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CHAPITRE IV

DFS CABACTÉRES DE CE QUI EST SQENCE, ET QO'eNTBB SaENCI ET PHILOSOPHIE IL n't A PAS INCOMPATIBIUTft

Pourquoi philosophe-t-on? Pour savoir. Et qu'est-ce que philosopher? Travailler à savoir, chercher le vrai. C'est la vieille réponse. Après mûr examen, je m'y tiens.

Suit-il de là que laphilosophie soit une science? Ceci est une autre question. Il pourrait se faire qu'entreprenant de philosopher pour savoir, on ne parvint pas au but : ce que nous examinerons en son heu. D'ailleurs, il n'est pas évident que savoir et science soient la même chose. C'est ce point qu'il nous faut éclaircir tout de suite.

Commençons par déterminer ce que je nommerai ridée actuelle de la science. 11 y aura lieu,

après cela, de voir si la philosophie offre les mêmes caractères, puis si cette idée actuelle de la science est parfaitement exacte.

On dit volontiers la Science, comme volontiers on dit TArt. On aime à personnifier ces produits de Vactivité humaine. Nous l'avons vu plus haut, le nom tout court, avec la lettre capitale^ les met hors de pair, au rang des deur ou trois puissances qui mènent le monde. Je me défie : c'est légitime. Je dirai, non pas la Science, mais les sciences mathématiques et physiques. Cela ôte le prestige, et c'est plus sûr. C'est très net, je vois tout de suite ce que je nomme. Quels sont donc les caractères des sciences mathématiques et physiques? Ils sont connus et définis. Ce qui est scientifiquement établi, dans cet ordre de connaissances, c'est ce qui est susceptible de démonstration ou de vérification. La démonstration est à des conditions . précises et strictes : si elles sont remplies, il y a démonstration; si elles manquent^ rien n'est fait. La vérification exige des opérations dont le nombre et la marche ne peuvent être fixés avec une absolue précision ; mais c'est très visiblement que l'hypothèse est vérifiée ou ne Test pas. Là conjec-

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ture aventureuse, la vue hardie, la théorie probable, la loi établie se distinguent nettement les unes des autres. L'explication qui a subi avec un succès constant le contrôle de Texpérience, est acquise, à régal des faits qui l'ont suggérée et qui la justifient ; elle est elle-même Texpression des faits, elle est un fait général. Sans cesse le moyen de la vérifier est là, à la disposition du savant, et ce recours au fait triomphe de toute résistance. La dispute continue tout à Tentour : elle cesse dès que les expériences, c'est-à-dire les faits, autorisent ou démentent l'idée. La preuve est palpable, péremptoire , décisive, ou elle n'est pas, et, si la recherche est souvent tumultueuse, il y a un terme où l'on se repose en paix. Ce qui est établi est établi, ce qui est acquis est acquis ; il y a des points que Tonne remet plus en question. De là on part pour aller plus loin, on ne revient plus en arrière. Des signes manifestes font reconnaître ce qui n'est plus à recommencer. La vérité scientifique s'impose à l'esprit par des preuves incontestables, et elle se transmet tout entière. Anonyme, sans marque d'auteur, sans date, elle est la même eji ceux qui la reçoivent qu'en ceux qui l'ont trouvée. La découverte a une histoire, et très in-

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téressante ; la formule une fois fixée entre dans la trame de la science, et n'en sort plus.

La philosophie, dit-on, n'offre pas ces caractères. C'est bientôt dit. Sans doute les assertions en philosophie ne sont pas susceptibles d'être géométriquement démontrées, et, les disposât-on à la façon des géomètres, cette ordonnance régulière ne leur communiquerait pas la rigueur victorieuse des théorèmes géométriques. Là où l'on n'a point aJBfaire à de purs concepts abstraits, on peut employer la forme des mathématiques, mais ce n'est plus qu'une forme, et ce n'est pas la mieux appropriée à l'objet. Sans doute aussi les procédés de vérification en usage dans les sciences physiques ne se retrouvent pas en philosophie. La raison en est simple : ce sont des procédés de vérification sensible, et comme tels ils ne sauraient avoir lieu là où les sens n'ont rien à faire. Dire que la philosophie, ne procédant ni comme les sciences mathématiques ni comme les sciences physiques, n'a aucun caractère scientifique, c'est décider d'emblée qu'il n'y a de science que du pur mathématique ou du sensible. Encore une fois, c'est bientôt dit et bientôt fait. Il est permis de demander à réfléchir.

