LA DISCUSSION PHILOSOPHIQUE
La discussion est essentielle à la philosophie. Philosopher, c'est chercher à se rendre raison des choses, à les expliquer, à n'affirmer qu'à bon escient, avec réflexion, après examen, sur preuves. Toute investigation philosophique est une sorte de discussion intérieure. Discuter avec autrui, instituer ce que Ton nomme proprement une discussion, c'est opérer à plusieurs ce contrôle, ce discernement, cette critique que toute philosophie suppose. Mais tâchons de nous faire une idée très nette et très exacte de la nature de la discussion.
Discuter^ selon l'étymologie du mot, c'est remuer en tous sens, agiter, secouer. Qu'une idée soit l'objet d'une discussion entre deux hommes, elle sera comme tirée en deux sens
contraires. Si ces deux hommes étaient du même avis, ils ne discuteraient pas, c'est clair. Qui dit discussion dit séparation, division, mouvement. Mais il faut ajouter que, si l'on discute, c'est pour arriver à être du même avis. La discussion suppose une séparation, mais a pour but un rapprochement. Elle est division, mais a en vue Tunion. Elle est mouvement, mais c'est la fixité qui en est la raison et le terme. Il y a plus. Si dès le début il n'y avait rien sur quoi l'on fût du même avis, la discussion ne serait pas possible. Non seulement donc c'est pour s'accorder à la fin que l'on discute, mais pour discuter on a un point au moins sur lequel il y a accord préalable. En toute dispute on cherche un terrain commun où finalement on se repose, mais déjà pour se combattre l'on a un terrain commun, et, si on ne l'a pas, on le cherche.
Ainsi la discussion suppose : 1° quelque chose qui étant vrai indépendamment des vues de chacune des deux parties, puisse les dominer et par cela même les accorder ; 2° quelque chose qui des le début soit en dehors de la discussion et par cela même la rende possible.
Considérons ce qui dans une controverse ou
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dispute philosophique est, d'un commun accord, tacite ou exphcite^ placé en dehors de la discussion, et qui partant fournit un terrain commun où l'on se rencontre d'abord et sur lequel on prend pied pour discuter. Nous trouverons que cela varie selon les cas. Il est clair que le terrain commun n'est pas le même avec tous les esprits. 11 est clair aussi qu'à certaines époques il y a un plus grand nombre de points communs préalablement reconnus comme tels^, à d'autres il y en a moins. Ou ce sont certaines vérités morales et religieuses auxquelles on adhère en commun, quelle que soit l'ardeur des controverses sur les idées adjacentes. Ou ce sont certains principes spéculatifs et comme une technique philosophique que l'on ne songe pas à contester. Supposez le nombre des points communs aussi réduit que possible, et c'(;st le cas à l'heure présente : il faudra bien, si une discussion a lieu, que l'on s'entende sur quelque chose avant de discuter. Cette remarque, qui semble élémentaire, a une grande importance. Nous le verrons plus loin.
L'art de discuter est difficile et rare. Presque toutes les discussions sont sans intérêt et sans
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utilité. C'est que l'on y manque d'attention, de sincérité et de sérieux.
L'inattention est prodigieuse. On est inattentif aux paroles et aux idées d'autrui, on l'est aux siennes propres : on n'en détermine pas le sens, on n'en mesure pas la portée. Tout demeure Yague : on ne sait ni ce que l'on demande ni ce que l'on a. Ne sachant pas non plus ce que Ycut autrui, ce qu'il accorde, ce qu'il réclame, on n'ajuste point la réponse à la question, et les thèses se juxtaposent sans s'opposer. Comment espérer que les idées se rapprochent? On ne voit point par où elles se repoussent. Il n'y a en tout cela que des heurts confus et une mêlée dont la signification est nulle. Nul aussi sera le résultat..
La sincérité ne manque pas moins que l'attention : j'entends la parfaite sincérité. Je ne dis pas que l'on n'ait point de loyauté, je ne dis pas que l'on soit de mauvaise foi; niais est-on pleinement sincère avec soi-même et avec autrui, quand on se dissimule à soi et à autrui les côtés défectueux de ses propres idées et qu'en celles d'autrui on a comme un parti pris de chercher avant tout le point faible? Est-on sincère, au sens rigoureux du mot, quand on est moins préoccupé de la
vérité des choses et de la valeur des raisons que du succès de la lutte? On sonere surtout à voir et
à faire voir que l'autre a tort, et que soi-même on a raison. La discussion tourne au plaidoyer. On est un avocat.
