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CHAPITRE XVI

LES l'OlNTS FIXES EN PDILOSOPHIE

La discussion ne nous apparaît plus comme un universel dissolvant. Du moment que, tout fût-il mis en doute, quatre propositions demeurent qui ne peuvent être renversées ou seulement ébranlées sans folie et sans faute, la discussion, bien conduite, avec méthode^ et aussi avec une franche allure et une honnête liberté, devient un moyen d'établir d'autres propositions dont il y aura lieu de dire comme des premières qu'elles sont valables pour tous les esprits.

D'abord il convient de rappeler que la diversité des jugements sur une même chose ne vient pas toujours de ce qu'il est impossible de voir cette chose ou de ce qu'elle serait une chimère. Un objet réel, vivant, proposé à un contemplateur

vivant, ne sera jamais saisi tout entier^ et à deux moments différents il apparaîtra sous des aspects différents aussi. Plusieurs contemplateurs en auront à leur tour des vues différentes les unes des autres. Cette diversité n'est pas nécessairement erreur. La face d'un être vivant, assez nettement, assez exactement connue pour être partout et toujours reconnue, offre néanmoins au regard une incessante variété, et plus les traits d'une personne aimée^ par exemple, nous sont familiers, plus l'idée que nous en avons est une idée riche, complexe, souple et mobile. Semblablement un texte de quelque grand écrivain, latin ou grec, par exemple : si nous le comprenons bien, nous avons de ce qu'il signifie une idée qui ne varie pas ; mais chaque fois que nous le relisons, nous trouvons au sein de cette unité fixe une sorte- d'infinité mobile qui nous enchante; nous n'épuiserons jamais ce texte, nous ne découvrirons jamais tout ce qu'il recèle, nous aurons toujours quelque chose à voir que nous n'avions pas vu encore, et ainsi cette page si précise et en même temps si riche, c'est pour nous une chose toujours ancienne et toujours nouvelle. Montronsla à plusieurs personnes : la signification précise,

certaine, sera la même pour tous, j'entends pour tous ceux qui ont la compétence requise ; tous s'entendront ou devront s'entendre sur ce sens^ et de ce qui s'en écarte on aura le droit de dire que c'est contre-sens ou faux sens. Mais tous rendrontiis de même cette même page, et n'y aura-t-il qu'une seule manière acceptable, valable de la rendre? Non assurément. Dans l'ordre abstrait il peut y avoir uniformité de vue et immobilité. D une vérité scientifique, d'un principe juridique il n'y a qu'une seule formule qui soit la bonne, car il n'y a qu'une manière de voir et de dire exacte ; mais quand on considère ce qui est vivant, la complexité et la richesse de l'objet demandent une vue souple en quelque sorte, et pour être exact il faut rendre fidèlement : or cette fidélité n'a pas l'uniformiC rigueur d'un calque, elle est interprétation vivante d'un objet vivant^, donc souple elle-même et heureusement mobile.

Cette remarque faite, il faut noter de plus qu'en philosophie la diversité des jugements sur une même chose n'a pas toujours le caractère grave ni la grande portée que l'on serait tenté de supposer.

La philosophie est avant tout recherche de la raijon des choses, essai d'explication raisonnée

des faits, aspiration à la lumière intellectuelle réfléchie. Aristote distinguait ce qu'il nommait avec une expressive concision zb ozl et rb diâriy le que et le pourquoi, le fait ou l'existence, et la raison, la cause, par où l'existence s'explique. C'est l'office propre de la philosophie de chercher, par l'étude, par l'examen, par la discussion, par la spéculation, cette lumière qui satisfasse l'esprit. Or, l'essai d'explication peut échouer, et les choses à expliquer subsistent néanmoins. Les raisons des faits peuvent se dérober au regard malgré les plus obstinés efforts, et les faits demeurent. Les causes peuvent n'être pas aperçues, et l'existence reste certaine. En dépit de l'insuffisance de toutes les théories philosophiques, il peut y avoir et il y a des certitudes raisonnables, quoique non raisonnées philosophiquement. Avant le philosophe il y ai l'homme. Il n'y a paint de science sans certitude, mais il y a certitude sans science, et si cela n'était pas, nulle science ne se ferait. Des assertions très sohdes peuvent n'être pas lumineuses, surtout de cette lumière réfléchie qui est celle de la science et de la philosophie. Il y a des certitudes humaines qui précèdent tout usage philosophique de la raison. Ces certitudes, la philosophie en

cherche les caractères, les conditions, les lois, les fondements, la formation et, si Ton veut, la cjeiièse; mais si elle travaille à les expliquer, à en rendre raison, elle ne les crée pas.

