‹ La Philosophie et le temps présent (volume 2)Chapitre 25 sur 30 · Bossuet, Logiqu?, III. xviii et xxiii · texte numérisé non relu

Bossuet, Logiqu?, III. xviii et xxiii

gnage d'autrui. Que ce soit un fait, ou que ce soit une idée ou un ensemble d'idées, on affirme, non parce que l'on \oit ou parce que l'on comprend, mais parce que l'on a confiance en la compétence d'autrui et en la véracité d'autrui. Ce que l'on ne voit pas est vu par autrui, ce que l'on ne comprend pas est compris par autrui. On croit parce qu'il y a quelqu'un qui sait. Et comme on a des raisons valables de juger que ce quelqu'un qui sait dit en effet ce qu'il sait, sa véracité jointe à sa compétence donne à sa parole une autorité qui rend parfaitement raisonnable l'adhésion, bien que l'objet lui-même nous échappe. Pour nous qui affirmons il y>a disproportion entre la chose affirmée et notre esprit : car cette chose est par rapport à notre esprit à une distance telle que nous ne pouvons l'atteindre, distance dans l'espace ou dans le temps, ou encore distance tout intellectuelle, notre état d'esprit la mettant hors de notre portée, hors de notre compréhension. De plus il est clair que le témoignage, grâce auquel nous affirmons ce sur quoi nous n'avons pas de prise directe, n'est pas de même nature que l'objet affirmé. Or, pour combler cette lacune ou distance créée par la disproportion entre l'objet et nous^

puis pour remédier à la différence de nature entre le témoignage et Fobjet, qu'avons-nous à notre disposition? la confiance, confiance qui n'est pas déraisonnable, tout au contraire, confiance fondée en raison, confiance dont nous pouvons développer, déduire les raisons. Mais qui dit confiance dit quelque chose qui est siii generis : ce n'est pas la simple somme des raisons, ce n'est même pas le simple résultat de la combinaison des raisons : s'il est vrai que, sans les raisons d'avoir confiance, la confiance n'aurait aucune valeur, il est vrai aussi que^ toutes les raisons étalées, la confiance peut tarder à venir ; la preuve qu'il est légitime d'avoir confiance étant faite, tout n'est pas fait : le propre de la confiance, c'est précisément de ne pouvoir se commander, de ne pas sortir à point nomm.é d'une suite d'arguments comme une conclusion logique, mais de naître du fond de l'âme, d'être acte d'âme, et c'est cela qui lui donne un caractère moral.

De ce que nous venons de' dire il suit que • toute connaissance imparfaite, indirecte n'est point pour cela croyance, mais que là oi\ la connaissance est imparfaite, indirecte, la croyance peut s'y mêler. C'est là seulement que c'est pos-

siblc, et il y a des cas où cela est effectivement. Quand Texistence est connue par une action sentie et par des effets vus sans que la chose en elle-même cesse de demeurer obscure, ce sentiment sans intuition et ce raisonnement qui va des effets à la cause laissent quelque place à la croyance. Ce que je se?is n'a que de l'analogie avec ce qui agit sur moi : le fait proprement connu ne me renseigne qu'indirectement sur la cause agissante. 11 Y exprime : n'est-ce pas dire que d'une certaine manière il atteste ce qu'elle est et lui rend témoignage ? Il y a disproportion entre l'objet en soi et nous, il y a une certaine hétérogénéité entre le témoignage et l'objet, puisque ce que je sens n'est point précisément ce qu'il est, ou plutôt est différent de ce qu'il est, n'ayant que de l'analogie avec ce qu'il est. La caractéristique de la croyance ou de la foi se retrouve donc ici, et quand j'affirme l'objet caché, obscur, c'est que je me fie au témoignage qui l'exprime et en parie. Cette confiance qui me fait entrer sous le voile est raisonnable, sans doute, et tellement naturelle, qu'elle semble n'avoir rien de moral ; et pourtant ne suppose-t-elle pas quelque chose de plus que les raisons par lesquelles elle se justifie^ un acte

. d'âme acceptant la Yérâcité, de qui? de Fauteur même de la nature et de mon esprit, apparemment. Le jour où cette confiance est ébranlée par l'excès de l'analyse, n'est-il pas vrai que les raisons de l'avoir semblent privées de leur efficace?