Enfin le sérieux fait défaut trop souvent. J'appellerais vraiment sérieuse une recherche en commun de ce qu'il faut admettre sur le point en question, un examen consciencieux des raisons de dire oui et de dire non^ un combat où l'on aurait en vue la victoire de la raison, la conquête de ta vérité ; m.ais si nous n'avons qu'une joute ou un tournoi, s'il s'agit non de savoir où est le vrai, mais qui des disputeurs est le plus habile, où est ici le sérieux?
En notre temps surtout il importe de discuter comme il faut, car la discussion est devenue une nécessité de premier ordre. On peut regretter que l'état des esprits soit tel que les choses incontestées jusqu'à l'heure présente soient maintenant mises en question. On peut redouter le danger^ la tentation pour les esprits faibles ou mal préparés. Mais les gémissements et les lamentations n'y feront rien. A quoi bon se plaindre de cette universelle passion de discuter? Mieux vaut ap-
prendre l'art de la discussion. Si vous êtes un penseur, laquelle de yos pensées pourrez-\ous conserver dans une calme région où jamais elle ne reçoive de secousse? Quand jamais un doute réel n'ébranlerait vos convictions, convictions d'homme et de chrétien (chose rare, mais qui existe), empécherez-vous le vent qui souffle de toutes parts d'agiter votre esprit, de l'effleurer au moins? Et dès que vous entrerez en relation avec les autres esprits^ laquelle de ces convictions ne verrez-vous pas remuée par l'objection? La discussion sera inévitable. Ne reculez pas. Sérieuse, sincère, la discussion est, croyons-le, un remède à l'instabilité même et à la division dont nous souffrons aujourd'hui. On touche à tout avec une incroyable légèreté, avec une audace efl'royable, et en même temps on a peur de la discussion. On a peur de l'examen attentif et diligent, de l'enquête méthodique et laborieuse; on a peur du salutaire mouvement de la discussion. On a peur pour sa tranquillité, on a peur pour les idées auxquelles on est attaché. On a peur de ceci, peur de cela^ et cette peur jointe à cette audace entretient une anarchie sans nom. Les paradoxes s'étalent, les vérités sont tapies ilans l'ombre.
Discutez donc et les paradoxes et les vérités, on verra ce que celles-ci et ceux-là valent. Instituez un débat sérieux selon les règles de l'art de conférer, sans autre peur que de manquer à la vérité et de manquer la vérité. Puisque c'est une nécessité aujourd'hui de toucher à tout, touchez à tout, mais avec des mains respectueuses, délicates, savantes. Produisez au grand jour vos raisons, maniez-les, faites-les manier par autrui. La discussion, bien conduite, préparera le rapprochement des esprits si étrangement divisés.
Il y a des règles inviolables à observer en toute exposition et discussion, écrite ou parlée.
D'abord il faut réduire à leur expression la ^lus nette et les principes et ses principes. Je veux dire qu'il faut marquer avec une rigoureuse précision ce qui est exigé par la droite raison, ce que l'on se trouve en droit d'imposé?- au nom de la raison ; puis il faut marquer avec non moins de précision ce que l'on admet soi-même comme bien établi, comme postulat, sans le donner comme vérité universelle et primitive, ce que l'on se borne à proposer avec jane assurance très ferme mais modeste.
Il faut ensuite s'appliquer à bien comprendre et à bien interpréter la pensée d'autrui.
De cette manière on saura de quelle sorte est la discussion qui commence, de quel poinl de Yue l'on prétend discuter ; si le débat porte sur la valeur de l'explication et de la preuve ou sur le fond des choses ; sur la vérité spéculative ou sur la vérité morale ; sur la raison du fait ou sur le fait même ; sur la certitude philosophique ou sur la certitude humaine. Quelle imprudence de s'engager dans une dispute sans avoir déterminé tout cela! On ne tarde pas à s'échauffer, on en vient vite à se faire violence, intellectuellement, et l'on ne sait pas au juste ce qui est en cause !