Voilà donc quelque chose de préexistant à la diversité des opinions philosophiques , et voilà quelque chose de fixe.

Ajoutons que la recherche de la lumière philosophique peut avoir lieu de deux façons. Ou l'on considère les choses d'une -manière toute spéculative, ou on les envisage d'un point de vue moral et religieux.

Dans le premier cas, les divergences même les plus importantes sur les vérités spéculativement prises laissent subsister l'accord sur les vérités morales et religieuses en tant que telles. Je suis bien loin de dire que ces divergences soient indifférentes et qu'en cet ordre il n'y ait rien de vrai, rien de faux, rien d'établi, rien de décidément ruiné. Je dis que plusieurs esprits entendant de façons différentes la recherche savante, rexphcation, la manière de développer les raisons des choses, ces esprits donc se combattant dans cet ordre tout intellectuel, et la diversité des opinions étant extrême, ces mêmes esprits

ne laissent pas que de se réunir dans l'affirmation des mêmes vérités morales et religieuses : ils acceptent certaines solutions communes des questions morales et religieuses indépendamment des questions d'ordre tout spéculatif auxquelles ces objets peuvent donner lieu. Ainsi la théorie de la matière et de la forme ^ ou celle des idées innées^ ou celle des monades peuvent avoir des partisans et des adversaires également convaincus de la spiritualité de Fâme, de l'obligation morale et de l'existence de Dieu, également décidés à maintenir dans leur philosophie ces fondamentales affirmations. On a même vu des esprits qui n'étaient pourtant point vulgaires admettre des théories qui logiquement eussent eu des conséquences contraires à ces convictions, ne point voir ces conséquences, et continuer d'avoir ces convictions, non point seulement comme hommes, mais comme philosophes, donnant place aux objets qu'elles affirment dans leur philosophie. Ainsi les théories dont on dispute planent au-dessus des solutions humaines, même des solutions philosophiques de certaines questions morales et religieuses. Peut-être serait-il plus juste de dire que ce sont plutôt ces solu-

tions qui planent au-dessus de la région tumultueuse des discussions d'ordre spéculatif. Quoi qu'il en soit, la diversité des opinions n'atteint pas ici les parties vitales , et tant qu'elle les épargne, on ne peut accuser la philosophie de n'avoir de puissance que pour diviser les esprits : par ce qui importe le plus elle les rapproche ou tout au moins leur permet de se rapprocher.

Mais, si la philosophie porte son examen sur les certitudes humaines elles-mêmes en tant que telles, et elle le fait; si elle devient ainsi recherche non plus de la lumière réfléchie seule, mais de la certitude, que trouve-t-elle alors de préexistant, de préalablement certain, de fixe par conséquent? Rien, ce semble. C'est la certitude même qui est mise en question.

Il y a ici un malentendu. L'examen porte sur la certitude même, c'est vrai; mais tout examen est un travail de réflexion : si ce travail ne présuppose pas ici une certitude précise reconnue telle, il présuppose du moins l'esprit, Tame, avec telles ou telles dispositions et ressources, et c'est V avoir naturel de l'âme et de l'esprit que cette certitude humaine dont nous parlions tout à l'heure; tout esprit qui s'entend lui-même, toute âme qui sait

.se scruter, se pénétrer et se reconnaître, découvre en ses replis intimes cette possession naturelle, la reconnaît, ou trouve des indications qui la lui font bientôt reconnaître.

