CHAPITRE m
DU SÉRIEUX DE LA PHILOSOPHIB, ET QUE c'eST A BIEN DES ÉGARDS LE SÉRIEUX DE LA SCIENCE
La philosophie est chose sérieuse. Montrer ce qu'elle devient quand elle ne Test plus, c'est établir qu'elle ne peut cesser de l'être sans se trahir elle-même et se perdre. Écartons donc sans hésiter toute façon basse, mesquine, frivole d'entendre la philosophie. Décrire ces genres inférieurs, c'est en faire justice. Tout philosophe qui n'est pas sérieux est indigne du nom qu'il porte. Puisqu'il n'est pas sérieux, pourquoi le prendre au sérieux? Dans le jeu auquel il se livre, il est habile ou maladroit; il ennuie ou amuse : c'est tout ce qu'il en faut dire. Mais il y a plusieurs sortes de sérieux, et précisément l'art, au grand sens du mot, est au nombre des choses très sérieuses. Les formes subalternes de la philosophie considérée comme art étant re-
jetées, la question demeure : la philosophie est-elle de la même essence que Tart, et comme de la même famille ?
Entre la philosophie et le grand art, il y a des analogies : je lés ai signalées sans en discuter la valeur. Je m'abstiens encore de toute discussion. Je retiens et maintiens ceci : il y a des analogies. J'ajoute : ces analogies ne sont pas ce qui apparaît d'abord, si l'on n'a pas Tesprit préoccupé par les idées en vogue. Ce qui s'offre à première vue, c'est un aspect assez différent. Une étude, une œuvre de réflexion, n'est-ce pas là ce que l'on commence par voir? Et ici le but de Tétude, de la réflexion, c'est de connaître. Voilà le trait particulier. Je me sers à dessein de ce mot, le plus simple, le plus modeste de tous. Le philosophe veut connaître. On pourra donner plus tard à ses hautes spéculations toutes sortes de noms magnifiques. Ceci du moins est incontestable : celui qui se met à philosopher veut connaître. Par là, ce qu'il se propose d'atteindre, c'est quelque chose qui est comme la science. Ne disons rien de plus, mais disons cela. Cette connaissance sera ce qu'elle pourra. C'est une autre affaire. Elle aura de la valeur, ou elle n'en aura pas ; elle sera une connaissancelégitime,
DE LA PHirOSOPHIB. 55
OU elle ne le sera pas ; elle atteindra son objet, ou elle ne Fatteindra pas : toutes questions du plus haut intérêt, mais prématurées. Je n'ai encore ni à les résoudre ni même à les examiner.
Le philosophe veut connaître; la philosophie naît du désir de connaître. Accorde-t-on ce point? Je ne vois pas trop comment on pourrait ne pas l'accorder. Et maintenant, connaître, qu'est-ce? De grâce, ne faisons aucune théorie. Nous verrons plus tard. Au début prenons les mots et les choses tout simplement^ je dirais volontiers, tout naïvement. Connaître, ce n'est pas inventer ; mais non, ce n'est pas le moins du monde inventer. Il faut faire un détour, ou, si l'on aime mieux, il faut donner à sa pensée un certain tour qui n'en est pas la direction naturelle, pour voir dans la connaissance une invention ou l'analogue d'une invention. Connaître, c'est avoir devant soi quelque chose qu'on ne fait pas soi-même. La connaissance nous appartient, elle est un acte à nous, elle peut exiger de notre part un effort : mais notre acte et notre eJBfort n'ont pas pour fin d'accommoder l'objet à nos désirs; tout au contraire^ c'est nous qui nous accommodons à l'objet précisément en le connaissant. Tout cela est élémentaire. Les plus
belles théories subséquentes ne changent rien à ces humbles mais solides notions. Elles peuvent les faire oublier, elles ne les démentent pas. Et franchement, c^ qui m'étonne, quand je reviens à ces évidences, c'est d'avoir à y insister. Ce sont presque des tautologies, et voilà qu'elles ont aujourd'hui des airs de paradoxes. Passons. Le philosophe veut connaître, et connaître n'est pas inventer : ce n'est ni rêver, ni supposer, ni conjecturer, ni créer en aucune manière ; c'est voir et saisir. Et le philosophe cherche à comprendre. Môme caractère, avec plus d'ambition.