Grâce aux règles que je viens de rappeler, sagement observées, on aura encore l'avantage de savoir ce qui de part et d'autre est mis hors de question et tenu au-dessus du débat, ce que chacun, en commençant, prend pour accordé. Tout cela est élémentaire : ne sont-ce pas au fond de simples précautions de bon sens? mais que tout cela est facilement oublié, négligé, méconnu! Ce travail préparatoire restreint et précise le débat, ce qui est indispensable ; c'est une recherche du terrain commun, des points communs, entre
gens qui d^ailleurs ont des \ues opposées ; c'est une entente préalable nécessaire pour prévenir les malentendus, diminuer les occasions de querelles, assurer la marche.
Maintenant considérons le cas où la discussion porte sur ce qui est fondamental. Allons à l'extrême : vous avez affaire à un hardi négateur ou à un hardi sceptique, rien ne tient sous sa critique, tout est ruiné, ou ébranlé ; le sol même se dérobe sous les pas. Qu'y aura-t-il entre vous et lui de commun ? Sur quoi serez-vous d accord en commençant?
Je dis qu'ici même il y a des points sur lesquels tout le monde s'accorde ou doit s'accorder.
Il est manifeste que ce ne sera pas un système, ni une théorie, ni une définition dogmatique quelconque. Que sera-ce donc?
Il y a aujourd'hui une mollesse d'esprit qui fait craindre de dire à un penseur : Vous avez tort ; ^ous n'accordez pas cela, vous devez l'accorder.
On traite les pensées des autres comme si elles se valaient toutes, les jugements des autres comme s'il n'y avait pas jugement et jugement. Il y a pourtant des jugements qui comptent et des jugements qui ne comptent pas. Ce que pensent les
fous est non avenu. Ce que disent les esprits faibles, les esprits faux, les esprits légers, n'a pas de valeur. Les éloges d'un sot font-ils plaisir aux gens sensés, et s'en tiennent-ils honorés? Comme les yeux malades ou faibles sont mauvais juges en fait de couleurs, de même en fait d'idées les cerveaux malades ou débiles. Et de même que les gens les mieux portants peuvent faire et font de faux pas que les autres voient et constatent sans leur faire injure, de même de vigoureux esprits peuvent broncher, et dévier, et errer : pourquoi craindre de le voir et, le voyant, de le dire? Les gens qui ont bonne vue peuvent mal voir ici ou là : de même les esprits pénétrants : pourquoi craindre de voir et de dire qu'alors ils ne voient pas ?
Dans une discussion, c'est le droit de chacun de dire à l'autre s'il y a lieu, poliment, mais nettement : Voilà un point sur lequel votre négation ne compte pas ; votre jugement ici n'est pas sain ; vous ne voyez pas : eh bien ! vous avez tort de ne pas voir.
Or ceci n'est pas laissé à la fantaisie de chacun. Il y a une règle, un canon. Dans la mêlée des idées, on peut ne pas bien discerner ces points
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fixes sur lesquels il doit y avoir accord puisque le désaccord serait défaut d'intelligence ou défaut de bonne volonté. Le moyen de les reconnaître, c'est d'examiner avec calme et fermeté si ce que vous dites à votre interlocuteur ou ce qu'il vous dit que c'est un tort de ne pas voir, rentre^ oui ou non, dans l'une des catégories que voici :
r Respect des faits.
2" Respect des principes évidents de soi.
3" Amour de la vérité.
4'' Reconnaissance de l'excellence de la moralité, de l'honnêteté morale.
Ce sont ces quatre points sur lesquels il doit y avoir accord, toujours, partout, la discussion eûtelle pour objet ce qu'il y a de plus fondamental et la critique négative ou sceptique s'étendît-elle à tout. Ce cas extrême ne fait pas exception, et, s'il faisait exception, la discussion précisément y serait impossible.
Reprenons et précisons.
1° En toute discussion, on a le droit de dire à son interlocuteur : Vous arrêtez-vous devant un fait certain? Vous engagez-vous à vous arrêter toujours devant un fait certain ?
Vous me dites : Le fait n'est pas certain. Soit.
Je recommencerai l'exposition. Je procéderai de nouveau à la constatation du fait. Nous allons tout refaire, et avec une attention plus vigilante, plus minutieuse. Mais enfin le voici, ce fait. Le reconnaissez-vous ?