La philosophie nous apparaît maintenant comme le fruit et l'expression, dans l'ordre de la pensée, dans l'ordre rationnel, de tout un état intellectuel et moral, soit de la société, soit de l'individu. Mais n'est-ce pas précisément ce qui la condamne à une irrémédiable diversité et instabihté? Je voudrais montrer que c'est tout le contraire qui a lieu : nous tenons ce qui explique comment il y a chez elle un principe de stabilité et d'unité.

Le caractère d'un homme, d'une époque, d'une race, d'une nation, se reflète dans la philosophie de cette nation, de cette race, de cette époque, de cet homme. Je nomme caractère ce qui. dans la langue grecque était l'ias, en latin habitus, la manière d'être habituelle, constante, profonde, fondamentale, mieux que cela, Yavoir, ai-je dit plus haut, ce que l'on recèle en soi implicitement, en puissance, virtuellement avec une incessante tendance à le produire au dehors : une sorte de

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source inlime, de ressource ou de fonds, ce que l'on est, par acquisition et par nature. Les sciences proprement dites n'ont point avec le caractère du savant ou de ses contemporains de nécessaire relation. 11 n'en est pas de même de la philosophie, nous avons déjà eu occasion de Tmdiquer. C'est que pour édifi(u* une théorie philosophique il ne suffit pas de faits constatés, d'axiomes incontestés, d'arguments correctement disposés. C'est chose beaucoup plus complexe. Qu'est-ce qui a suggéré à Aristote son acte, à Leibniz ses monades ? Où est le primum movens ? Le philosophe, cherchant après coup la donnée initiale, le principe de ses propres idées, peut se tromper : ce qu'il signale n'est pas toujours ce qui lui a donné le branle, ce qui l'a décidé. Le principe vraiment vivant, vraiment fécond, gît au fond de son être, dans ses entrailles mêmes. Et si cela est vrai des théories proprement dites, des systèmes, que penser des vérités morales et religieuses? Quelle ne sera pas la complexité des liens qui y attachent l'esprit et l'àme, et comment faire dépendre le sort de ces vérités d'un argument ou d'une série d'arguments?

Encore une fois ces remarques semblent consta-

ter le triomphe de ce qui se nomme subjectivisme en philosophie. Je prétends qu'il n'en est rien.

Si la philosophie est le fruit et l'expression de l'état intellectuel et moral d'un homme, à un moment donné, comme il faut dire d'abord que dans tout homme il y a l'homme, c'est-à-dire la nature humaine, la raison, la conscience, il faut dire dès lors qu'en toute philosophie il y aura quelque chose qui sera le fruit et l'expression de cela même ; et il faut ajouter immédiatement que c'est ce qui sera conforme à cela en chaque philosophie, qui aura de la \'aleur. C'est manifeste. Yoilà un principe de stabilité et d'unité, voilà un point fixe. Autour de ce noyau se formeront des hypothèses plus ou moins probables selon qu'elles y auront un plus ou moins étroit rapport. Un moyen de mesurer le degré de probabilité existe. Tout n'est pas mouvant.

Mais où est la nature humaine dégagée- de tout ce qui l'embarrasse ou la corrompt? Où est la raison saine, droite ? la conscience morale sûre ? Nulle part, sans doute. La difficulté recommence donc? Nous n'avons rien gagné? Jl n'y a pas à chercher de code, de tribunal, de formulaire, d'oracle. Cela n'existe pas. Faut-il donc désespé-

rer de la raison et de la conscience, et renoncer à distinguer la vraie nature humaine de la nature humaine mutilée, ou dégradée, ou corrompue?

N'allons pas si vite. Interrogeons les faits.

Il y a des sociétés ou des individus, des époques dans la vie des sociétés ou des moments dans la vie dos individus, où cela qui est la raison et la conscience est plus nettement, plus purement, plus complètement, plus fortement exprimé. C'est incontestable, c'est manifeste.

Or, à quoi tient ce fait sinon à certaines conditions soit intellectuelles, soit morales, ou mieux les deux à la fois, bien remplies ici, à peine rempUes là?