D'abord, la démonstration dite géométrique ou mathématique n'est pas toute la logique, et la vérification sensible n'est pas le seul mode de vérification possible. Ne rétrécissons pas l'esprit à plaisir. Ne prenons pas quelques-unes de ses applit'ations, quelques-unes de ses œuvres pour la mesure de ce qu'il peut.

Je nomme ici logique cet ensemble de règles primordiales en vertu desquelles la pensée est assujettie à un certain ordre fixe et doit observer certains rapports de dépendance rationnelle entre les idées, sans quoi elle se détraque ou même se détruit. Ne comprît-on dans la logique proprement dite que les règles fondées sur l'impossibilité où est l'esprit d'admettre ou de soutenir en même temps deux propositions contradictoires, on aurait déjà de quoi dépasser, et de beaucoup, les mathématiques. Le principe de contradiction ou, si l'on veut, la loi primitive de l'accord de la pensée avec elle-même n'est pas seulement le fondement de la démonstration mathématique. C'est le fondement de la pensée.

C'est, en tout ordre d'idées, un moyen pour l'esprit de se tenir ferme et droit, de se tenir debout. La rigidité, la raideur, ne conviennent pas tou-

jours, mais la rectitude pourrait-elle jamais n'être pas indispensable? La souplesse, la flexibilité, Taisance, cette grâce heureuse qui semble courber toutes les lignes, cette liberté qui semble introduire dans les mouvements le caprice, tout cela n'empêche pas que l'attitude droite ne soit la vraie attitude humaine. Ainsi de l'esprit. La logique, c'est l'expression, c'est la théorie de cette naturelle direction de la pensée, de cette forme naturelle de la tenue et de la marche intellectuelles; par suite, c'est une discipline. On la prend aussi pour la loi primordiale elle-même qu'elle énonce et développe : alors on dit par exemple a la logique éternelle », envisageant, non une discipline ni une théorie, mais les conditions mêmes du vrai ou la condition souveraine du vrai dont cette théorie est la traduction et cette discipline l'application. Quoi qu'il en soit, la logique exerce en tout ordre de choses sa maîtrise. C'est, au sein même de l'esprit, un contrôle incessant et universel de la justesse des jugements et des rliisonnements, grâce à un appel plus ou moins exprès aux principes de la raison, ou, si l'on aime mieux, par un rappel plus ou moins explicite des conditions premières de la pensée.

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Est-il impossible que cfe contrôle, sans être géométrique, se fasse d'une façon régulière, avec précision, avec exactitude ? Si le principe invoqué est nettement énoncé, si le cas particulier qu'on y rapporte est complètement et fidèlement exposé, si le rapport est dégagé avec évidence, que peuton exiger de plus? Et pourquoi cette netteté serait-elle impossible ailleurs qu'en mathématiques? Qu'il y ait des difficultés nouvelles là où les choses ont une complexité et une délicatesse croissantes, c'est vrai, et c'est un point souverainement important qu'il ne faut jamais perdre de vue. J'aurai à y revenir. Mais il ne faut pas oublier non plus les évidences logiques que comportent les jugements et les raisonnements ailleurs qu'en mathématiques. C'est se laisser emporter à des exagérations de langage que de représenter la logique destituée de toute autorité en dehors du domaine de l'abstraction pure. Le bon sens n'est le plus souvent qu'un recours prompt et vif à la logique ; et si la raison se règle et se surveille en se contrôlant sévèrement, si elle fait cela avec suite, en vue de savoir, ne réussirat-elle pas à établir des propositions évidentes, liées les unes aux autres par des liens d'une soli-