Non, dites-vous encore, bien qu'il soit clairement exposé, parfaitement constaté, positivement établi. Ou vous ne le voyez pas, ou vous ne voulez pas le voir. Si vous ne voulez pas le voir, vos négations ne comptent pas. Vous ne comptez pas vous-même. Vous méprisez de propos délibéré les faits, parce que vous leur préférez vos rêves : ce n'est pas admissible, ce n'est pas tolérable. Si vous ne voyez pas, que dirai-je? Tant pis pour vous,. non point tant pis pour le fait. Vous avez les yeux malades, mauvais. Je vous plains. Je puis vous excuser, car c'est peut-être la suite d'une mauvaise éducation, d'influences que vous avez subies, que sais-je? Je vous souhaite, je tâcherai de vous procurer, si cela est en moi, un traitement qui vous guérisse, mais en ce moment nous discutons, et ici votre jugement ne co^upte pas. Il n'y a qu'à passer outre. Ainsi fait-on en sciences.
Voilà certes un premier point sur lequel l'accord
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préalable existe, doit exister toujours, dans ce que nous avons appelé le cas extrême aussi bien qu'ailleurs. Un homme qui ne sait ni voir les^faits ni les respecter, c'est un discoureur^ doublé d'un sophiste^ alors que ce n'est pas impuissance seulement, mais manque d'honnêteté intellectuelle. 11 ne fait pas œuvre de penseur, œuvre de philosophe.
2° Vous arrêtez-vous au m,oins devant la contradiction évidente?
Vous ne voyez pas. Je recommencerai l'exposition. Maintenant c'est manifeste : ceci est avec cela en contradiction frappante. Vous persistez à ne pas voir, vous allez, vous allez comme si vous ne voyiez pas. Que vous dirai-je? Je vous dirai que vous avez tort d'aller, que vous avez tort de ne pas voir. Je le puis évidemment, évidemment j'en ai le droit, j'en ai le devoir. Autrement ne parlons pjiis de discussion, ni de philosophie, ni de pensée.
Que vous vous obstiniez, et que ce soit impuissance ou mauvaise volonté ; et surtout que ce ne soit plus une fois, et comme en passant, mais que ce soit chez vous une habitude intellectuelle, un parti pris, et (j^ia vous fassiez enfin profession de
ne point vous arrêter devant la contradiction évidente : quelle dénomination vous conviendra, et comment mériterez-vous que je vous qualifie, vous et votre conduite? C'est une conduite extravagante, absurde. Yous êtes véritablement, littéralement insensé. Comme tout à Theure, je vous plains et puis vous excuser. Mais enfin je condamne les assertions d'un homme condamné à l'absurde. C'est donc fmi. Il n'y a pas de discussion possible avec vous. Yous vous moquez de la raison : je me moque de vos raisons.
3° Cherchez-vous le vrai? Admettez-vous, par conséquent, que toutes les assertions ne sont pas égales? que tel usage de l'esprit vaut mieux que tel autre? que savoir, je dis savoir, je ne dis pas rêver, jouer avec les idées et les mots, que savoir est beau, noble, bon, précieux en soi et par soi, sans regarder aux suites, aux avantages possibles, mais en ne considérant que l'acte même et la pure jouissance qui y est attachée?
Si manifestement vous agissez comme si vous ne cherchiez pas le vrai, si vos démarches intellectuelles trahissent visiblement ce mépris du vrai, je dois vous mépriser, vous et vos discours. ■Averti que vous allez contre le vrai, vous allez
quand même, vous persistez. Ce que vous dites ne compte plus. Et si c'est chez vous une habitude et un système, et que vous le déclariez et en fassiez gloire, que dire de vous, et comment vous qualifier?
Tout vous est égal, dites-vous. Entre cette pensée et cette pensée vous ne faites, du point de vue du vrai, aucune différence. Ce point de vue n'existe pas pour vous. Donc, philosophiquement, vous n'existez pas pour moi. Vous ne comptez pas. Ce que vous dites est non avenu. Soyez ce que vous voudrez : soyez maçon, comme dit le poète, soyez comédien, soyez joueur de flûte, mais ne vous mêlez pas de philosophie. Vous êtes un sophiste. C'est le nom propre qui vous convient. Au moment où vous parlez en sophiste, je signale la chose, et je passe.
4° Enfin, admettez-vous qu'un certain usage de la vie vaut mieux qu'un autre? Reconnaissezvous, oui ou non, l'excellence de la moralité, de l'honnêteté morale?