Mais qu'est-ce à dire sinon qu'il y a un certain usage des ressources naturelles qui dépend de la volonté humaine ; que dans une certaine mesure c'est notre affaire de remplir les conditions soit intellectuelles soit morales de l'exercice naturel^ normal de la pensée; que par conséquent notre façon de penser nous est imputable ; qu'il y a des devoirs dans l'ordre de la pensée; qu'il y a proprement une responsabilité dans Tordre intellectuel comme dans l'ordre pratique, une culpabilité possible de Terreur, une possibilité de faire volon-

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tairement, au moins par négligence ou lâcheté volontaire, obstacle à la certitude et à la lumière; donc qu'il y a, dans l'exercice de la pensée, une bonne volonté à avoir, à garder, à protéger, à accroître, un eli'ort volontaire à faire pour voir, pour avoir une vue nette et ferme, pour croire aussi où il faut et comme il faut, enfin pour aller à la vérité avec l'âme tout entière et saisir ce qui est, autant que cela est possible, en étant soimême tout ce que la nature vraie et la droite raison exigent que l'on soit ? Dès lors il est clair comme le jour que toutes les assertions ne se valent pas, que toutes les doctrines ne sont pas admissibles. Il est clair aussi que nous n'ignorons pas tant ce que c'est que la raison, la conscience, la vraie nature humaine : sans quoi nous serions parfaitement incapables de discerner précisément entre tel état et tel état, et de juger que l'homme est ici plus et mieux que là, ou le contraire. Tout cela se tient, et tout cela prouve que nous ne sommes pas condamnés au suhjectivisme en philosophie.

Disons-le donc et redisons-le, il y a usage et usage de la. raison, en vertu d'une règle indépendante de nos caprices, de nos humeurs, de nos

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passions, de nos grossièretés ou de nos raffinements, de nos faiblesses ou de nos témérités. Il y a nsage et usage de la raison, et pourquoi? parce qu'il y a quelque chose à affirmer : quelque chose que nos négations ne détruisent pas, que nos doutes n'ébranlent pas, que nos erreurs n'altèrent pas, non plus que notre adhésion et notre clairvoyance n'en produisent l'existence; et si nous affirmons ou nions ce qui est, cela n'y ajoute rien, n'y ôte rien, mais notre pensée gagne ou perd en valeur : affirmant ce qui est, elle est vraie; le niant, elle est fausse ; et ce qui fait son prix, c'est justement cette relation exacte avec ce qui est, cette convenance avec ce qui est, disons cette conformité à ce qui est. Ainsi c'est une vérité élémentaire et primordiale que toutes les assertions ne se valent pas et ne sont pas indifférentes, ou, ce qui revient au même, que précisément il y a du vrai et du faux^ et qu'il y a à se préoccuper moralement de ce qu'on fait de sa pensée et de la situation où l'on est à l'égard de certains objets de la pensée.

Lors donc que je dis que la philosophie est le fruit et l'expression de l'état intellectuel et moral de l'homme, je ne livre point la philosophie à tous

les hasards, car l'état intellectuel et moral de l'homme n'est pas chose mdifTérente. Il peut arriver que l'homme soit plus vraiment, plus complètement homme ici que là, et il importe que ce soit l'état normal et excellent qui soit prévalent. La philosophie vaudra ce que vaudra l'homme, ou encore elle vaudra ce que vaudra la vie. Je prends ce mot en sa signification la plus complexe et la plus profonde, embrassant tout, l'ordre intellectuel, l'ordre moral et religieux, la spéculation et la pratique.