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dite évidente, et cet ensemble d'assertions, justifiées par leur rapport évident à des principes expressément invoqués et eux-mêmes évidents, ne va-t-il pas constituer une sorte de démonstration ? Je le sais, les concepts ne pouvant avoir ici cette absolue simplicité des concepts mathématiques, les mots dès lors n'étant pas réduits à cette signification absolument unique des termes mathématiques, l'exactitude dite géométrique est impossible, et c'est pour cela que je dis « une sorte de démonstration » : non pas une démonstration qui ne démontre pas, une démonstration inefficace, insuffisante, mais une manière solide de prouver en faisant appel aux exigences logiques, une manière régulière, sûre, convaincante, qui suffit, qui réussit, seulement en des conditions différentes de celles où Ton opère en mathématiques, conditions moins favorables à certains égards et réclamant de l'esprit plus d'action. L'extrême analogie avec la démonstration me fait conserver le mot ; j'ajoute « une sorte », pour rappeler les différences : or, la principale et essentielle différence, ce n'est pas que l'empire des principes soit ici affaibli et les liens entre les idées comme détendus, c'est plutôt que l'esprit, pour

lier, peut moins se confier au mécanisme rationnel et que sa vive action est de plus en plus nécessaire à mesure que son objet est lui-même plus près de la réalité et de la vie.

D'un autre côté, il n'est pas évident qu'il n'y ait de vérification que la vérification sensible. De même que l'essentiel de la logique, c'est de faire l'épreuve et le contrôle des assertions dans Tordre des idées, de même l'essentiel de la vérification, c'est de faire cette épreuve et ce contrôle dans l'ordre des faits. Or, n'y a-t-il de faits que dans Tordre sensible? Il est manifeste que non. 11 ne s'agit ici ni de matérialisme ni de spiritualisme. Qui peut sérieusement nier que, parmi ces choses qui se nomment des faits^ il y en ait qui, comme tels, ne viennent à notre connaissance ni par la vue, ni par Toule, ni par aucun de nos sens? Ce fait, par exemple, qu'une fois telles et telles précautions prises, Taffirmation est légitime et certaine, est-il de même nature que les faits observés et étudiés en vue de conquérir cette certitude ? Tous étaient de Tordre sensible, lui seul échappe aux sens ; aucun des instruments de précision qui ont servi à déterminer la loi scientifique n'a de prise sur le fait de savoir. S'il y a des faits connus autrement

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que par les sens, il \a de soi qu'on peut les constater ; que, les constatant, on peut les décrire ; que, les décrivant, on peut en marquer les caractères, car tout cela n'est qu'une façon de connaître plus attentive, plus soigneuse. Il va de soi aussi que tout cela a lieu sans le secours des sens en un ordre de faits qui échappent aux sens. Il y aura donc là des faits bien établis, des faits acquis, des faits incontestables : y revenir, dans le développement de la pensée, pour voir si tel jugement y trouve de quoi se justifier et se soutenir, ce sera demander aux faits le contrôle des idées, et que sera-ce enfin, sinon vérifier les idées par les faits? La vérification se pratique ailleurs que dans l'ordre sensible, elle se pratique partout où le recours aux faits est possible et sert d'épreuve aux assertions ; et si c'est avec régularité, d'une manière suivie, avec un succès voulu, prévu, justifiable et justifié, ne sera-ce point une vérification analogue à celle en usage chez les savants, une vérification, non pas sensible, mais expérimentale ? Les résultats ne seront point palpables ni visibles, et il n'y aura ni mesure proprement dite, ni pesée. Ce sera une autre façon de vérifier, par d'autres moyens, en d'autres conditions, plus diffî-

ciles peut-être et plus délicates ; l'esprit, dépourvu d'instruments enregistreurs ou autres, aura plus à faire ; l'opération sera plus déliée, non pas moins scrupuleuse, il y faudra comme une main plus légère, non pas moins ferme, et le résultat, pour ne pouvoir pas se traduire en chiffres, n'en sera pas moins décisif. Le fait contrôlant l'idée, appelé à lui servir d'épreuve, et, s'il s'accorde avec elle, * lui servant de preuve, voilà l'essentiel de la vérification.

Les deux procédés scientifiques par excellence, la démonstration et la vérification, ont un usage ailleurs que dans les sciences mathématiques et physiques : rien ne permet de déclarer a priori qu'ils n'ont pas de place en philosophie, ou plutôt, comme ils sont d'un usage universel, tout porte à affirmer a priori qu'en philosophie comme ailleurs ils doivent se retrouver.