Ainsi il y a une certaine foi mêlée à la perception même, quand cette perception est ce que je nommais tout à l'heure sentiment sans intuition. „,.J'ajoute que le raisonnement qui va des effets à la cause admet aussi, pour le parachever, la croyance et la foi.

La conclusion d'un raisonnement est connaissance, car c^est bien de l'intérieur de la chose même que la raison d'affirmer est tirée. Mais si les effets sont tellement distants de la cause qu'ils n'ont plus avec elle qu'une lointaine analogie, quelle idée défectueuse n'en donneront-ils pas! Ils feront connaître qu'elle est, ils feront connaître ce^^'elle est, mais tout juste autant qu'il faut pour qu'elle soit dite cause de ceci ou de cela. Et pourtant on dit avec raison qu'ils sout expressif s, sujuificatifs, suggestifs aussi. Oui, mais pour qui a la force de les dépasser en suivant la voie qu'ils indiquent. 11 faut aller dans la direction tracée, aller plus avant, aller hardiment, aller jusque sous le voile,

comme je disais tout à Fheure. On se sert de ce qui est expressif, significatif, suggestif pour découvrir ce qui est caché. Donc on ne s'en tient pas à l'extérieur, au signe, à l'indice. Ya-t-on plus loin par la seule \ertu d'un argument? Non pas. On va plus loin comme, à la vue d'un homme qui paraît sincère/ vrai, sûr, et bon, profond, généreux, on affirme ces qualités morales qu'on ne voit pas. Les signes expressifs révèlent ce que d'une certaine manière ils recouvrent. On a bien raison d'aller avec leur aide sous le voile ; et que cette révélation nous réserve de joies vivifiantes et de splendeurs inouïes! Mais qui oserait dire que cette foi en la vertu d'un homme n'est que le pur et simple équivalent des raisons de se fier? 11 y a bien plus et bien mieux dans le fond qui ne paraît pas que dans les signes qui engagent à y pénétrer, et la confiance qui y fait pénétrer est elle-même comme inspirée par un souffle secret venant de ce fond. Tels sont les mystères de Tame humaine ; et voilà comment et pourquoi i] est vrai de dire que môme là où un raisonnement fait connaître une cause par ses effets, la croyance et la fui peuvent se mêler à cette connaissance et y ajouter un surplus, un surcroît

que la raison approuve sans en être l'origine.

Il y a donc croyance, non seulement quand il y a affirmation d'un fait ou d'une idée d'après un témoignage proprement dit, mais encore lorsqu'il y a affirmation d'un être d'après une action sentie et d'une cause d'après des effets vus, si l'objet est de telle nature qu'il demeure en partie caché et obscur, et que ce que l'on en voit étant insuffisant à le faire connaître en lui-même, on affirme de lui plus que l'on n'en sait proprement, on affirme comme sur un témoignage, et avec une confiance qui, même quand elle est naturelle, est implicitement morale.

Je dirais volontiers que ce qui paraît de l'objet, ce sont des rayons mêlés d'ombre, venant d'une région supérieure où l'on ne peut entrer sans un certain courage et où une fois entré on aura une certitude sans vue claire. Je dirais aussi, reprenant une métaphore qui s'est déjà présentée d'elle-même plusieurs fois, que l'objet est derrière un voile. Il se fait assez sentir pour qu'on puisse, pour qu'on doive affirmer qu'il est là : c'est donc faire une chose raisonnable que d'affirmer sa présence ; mais comme cette présence est invisible, il faut, pour l'affirmer, vaincre une

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certaine résistance qui vient des sens et de la raison moyenne accoutumée à de faciles clartés ; puis cette confiance, qui affirme l'objet invisiblement présent sous le voile, permet de soulever quelque peu le voile même et d'entrer dans la région secrète qu'il recouvre : réussit- on alors à voir en plein? Non, on entrevoit, on touche plutôt qu'on ne voit, et l'on a une assurance complète sans claire ni parfaite vision.

Les deux sortes de croyances dont nous venons d'étudier les caractères se retrouvent en métaphysique.