S'il se trouvait un homme vivant d'une vie pleine, à la fois complète et régulière, abondante et mesurée, sans défaut et sans excès, n'estce pas cet homme qui^ pensant avec toutes les ressources intellectuelles et morales de son être sain^ droit, vigoureux, ardent, saisirait le plus et le mieux ce qui est^ et aurait l'idée la plus juste, la plus complète, la plus vive de l'homme même, de l'univers et de Dieu? S'il philosophait, sa philosophie, fruit et expression de cette vie^ serait aussi la plus complète et la plus fidèle intellection et appréhension des choses que l'on pût trouver; elle recueillerait d'une façon précise et ferme les naturelles certitudes ; elle disposerait en degrés

successifs autour de ces points fixes les probabilités nettemeut déterminées, savamment groupées ; elle formerait de tout cela des théories satisfaisantes, lumineuses, solides; les hypothèses mêmes, les conjectures, et jusqu'aux inventions et aux rêves auraient avec la réalité vivante quelque rapport^ quelque ressemblance, et le système où tout cela serait coordonné aurait jusque dans ses parties les moins assurées un air de vérité, une âme de vérité, parce que ce penseur aurait sans cesse avec ce qui est un intime commerce. La vérité philosophique n'est pas un pur abstrait^ un simulacre ou fantôme intellectuel. Elle est complexe comme la vie à laquelle elle tient par toutes sortes de racines. C'est de la vie qu'elle est le fruit et l'expression : elle est assujettie aux règles qui soutiennent et dominent la vie, elle tire sa vertu et sa valeur de ce qui fait le prix de la vie, à savoir de l'objet vivant et vivifiant que c'est la destination et l'honneur de la vie d'estimer comme il faut, d'aimer comme il faut, de réaliser, autant que faire se peut, comme il faut.

Ainsi la philosophie, même fondamentale^ même étendant l'examen jusqu'aux certitudes humaines vraiment primordiales, suppose quelque

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chose de préexistant, et c'est ce que maintenant j'appelle la vie.

Il suit de là qu'en philosophie c'est mauvais signe pour une proposition, pour une théorie,, pour un système de trop s'éloigner du sentiment commun et que cependant toutes les vues les plus fécondes des penseurs sont des vues en un sens singulières. C'est après tout comme pour la vertu. Celui qui choque ses semblables par une conduite bizarre n'est point vertueux ; et celui qui ne sait pas les choquer par une conduite noblement singulière n'est pas vertueux non plus. Il faut être comme les autres, et n'être pas comme les autres ; ne point se singulariser, et se singulariser; ne point se mettre à part, et être à part. C'est qu'il y a deux natures : la vraie , qui est aussi l'idéale , mais dont tous portent en eux les traces, et la fausse, trop réelle, avec ses corruptions-, ses imperfections, ses misères de toutes sortes. Il faut s'écarter de celle-ci pour suivre la raison et la conscience ; en s'attachant à celle-là on trouve la conscience et la raison. Dans certaines questions, quand les choses sont prises en grand et en gros, c'est le sentiment vulgaire qui est la plus sûre ex-

pression peut-être du vrai, et il y a avantage à y chercher une sorte de contrôle. Là où il faut une compétence plus spéciale, plus de délicatesse, plus de finesse, un seul, s'il est pénétrant, et s'il use avec méthode de son esprit, a plus de chances de voir juste, de voir loin et haut. Et ainsi la philosophie est tout à la fois l'œuvre de tous les esprits et l'œuvre du génie particulier, parce qu'elle est l'expression de la vie, et que la vie suppose la nature humaine commune à tous et une façon d'agir propre à chacun. Proprie communia dicere.

Il suit de là encore une autre conséquence : c'est qu'en philosophie c'est une nécessité de renouveler sans cesse l'exposition et la discussion, et que pourtant il y a des points fixes qu'il importe de discerner et de multipher. Tâchons de bien comprendre cela. Nous touchons au but que nous poursuivons : établir enfin qu'en philosophie avec une incessante variété et un mouvement incessant il y a unité et fixité.