Que si maintenant Ton reproche à la philosophie ses lacunes, ses tâtonnements, ses orageuses disputes, les sciences mathématiques et physiques bien considérées ne sont-elles pas sujettes aux mêmes griefs? Ce que je nomme lacune, c'est une interruption dans la série et comme un trou dans

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le réseau des preuves. La preuve n'est pas continue. Or, la science faite est régulièrement organisée et la distribution des parties y est admirable ; mais ce qui est admirable dans la science qui se fait, môme en mathématiques, ce sont les saillies du génie. Combien ne s'en ferait-on pas une fausse idée si l'on s'y figurait une marche ' continue, toujours du même pas, toujours selon les règles ! Le caractère définitif des théories scientifiques n'est pas non plus ce que croient certains esprits inattentifs, emportés par le désir de dénigrer la philosophie : ils vantent beaucoup la stabilité des sciences, ils en parlent fort confusément.. Assez peu nombreux sont les points fixes. Dès que Ton dépasse les parties élémentaires d'une science ou que de ces parties élémentaires elles-mêmes on veut se faire une idée profonde, les assertions reprennent un caractère provisoire. Des théories que Ton avait pu regarder comme le dernier mot de la science ne sont-elles pas abandonnées comme insuffisantes ? Il y a quelques années, M. Paye contestait sur plusieurs points la théorie newtonienne, et il se trouve des savants pour dire que la terre est sans doute plus ancienne que le soleils Des systèmes établis sur des bases qui semblaient

solides sont renversés. Et Ton devine que ces révolutions ne s'accomplissent pas sans quelque tumulte. Il y a, de la part des vieilles idées, des résistances obstinées, prolongées ; il y a, de la part des nouvelles, des ardeurs téméraires, des prises de possession hâtives. Les sciences, et j'entends les sciences mathématiques et les sciences dites positives, ne sont pas toujours calmes, et cela parce que les possessions définitives y sont rares et que le réseau des preuves n'y est pas continu. En philosophie, si nous y prenons garde, il y a des points fixes. Mais, au rebours de ce qui a lieu dans les sciences, les parties mouvantes y font méconnaître les parties fermes, et, regardant toujours ce qui se fait et se défait, on ne tient guère compte de ce qui n'est plus à refaire. Est-ce parce que l'élémentaire ici est trop près de la vie et de cette région commune où se tient Thomme, l'homme qui pense pour vivre, dans tous les sens du mot? Ce caractère humain ôte-t-il à la pensée solide et ferme son caractère spéculatif? C'est possible. En tout cas, je ne nie pas que cela môme ne constitue entre la philosophie et les sciences proprement dites une différence notable. Seulement, je dis que les oppositions convenues et consacrées

ne résistent pas à un examen sérieux. Il est faux que d'un côté il n'y ait rien qui ne soit complètement démontré ou vérifié, de l'autre rien qui ne repose sur des preuves insuffisantes ; il est faux que d'un côté il n'y ait que théories stables et définitives, de l'autre qu'assertions chancelantes et provisoires. Quand on considère sans parti pris les sciences dites positives et la philosophie, on ne peut plus répéter qu'à celle-ci le caractère positif manque toujours et qu'à celles-là il ne manque jamais. Est positive toute affirmation qui est posée ou qui pose son objet d'une manière assurée, sans aucun mélange de négation ni de doute. Ce qui est positif s'impose à notre créance ou par sa force propre ou par la force de preuves entièrement suffisantes. Plus particulièrement est positive toute affirmation appuyée sur des faits. Prouver positivement une conjecture, par exemple, et, partant, la faire passer de la région des conjectures dans celle des propositions établies, c'est montrer qu'elle a en des faits certains sa justification, qu'elle repose sur ces faits ; et c'est le montrer, non pas à peu près, mais distinctement^ non pas d'une manière indécise, mais détermînément, non pas avec des réserves, mais complè-

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tementy et, pour tout dire d'un mot, d'une façon suffisante. Voilà ce qui est positif et positivement prouvé. C'est ce qui est principe certain ou plus particulièrement fait certain, et puis ce qui est dans une évidente dépendance soit d'un principe certain, soit plus particulièrement d'un fait certain. Le mot est dans la langue avec les deux acceptions. Le réserver à un certain ordre de connaissances ou de preuves exclusivement, c'est l'accaparer.