D'abord; il y a des idées morales et religieuses qui précèdent toute philosophie ; il y a des solutions primitives de ce qui sera plus tard questions morales et religieuses : solutions antérieures à toute recherche, à toute réflexion. Nul philosophe n'invente .de vérité morale et religieuse ; je dirai même que nul philosophe n'en découvre, comme le savant découvre les vérités mathématiques ou physiques. Ce que les philosophes découvrent dans Tordre des vérités morales et religieuses, ce sont les raisons de les admettre et leur conîurmité avec la raison ; c'est une façon plus nette de

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les exprimer ou plus profonde et plus pure de les conceYoir ; ce sont des suites inaperçues qui en découlent ; eiifm ce sont entre elles des liens, des rapports encore inconnus, et un certain enchaînement qui les réduit en système. Il faut dire aussi que dans l'ordre moral et religieux il y a des crises et des révolutions, dont la philosophie d'ailleurs est fort loin d'être l'unique ni môme la principale cause. Mais, s'il est vrai que ces révolutions peuvent amener d'importantes nouveautés, si l'une d'entre elles, le christianisme, a créé dans le monde un ordre sans précédent, néanmoins il est vrai aussi que les vérités primordiales sans lesquelles l'homme ne saurait vivre ne manquent jamais complètement. Ni les secousses brusques ne les rendent à l'humanité, ni le progrès de la philosophie ne les produit. Tout homme les respire dans l'air ambiant et en vit ; tout homme qui pense les trouve autour.de soi. La science peut en être tardive, mais la présence et l'influence en est incessante, vieille comme le monde, destinée à durer autant que le monde. C'est un des éléments de la société humaine, et l'un des plus nécessaires ; disons même, c'est un des principes vitaux qui l'animent et la maintien-

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nont. Qu'on appelle cela, si l'on veut, la tradition. Sans cette tradition, il n'y aurait plus d'humanité. Une collection d'êtres semblables, rapprochés par des besoins communs, une troupe, une agglomération, ce n'est pas l'humanité.

Le philosophe est un homme. Le rappeler n'est pas chose aussi vaine qu'il le semble. Si le philosophe est un homme, il ne doit pas, pour philosopher, se mettre en dehors de l'humanité. C'est dire qu'il ne doit point faire fi de la tradition, ni regarder comme non avenu ce que le témoignage des autres hommes apporte jusqu'à lui d'idées morales et religieuses. Ne suffit-il pas d'envisager les mots dont se compose le langage humain pour reconnaître qu'il y a tout un trésor d'idées transmises à l'enfant avec la parole, par la parole ; en sorte que l'enfant, homme imparfait et commencé, reçoit sans cesse de l'homme fait la raison enfermée dans les mots ' ?

Que le philosophe ne fasse donc pas tout commencer à sa propre réflexion, qu'il ne soit point un solipse, selon le mot de Leibniz. Je ne conseille ici ni ce qu'on a appelé le traditionalisme ni

1. Gratry, Comiaissance de Vàmn, livre II, et Méditations inédites, VI, la Parole.

aucune sorte de fidéisme. Je dis avec Bossuet que « croire une doctrine plutôt qu'une autre, par la seule autorité des hommes, c'est s'exposer à l'erreur. L'autorité humaine peut donc induire à une doctrine, mais non pas convaincre l'esprit ^ >:> Ce que je rappelle, c'est que le mépris de toute tradition philosophique n'est pas moins dangereux que l'attachement aveugle à des doctrines philosophiques reçues. Surtout le mépris de la tradition humaine est périlleux. Se souvenir, quand on s:, met à penser, qu'on n'est pas le premier qui pense, se souvenir surtout qu'avant les philosophes et d'une certaine manière au-dessus d'eux il y a l'humanité, c'est tout simplement un devoir. Or, dans ce respect de la tradition (même en dehors de toute religion positive), il y a un élément de foi- Si je considérais la tradition religieuse comme telle^ singulièrement le christianisme, je trouverais une autre sorte de foi : ce n'est plus une autorité humaine, c'est une autorité divine que \^ fidèle reconnaît; ce qu'il met audessus des philosophes, ce n'est plus seulement l'humanité, c'est la parole même de Hieu. Com-

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