L'objet qui sollicite la curiosité l'irrite peut-être : si l'on pouvait en faire le tour, et l'embrasser, et comme l'envelopper ou plutôt l'étreindre, en sorte que rien de ce qu'il est n'échappât à l'esprit? Et si l'on pouvait y entrer, y pénétrer, s'y enfoncer, en sorte qu'aucun recoin n'en demeurât inexploré ? Qu'est-ce que ce désir ? Ressemble-t-il à l'élan du génie poétique ? 11 est trop clair que non. Les moyens employés pour arriver à comprendre pourront attester une merveilleuse puissance d'invention^ je le veux bien, mais si la recherche ingénieuse et habile en même temps que passionnée est un effort où l'âme se met tout entière, le but
^st de saisir ce qui est. Les hypothèses n'agréent que parce qu'elles paraissent des explications. Si ^Ues sont décevantes, c'est justement qu'elles "sont crues conformes à la réalité quand elles ne sont que des visions intérieures. Le rêve reconnu tel ne trompe pas. L'apparence déclarée apparence peut plaire sans induire en erreur. Entre la conception du poète ou de l'artiste et celle du philosophe, il y aura toujours, quoi que l'on fasse, cette radicale difierence que celle-ci est toujours en quelque chose une explication ou un essai d'explication, tandis que l'autre est franchement une création. Le philosophe concevant des chimères, ou croit qu'elles rendent raison des choses, ou du moins espère qu'elles sont un moyen d'en rendre raison. Elles naissent de la préoccupation de comprendre* Elles ne sont pas destinées à procurer un spectacle, elles doivent livrer le sens du spectacle que nous donne l'univers. Elles sont interprétatives : elles résument rinterprétation trouvée, ou elles aident à en trouver une. C'est à comprendre qu'elles aboutissent ou s'acheminent.
Aussi voyez : le philosophe le plus hardi ne s'avance point sans précautions ni sans armes.
Il a une méthode et il est pourvu de preuves. La méthode, pour lui, ce n'est pas seulement cet ordre qui est requis en toute production de l'esprit : le poète lui-même a son ordre. Ce qui est exigé du philosophe, ce à quoi lui-même ne peut pas ne pas s'astreindre, c'est une façon de procéder qui a de l'analogie avec celle du savant. Ses audaces, car il en a, et le savant lui-même n'en a-t-il pas ? ses audaces sont contenues, non par les règles du goût, mais par les règles de ce qui, en philosophie comme en science, se nomme proprement méthode. Il s'agit pour lui de marcher droit et d'arriver au but. Et le but, répétons-le, c'est de comprendre. La sévérité de la méthode n'a pas d'autre motif que d'empêcher les méprises, et toutes les méprises possibles ne sont jamais que des formes diverses de celle-ci : prendre une idée pour la réalité, prendre ce qu'on pense pour ce qui est. La pensée du philosophe n'est donc pas libre comme celle du poète ou de l'artiste : elle est assujettie aux mêmes lois que celle du savant, parce que c'est une pensée qui a pour fin, non de se mouvoir daus un monde imaginaire, mais de contempler et de conquérir le monde jécl.
De là a suit que le philosophe est tenu, comme le savant, de ne point affirmer sans prouver. Je n'examine pas de quelle nature sont les preuves en philosophie ni quelle valeur elles y peuvent avoir. Ce que j'ai à constater en ce moment, et ce que Ton ne peut sérieusement contester^ c'est qu'un philosophe résolu à ne jamais rien prouver ferait rire de lui. S'il établissait d'une manière piquante qu'en philosophie on est dispensé de rien établir, il trouverait des admirateurs et sans doute des adeptes. La théorie serait d'ailleurs commode. Mais il est convenu que nous ne parlons plus que des gens sérieux. Si l'on ne sait, ou ne peut, ou ne veut administrer des preuves de ce qu'on dit, que Ton fasse tout ce que Ton voudra plutôt que de philosopher. Or, la preuve, c'est une raison d'affirmer qui vaut par elle-même ou qui vaut par son rapport avec une raison antérieure. Ce que vous voulez me faire admettre doit se justifier tout seul ou avoir dans une autre chose déjà admise sa justification. Il s'agit, non de m'éblouir, non de me surprendre, non de me déconcerter, non de me séduire, mais de me convaincre. Je ne suis pas au point où vous voulez que je sois : à vous de m'y conduire, mais de telle façon qu'à
chaque pas je sache ce que je fais et pourquoi je le fais. C'est mon droit d'exiger que vous me rendiez compte de toutes les démarches que vous me demandez de faire, parce que c'est mon devoir de n'en faire aucune sans voir que j'ai raison de la faire. Montrez-moi donc que vous avez raison de m'engager dans la voie où vous me faites entrer : ce sera me montrer que j'aurai raison de vous suivre. Il me faut cette assurance, cette sécurité-là. A un poète, à un artiste songe-t-on à demander cela? Manifestement non; mais comment à un philosophe ne le demander point? Un esprit sérieux se fait de secrets reproches si, écoutant ou lisant un philosophe, il se livre de confiance ou se laisse piper. Il a omis le contrôle rigoureux qu'il pouvait et devait exercer. Il se sent en faute.