C'est contre cet accaparement qu'il faut protester. Non, les sciences dites positives n'ont pas toutes seules le privilège de reposer sur des faits positifs et de prouver positivement. De même que dans la vie pratique, positif s'opposant à chimérique, le sens de la réalité est le caractère des esprits positifs, mais l'usage a prévalu de désigner surtout par ce nom ceux qui se confinent dans la réalité la plus palpv,ole, inclinent à la juger seule solide, et finissent par ne plus estimer et rechercher en tout que ce qui est matériellement utile et avantageux ; de même, dans Tordre de la spéculation, positif s'opposant à ce qui est sans fondement, la suffisance de la preuve est le caractère des assertions positives, mais les savants, cantonnés dans Tétude de la réalité accessible aux

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sens, se sont vantés d avoir seuls affaire à un objet solide, et Ton en est venu à déclarer que cela seul est positivement, ou, ce qui est la même chose, scientifiquement établi, qui est assis sur des faits sensibles et a dans une expérience matérielle sa visible et palpable justification. Ainsi Taccaparement est double : certaines sciences, se déclarant seules positives, se déclarent du môme coup seules sciences. Cette prétention n'est certes pas positivement justifiée. C'est tout ce que j'ai voulu montrer.

Si ces sciences veulent établir leur droit, il faut que ce soit d'une autre manière. On dit que c'est aisé et court. Il est avéré en effet, assure-t-on, que le nerf de toute science, c'est ce qui se nomme le déterminisme^ le déterminisme scientifique. Voilà le point. Est scieiitifique ce qui est déter^ mt7ie\ et ceci a un sens parfaitement précis. Est déterminé ce qui, étant le conséquenty a dans Vantécédent sa suffisante et indispensable condition. Cette invariable uniformité de succession, trouvée constante dans une longue série d'expériences variées, c'est ce qu'on nomme la causalité scientifique. La cause déterminante est très préci-

sèment cet antécédent que le conséquent réclame, sans lequel le conséquent ne serait pas, qui ne peut manquer dès que le conséquent se montre ; entre le conséquent et Fantécédent qui est sa cause, la liaison est inévitable, et c'est expliquer un phénomène que de trouver le lien qui le rattache à un autre phénomène antécédent. Par là on arrive à des généralités précises, quoique vastes ; on découvre des lois de plus en plus générales qui ne sont dans la chaîne des faits que des antécédents déterminant plus de conséquents ; la connaissance de ces antécédents permet de prévoir à coup sûr comme elle permet ^'expliquer :

j'explique ceci en rattachant ceci à cela, mais tenant cela, je prévois que, telle condition étant donn.ée, ceci suivra. Et voilà comment science et déterminisme, c'est la même chose. Avec cette conception de la science, on ne restreint plus le domaine scientifique à l'astronomie, à la physique, à la chimie et aux autres sciences analogues ; mais on est sûr que là est le type de toute science et que cela seul sera science qui aura les mômes caractères essentiels. Cette conception est envahissante. Le savant ne s'enferme plus dans un canton de l'univers, méprisant tout le reste ; il se donne

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pour empire l'univers même, persuadé qu'en tout il y a matière à savoir comme il l'entend, qu'en tout il y a quelque chose de réductible à des formules scientifiques. Le monde est devant lui : c'est à peine si la conquête commence. Elle se fera. Tout le solide appartient de droit à la science et un jour sera sien. Qu'est-ce qui peut demeurer éternellement rcfractaire? Rien, sinon la pure illusion.