La philosophie est mouvante comme mouvante est la vie. Nous l'avons vu, une philosophie définitive est une chimère. Comment trouver des formules assez puissantes, assez amples, assez sûres pour oser dire qu'il n'y aura jamais rien à y chan-

ger? Savez-vous s'il n'y aura pas quelque chose à Yoir que vous n'avez pas vu? quelque chose à dire que vous n'avez pas dit? Ou plutôt vous savez que cela est possible, et probable, et même certain, car vous savez que vous ne savez pas tout. N'avezvous pas remarqué aussi comment les plus heureuses pensées nous lassent après quelque temps, ou nous semblent dépourvues de la puissance, de la vigueur, de la beauté qui nous avaient ravis? Glorieuse infirmité que celle-là. Ce que nous avons de plus plein se vide bientôt. Tant mieux. Il nous faut recommencer à travailler, à prendre de la peine. C'est notre condition en ce monde qu'aucune formule, à moins d'être l'expression sèche du pur abstrait, ne puisse tenir bon dans notre esprit, ni retenir notre esprit. Nos pensées les meilleures s'usent ou s'évanouissent. En vain essaierions-nous de fixer certains états que nous jugeons excellents ; en vain voudrions-nous contempler à jamais certains spectacles intérieurs merveilleusement beaux; en vain souhaiterionsnous et tâcherions-nous de ne jamais oubher certaines choses que nous avons entendues ou que nous avons trouvées nous-mêmes. Telles paroles étaient si claires^ si vives que c'était, croyions-

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nous, le dernier mot de tout. La sagesse ne consisterait-elle pas à se les remémorer toujours pour s'en nourrir? Illusion et erreur. L'excellent, en nos pauvres esprits, en nos pauvres idées, en nos pauvres paroles, est toujours si peu de chose qu'il faut qu'il passe. La formule où nous nous complairions trop arrêterait notre élan. L'idée devenue stagnante, la parole figée et bientôt croupissante, empêcheraient la pensée d'aller, et il faut aller toujours. Il faut un perpétuel renouvellement, un rajeunissement perpétuel. Les meilleures choses, il faut comme les perdre, et puis les retrouver. Que d'idées on a eues, qu'on eût frappées de stérilité et de mort si l'on se fût obstiné à les garder comme l'avare garde son trésor! Il faut les avoir perdues, et dans l'occasion, par un effort vivant, on les ressuscite ; elles reprennent leur vigueur, leur éclat, leur fécondité^ leur charme. Ainsi en philosophie. Les formules n'y étant pas des propositions purement abstraites,, mais exprimant la vie, le dessein d'y en établir qui fussent à jamais définitives, serait une complète méconnaissance de l'esprit et du but de la philosophie même. Les plus fidèles gagneront à être retouchées; aux plus complètes il y aura à

ajouter; aux plus parfaites il y aura à changer; les plus claires recevront des éclaircissements. Il sera bon d'oublier par instant les meilleures, de peur qu'en s'y reposant trop on n'en laissât échapper la signification vivante et que croyant toucher le terme de la pensée on ne cessât de penser.

Pourtant, avons-nous dit, il y a en philosophie des points fixes. Il y a ces élémentaires et primordiales vérités que nous avons tant rappelées. Il y a des faits positifs, quelques axiomes, des conséquences évidentes de principes évidents, des interprétations sûres de faits certains. De tout cela il faut trouver des formules qui soient définitives en un sens. Je ne me contredis pas. J'ai assez montré que, si dans l'ordre de la réalité nous n'avons pas une parole adéquate à nos idées ni une idée adéquate aux choses, il y a néanmoins des formules précises possibles pour écarter certaines manières de juger reconnues fausses. Les définitions préventives sont possibles et désirables. Elles circonscrivent, non pas l'objet, mais le mouvement de l'esprit, et ce mouvement, elles ne l'arrêtent pas, elles le règlent ; elles tracent les limites où il se faut mouvoir : il y aura tou-

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jours à avancer, jamais le bout, jamais le fond, jamais le faîte ne sera atteint, mais des lignes seront marquées entre lesquelles il faudra marcher ; une voie certaine qu'il conviendra de suivre sera délimitée d'une main sûre ; les déviations connues et celles que l'on peut prévoir seront dénoncées, et condamnées. Voilà ce que la philosophie comporte d'unité et de stabilité. Voilà les points fixes qu'il importe de discerner de mieux en mieux et de multiplier.