La question si nette vous embarrasse. Vous dites que vous ne trouvez pas cela si ferme, si solide. Sans me répondre non, vous me faites des analyses du bien et du mal moral qui suppriment
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entre ces deux termes toute différence foncière ; donc il n'y a point de différence radicale pour vous entre être bon et être mauvais moralement parlant; donc, si vous êtes logique, vous n'êtes pas sincèrement décidé à vous arrêter devant la loi morale; je dis sincèrement, je ne dis point par timidité, par politique, par routine; vous n'êtes pas résolu en votre âme et conscience à dire : Mes explications me séduisent, mais si je vois clairement qu'elles détruisent la moralité, j^y renonce. Vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas dire cela : eh bien, je vous plains, je puis trouver à votre erreur, à votre faute des circonstances atténuantes, mais je condamne votre assertion. Je n'ai pas ici à juger la personne; je juge le philosophe, et je le condamne. Si vos démarches intellectuelles trahissent cette atrophie de la conscience, si elles font deviner que vous n'êtes pas résolu à mettre l'honnêteté morale au-dessus de tout, je m'inquiète; mais je sais tout ce que les entraînements de la dialectique ont de puissant et de subtil tout à la fois, et sans cesser de dire que vos assertions sont fausses, je m'abstiens de les qualifier du point de vue moral. Si vous les érigez en principes, si, dans cette discussion fondamen-
taie que nous avons en vue, vous déclarez que pour vous l'honnêteté morale ne compte pas : que vous dirai-je, enfm, sinon que c'est vous qui ne comptez pas? Ne jugez-vous donc point, vous qui vous dites philosophe, qu'au moins la sincérité vaut mieux que son contraire? Si vous osez dire que non, vous êtes sans conscience. Toute discussion, dès lors, serait inutile, et impossible.
J'ai poussé les choses à l'extrême. La négation ou le doute allant jusqu'à un cynisme brutal, la franchise de la réponse a aussi sa brutalité. Ces suppositions extrêmes montrent avec une violente clarté ce qui est le droit et le devoir du penseur. Il a le droit, il a le devoir d'écarter comme ne comptant pas, les phraseurs, les extravagants, les sophistes, les gens sans conscience.
Il a le droit, il a le devoir, d'écarter dans le cours de la discussion comme non avenu ce qui n'est que phrase, ou absurdité, ou sophisme^ ou mépris de l'honnêteté.
Il a le droit de réclamer d'autrui, parce qu'il a le devoir d'observer lui-même ces quatre choses : le respect des faits, le respect de la raison, l'amour de la vérité, l'estime de l'honnêteté.
Il y a donc quatre points au moins qui sont en
dehors et au-dessus de tout débat; quatre points sur lesquels tout le monde doit s'entendre ; quatre points communs et fixes : vérités simples qu'au plus obstiné négateur, au plus audacieux sceptique j'ai le droit d'opposer; car ce n'est pas un système, ce n'est pas une théorie, ce n'est pas une définition dogmatique ; c'est ce que tous les hommes peuvent et doivent accorder, tant c'est inhérent à la raison et à la conscience humaine.
Voilà ce qui est préétabli, ce qui est avant toute discussion ; et en approfondissant la nature même de la discussion, en concevant la discussion poussée jusqu'à ces limites extrêmes, nous avons fait apparaître dans une plus vive lumière ces vérités communes sans lesquelles toute discussion est impossible. Très divisés sont les esprits^, mais on n'en est pas réduit à dire partout et toujours : C'est mon opinion ; voilà le point de vue sous lequel je considère les choses; je ne crois pas d'ailleurs que cette opinion soit meilleure qu'une autre. On est en état de dire : Ceci est vrai, et : Cela est faux. Il y a quatre points au moins sur lesquels affirmer avec assurance est possible, et ce n'est point arrogante confiance en soi ; quatre points au moins sur lesquels condamner les assertions contraires
est possible, et ce n'est point insolent mépris d'autrui. Otez cela, et c'est toute \érité qui est l'objet du plus profond mépris. Ce n'est point mépriser les hommes que de voir et de dire que le mépris de la vérité les rend méprisables. Si toute pensée vaut toute pensée, si rien n'est vrai ni faux, qu'est-ce donc que la pensée? C'en est fait d'elle, et de la dignité humaine. Tenons de toutes nos forces à ces quatre points qu'aucun esprit bien né, sérieux, droit et honnetC;, qu'aucun esprit digne d'être nommé esprit ne peut contester. Quand tout serait livré aux disputes des hommes, quand tout serait mouvant, cela du moins serait lixe, et autour de ces points fixes la certitude se raffermirait, la philosophie se reformerait.