voyons. En vain, les sens laissés à eux-mêmes sont-ils muets sur lui ; en vain la raison vulgaire et moyenne est-elle étonnée, en vain suscitet-elle des apparences qui lui semblent contraires. 11 faut oser mépriser tout cela. Ce n'est point se passer de la raisou, entendons-le bien, c'est la délivrer des entraves qui la retiennent, c'est la laisser aller, la faire aller jusqu'au bout, et enfin c'esi l:i dépasser elle-même, mais suivant ses

indices encore. La confiance est raisonnable, rien de plus déraisonnable ici que le ma'nque de confiance, mais la confiance, est acte d'ame. L'être reconnaît l'Être, adhère à l'Être. C'est plus que savoir, c'est contact^, sans claire \ue, sans doute^ mais avec une assurance que l'obscurité persistante rend plus méritoire sans la rendre moins ferme.

Ainsi la haute philosophie ne peut se passer de la croyance parce que la croyance est^nécessaire à la pensée^ s'y mêlant nous avons vu comment et ajoutant à la connaissance proprement dite un indispensable surplus. Mais ce surplus n'est pas une arbitraire production de l'esprit, un rêve, un caprice. L'objet de la foi, ce n'est pas ce qu'aucun savoir n'atteint, c'est ce qui passe notr-e savoir. Ce n'est pas ce qui serait irrémédiablement obscur, c'est ce qui, étant parfaitement clair en soi, est voilé à nos yeux. C'est l'Etre qui ne peut être connu tel qu'il est que de lui-même. Il en sort des éclairs et d'obscures clartés. C'est assez pour justifier notre confiance. Refuser son assentiment sous prétexte que l'on ne voit pas assez, c'est se condamner à ne plus rien voir du tout. La lumière suffisante se retire^, les signes exprès-

sifs se brouillent, le témoignage se tait. Avec le peu que l'on voit affirmer au moins qu'il y a plus, qu'il y a mieux, y adhérer par avance, c'est mériter de voir un peu plus. La confiance augmente le savoir et elle permet de le dépasser, nous avons vu comment. Rien de tout cela n'est caprice, rien de tout cela n'est le produit d'un vouloir arbitraire.

Donc, déclarer que dans la philosophie la foi a un rôle intime, ce n'est pas livrer la philosophie aux inspirations, aux impressions de chacun ; car ni la foi n'est sans raison ni elle n'est sans objet. La philosophie ne devient pas un pur état d'esprit, un état d'âme tout subjectif. Croire est bien un acte personnel; mais de même que tout acte moral étant personnel consiste à accepter une loi qui est indépendante de la personne et supérieure à la personne, de même l'acte de foi s'adresse à un objet que la foi ne crée point. Pourquoi l'essence de la confiance serait-elle de ne répondre à rien? L'idée vraie, complète de la confiance n'cst-elle pas plutôt celle d'un mouvement partant d'une âme généreuse pour aller à un objet digne de cette confiance même, à un objet qui inspire, qui motive, qui justifie, qui sou-

tient le mouvement par lequel on va à lui? La philosophie demeure donc capable, comme toute science, d'énoncer des propositions valables pour tous les esprits. Seulement, à la difFérence des autres sciences qui ne sont que sciences, elle prétend énoncer des propositions propres à rallier toutes les âmes ; et c'est par où elle prend une fois de plus un caractère singulier et éminent : distincte de l'art, nous avons vu qu'elle est pourtant un art; distincte de la pratique morale, nous avons vu qu'elle est néanmoins œuvre morale ; distincte de la religion, nous lui reconnaissons une certaine ressemblance avec là rehgion même, puisqu'elle est à certains égards œuvre de foi. Ce n'est point de la foi à la parole de Dieu que nous parlons ici, delà foi surnaturelle ; c'est de la foi dite morale : cette foi entre, peut-on dire, dans l'essence même de la philosophie.

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