Je dis multiplier, non pour diminuer l'élan de l'esprit, mais pour assurer sa marche. Ces points fixes ne seront jamais d'ailleurs bien nombreux ; mais c'est certainement une des raisons de philosopher que de tâcher de les poser nettement et fermement, avec le caractère qui leur est propre. Dans les sciences il y a des arrêts qui tranchent tout débat : la démonstration ou la vérification suppriment toute résistance, en condamnent toute velléité. Dans l'Église catholique la décision doctrinale, la définition dogmatique coupent court à toute contestation : là aussi toute résistance est supprimée, toute velléité de résistance condamnée. Ainsi l'évidence rationnelle ou l'autorité ont la force de terminer toute controverse,

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de fixer l'esprit en fixant l'objet de l'esprit, et de réunir les intelligences diverses dans une même affirmation, dans une adhésion commune et stable à une même proposition. La philosophie semble n'avoir pas l'évidence rationnelle des sciences proprement dites, et elle n'a point l'autorité doctrinale de l'Église. Elle paraît donc désarmée, impuissante à rien déterminer, incapable de réunir et de fixer jamais les esprits. Mais elle a ses évidences et elle a ses décisions. Seulement ses évidences, il faut qu'elle les ravive sans cesse par un vivant labeur qui emploie toutes les forces de l'être pensant ; elle ne peut les déposer dans des formules cataloguées et enregistrées une fois pour toutes. Et ses décisions, elle n'en peut faire des articles de foi : ni elle ne serait assurée d'y avoir mis tout l'essentiel, ni elle n'aurait la vertu de les préserver de la stagnation. Nous l'avons vu, une orthodoxie philosophique est une chimère, et serait-elle possible, elle ne serait pas souhaitable. Qiiid leges sine moribus? A quoi servirait ce code intellectuel, si les vérités qui y auraient leur formule ne vivaient plus dans les esprits et dans les âmes ? Parlera-t-on de l'Église et de ses dogmes fixes? Je répéterai que c'est la

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merveille de TEgiise, que, malgré la plus rigoureuse orthodoxie, un souffle incessant y anime tout : grâce à cette orthodoxie, tout se renouvelle sans que rien change, et la lettre sert à l'esprit au heu de lui nuire parce que l'esprit la vivifie. Dans la philosophie, la lettre tuerait : immobile et inerte, elle empêcherait l'intelligence de se renouveler par l'effort, par le labeur. Dans l'ordre humain, domaine de la pensée de a l'homme purement homme », l'unité et la fixité littérales ne vaudraient rien.

Si vous trouvez une philosophie mesquine, étroite, pauvre, dites-vous que les esprits et les âmes dont elle sort sont sans grandeur, sans largeur, sans sève'. Si vous ne trouvez plus dans une philosophie que l'ombre pâle et décolorée des vérités essentielles, dites-vous que dans la société où cette philosophie est née, dans l'homme qui est l'auteur de ce système, les vérités essentielles ne vivent plus et cette société n'en vit plus, cet homme n'en vit plus. Vous voulez refaire une philosophie grande, noble, complète autant que possible, profonde et haute : refaites les esprits et les âmes. Les lois sans les mœurs ne sont rien ; les mœurs refaites, les lois suivront.

Ce n'est pas qu'il ne soit bon de maintenir au milieu du trouble général des esprits et des âmes certaines formules précises comme autant de digues ou de phares. Mais ces formules, il ne suffît pas de les poser, il faut par un travail énergique les défendre contre les envahissements des flots contraires. Et comment les défendre sans les reconstruire sans cesse ? Je veux dire qu'il faut recommencer l'étude des faits, des idées, des raisonnements qui les ont suggérées et qui les justifient. Aucune d'elles n'est donc tellement définitive qu'ii n'y ait qu'à la placer devant les esprits pour que tout soit fini. Il n'y a point en philosophie d'argument opérant d'emblée la conviction, comme de vive force, point de théorie achevée. On peut, on doit toujours chercher des j)reuves,plus parfaites, toujours regarder les faits, toujours approfondir les idées, toujours pousser plus loin dans tous les sens les investigations. Et il y a une fixité néanmoins, fixité qui vient de ce que dans la vie même il y a de la fixité. La nature humaine considérée en son essence et dans ses caractères principaux, la.raison avec ses principes fondamentaux, la conscience avec ses lois primordiales, tout cela est fixe et principe de fixité. Puis,