Plus j'envisage l'idée qu'il est naturel d'avoir de la philosophie, plus le genre de sérieux qui lui •convient se détermine à mes yeux. C'est le sérieux .de la raison en quête de lumière, avide de comprendre, soucieuse d'expliquer, fermement docile à des règles sévères pour marcher droit et sûrement, exigeante pour elle-même en matière de preuves, appliquée à convaincre, ne comptant que sur la force des raisons pour introduire une solu-
DE LA PHILOSOPHIB. 61
tion et décider un débat. Et dans ce travail les idées s'ajoutent aux idées de manière à s'éclairer et à se renforcer les unes par les autres. Ce qui précède prépare et amène ce qui suit ; ce qui suit jette sur ce qui a précédé une nouvelle lumière et le confirme en s'y appuyant. Le lien qui unit les deux points est pour Tun et pour l'autre une force. Les propositions enchaînées entre elles forment un corps, un organisme, un systèmcy je veux dire un ensemble constitué d'après certains principes, un tout harmonieux où les détails se groupent, se distribuent, s'articulent^ nettement distincts, fortement unis, et conspirent à une même fin qui est de rendre raison des choses par des raisons lumineuses et convaincantes. A quoi comparer ce travail, sinon au travail du savant? C'est une entreprise analogue, et le vœu du philosophe comme du savant, c'est d'y voir. Pour réussir, ils prennent des moyens analogues. Un mot résume toute cette analyse : le philosophe, comme le savant, veut savoir.
Nous avions dit d'abord connaître^ maintenant nous pouvons dire savoir^ Aspirer à connaître de telle sorte que ce soit comprendre et expliquer, et pour cela procéder avec méthode, ne rien affirmer
62 DU SÉIUEUX
sans preuves, et former de notions méthodiquement acquises et solidement appuyées un système bien lié, travailler ainsi avec toutes les forces de la raison à satisfaire aux plus rigoureuses exigences de la raison, en rendant, s'il se peut, raison des choses, c'est philosopher, n'est-ce pas visible ? et n'est-il pas visible aussi que c'est chercher à savoir? Tout ce qui se fait de sérieux en philosophie revient à cela en définitive et est inspiré par ce désir, par cette ambition. Peut-être est-ce au savant seul qu'il est donné de savoir. Nous verrons. En tout cas le philosophe, comme le savant, veut savoir. L'un et l'autre, dans leurs démarches, visent au vi^ai.
Le vrai, c'est un mot qui sonne mal aujourd'hui en philosophie. La vérité, chose entière, si Ion peut ainsi parler, solide, rigide^ n'est plus du goût de certains penseurs : elle blesse leur nature délicate. Qu'y faire? J'analyse, sans parti pris, Tidée de la philosophie, l'idée naturelle et non quintessenciée, l'idée commune, ce qui ne veut pas dire vulgaire, et rien n'est mieux justifié par cette analyse que cette proposition où s'en résument les résultats ; La philosophie est la recherche du vrai. Si elle prend yne influence pratique, c'est au nom
du vrai. Si elle offre un caractère esthétique, sa beauté est la beauté du vrai. Si elle est accusée souvent d'être maîtresse d'erreur, c'est encore parce qu'elle a le vrai pour objet. On lui reproche de manquer son objet. D'autres la déclarent impuissante à l'atteindre. C'est son objet. Voilà ce qui importe en ce moment, et c'est tout ce que je veux dire. Or, c'est visible, et qui prendra la peine de réfléchir pourra, tout au plus, faire semblant d'en douter.