HT LE teinîps 1' Ré si: NT. 3:17

un certain état social^ un état de civilisation, un état intellectuel et moral donné, considéré dans un peuple ou dans un individu, aura plus de fixité qu'un autre, parce que précisément ce qu'il y a de fixe dans la nature humaine y a plus de vitalité, plus d'efficace, une action plus profonde et plus décisive. La philosophie a par là une fixité qui lui vient d'ailleurs. Là aussi où la religion avec ses dogmes précis a plus d'empire, plus aisément la philosophie s'affermit elle-même. Ainsi les points de départ et les points d'appui de la recherche philosophique, les certitudes humaines qui sont les données initiales et les bases de toute philosophie, tout cela peut avoir, doit avoir et a en effet une fixité propre. La philosophie trouve et suppose ces points fermes, elle ne les fait pas. Trop souvent elle semble travailler à les ruiner. Mieux inspirée, elle travaille à les constater, ce qui est une manière de les raffermir ou plutôt de raffermir les esprits.

Une autre fixité possible et souhaitable en philosophie, c'est celle des points d'arrivée. Dans la haute métaphysique, dans l'ordre moral et religieux, il peut y avoir, il doit y avoir, il y a des points fermes, des idées solides, des affirmations

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certaines de ces grands objets, la loi morale, Tâme, Dieu. La fixité ici encore vient moins du travail philosophique que de la vie. Mais le travail philosophique est cependant parvenu à des résultats solides. Les vues proprement systématiques otées, il reste un ensemble régulier d'idées formant ce que l'on a appelé avec h^xhmz perennem quamdam philosophiam.

Je voudrais que de temps en temps la revue de ces points fixes, ceux du commencement et ceux du terme, fût soigneusement faite. Ce serait très utile, souverainement utile. On ne sait pas assez ce que l'on possède. Entre ces points extrêmes, le mouvement incessant de la philosophie n'a rien de troublant. Tout au contraire. On sait que cet entre-deux ne sera jamais cunnu tout entier. On sait qu'on ne saura jamais le tout de rien. On sait que l'on mêlera toujours à la vue des choses quelques produits factices de l'esprit et que les idoles s'insinueront toujours parmi les idées. Mais savoir cela n'est pas décourageant. Du moment qu'il y a quelque chose de fixe au point de départ et à l'arrivée, le mouvement n'est pas vain. On travaille donc, avec le sentiment de sa faiblesse, avec la conviction de ne réussir

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jamais à tout savoir, mais avec l'assurance aussi de diminuer les ignorances, de dissiper les malentendus^ d'exclure quelques erreurs, d'augmenter les probabilités. On ne possédera jamais d'une vue claire tout l'entre-deux, on en connaîtra du moins un peu mieux quelque chose. Et ces conquêtes progressives, je voudrais aussi que de temps à autre on en fît le compte. Certains faits mieux décrits, mieux analysés^ certaines idées éclaircies, certains arguments heureusement modifiés, certaines théories modestes peut-être, qu'importe? toute lumière et toute assurance sont d'un grand prix, — certaines théories, dis-je, mieux dégagées de ce qui les embarrassait, plus nettement exposées, plus solidement appuyées, rendues plus satisfaisantes de tout point : n'est-ce donc rien que tout cela, et est-ce sagesse de n'y pas prendre garde? Il y a là autant de points devenus plus fermes, et quelques-uns sont presque ou sont en effet stabks et fixes. Qu'on les signale donc, qu'on les constate, et que la philosophie ne méconnaisse pas ses propres acquisitions.

Il y a donc deux sortes de fixité en philosophie : celle qui lui préexiste et celle qu'elle cohtribue à

produire. Cette double fixité se concilie avec le mouvement. L'une rend le mouvement possible, l'autre, qui naît du mouvement, en est la justification.

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