Nous voilà au point précis et essentiel, au cœur de la question. Si c'est bien là l'idée de la science, si tel est bien l'esprit de la science, entre la philosophie et elle quel rapport trouver qui permette de dire : la philosophie est science? C'est dans leur essence même et dans leur principe intime que la philosophie et la science diffèrent. Toutes les analogies ou ressemblances possibles s'effacent, s'évanouissent devant cette radicale différence ; et, si la science est bien cela, la philosophie n'a plus d'autre ressource que de se laisser absorber par la science et dans la science, d'en être une province encore imparfaitement conquise, d'aspirer à y être complètement réduite, ou encore d'en être comme le résumé et la formule la plus générale. Ce sera là une philosophie scientifique. Le reste

ne saurait compter. Ces revendications superbes sont troublantes, car elles sont légitimes si la science et le déterminisme ne sont qu'une seule et même chose. Mais cela précisément est-il établi? Dans un esprit non prévenu, qui prend la peine de réfléchir, cette assertion si nette, si décisive soulève deux questions. D'abord est-il évident de soi ou est-il manifestement prouvé qu'en effet déterminisme scientifique et science ne fassent qu'un? S'il y a quoi que ce soit au monde qui permette, qui autorise un doute, toutes ces hautaines prétentions croulent. Puis, en fait, n'y a-t-il d'assertions liées les unes aux autres qu'en vertu de la loi dite de causalité scientifique ? S'il y a quoi que ce soit au monde qui soit ici une exception de fait, c'est assez encore pour ébranler l'assertion que nous examinons.

Attachons-nous à ces deux questions très simples, et voyons quelle réponse il y faut faire.

Pour dire que la parfaite identification du déterminisme scientifique et de la science est évidente de soi ou manifestement prouvée, il faudrait que l'explication dite scientifique épuisât et satisfit toute la curiosité. Or, c'est ce qui n'est pas. Si générale et si vaste qu'on la suppose, s'étendît-

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elle à tout, elle aurait encore ce caractère d'insuffisance. Il lui est inhérent. Elle n'est précisément ce qu'elle est que par le parti pris de retrancher toute vue, toute recherche autre que cette causalité scientifique elle-même. C'est la force du savant. En s'interdisant sévèrement tout autre point de vue, il enserre les choses dans ses formules, mais il n'enserre, après tout, que ce qu'il prend, et il ne prend pas tout. Il le sait bien, et si c'est un grand esprit, il reconnaît combien sa science est limitée, ce qu'elle laisse subsister d'ignorances et de mystères, j'entends de ces ignorances et de ces mystères sur lesquels les procédés scientifiques n'auront jamais de prise, parce qu'ils n'en peuvent avoir aucune. Il y a des savants qui expriment cela magnifiquement ; leur simple et profonde conviction des bornes de la science est quelque chose de bien grand et de bien ^beau. Ainsi l'explication scientifique est courte, étroite, en ce qu'elle permet toujours de concevoir une autre façon de savoir qui saisisse dans les choses d'autres raisons d'être ; et les raisons d'être purement scientifiques, réductibles à la seule liaison causale scientifiquement entendue, ne sont ni les plus profondes ni les plus hautes. Elles

laissent, avant elles et après elles, beaucoup d'inconnu. Elles forment comme le milieu d*une chaîne dont les deux bouts échappent. Quand même Thomme devrait se résigner à ne connaître que cet entre-deux (ce qui n'est ni évident a priori ni prouvé), la possibilité en soi d'un autre savoir demeurerait. L'univers tout entier scientiflquement expliqué, un désir persisterait, le désîr de trouver de l'univers tout entier une autre explication, de rendre raison de l'origine et de la fin des choses. Dire que savoir cela passe l'homme, ce n'est pas dire que savoir cela n'aurait aucun prix et ne serait pas désirable. On peut croire qu'il faut s'en passer, mais c'est se donner le change que conclure de là que s'en passer n'est pas un manque de savoir. Tout au contraire, ce serait savoir plus, savoir mieux, que de savoir cela aussi ; et un tel savoir, plus complet, plus profond, plus haut que celui o\x se réduit le déterminisme scientifique, un tel savoir, conçu au moins comme possible en soi, sinon accessible à l'homme, apparaît comme supérieur à l'autre, et plus excellent ; c'est donc un objet de regret et de souhait, à la façon d'un idéal, pour l'humaine pensée. N'est-ce pas assez pour empê-

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cher d'identifier le détermiDisme scientifique et la science? Manifestement oui. Du moment qu'on peut au moins entrevoir une autre façon de savoir, un autre genre de science, et que ce genre de science est éminent, la question n'est pas^ pour Tinstant, de décider si c'est ou non chose hors de nos prises ; ce qui est évident tout d'abord, c'est qu'entre le déterminisme scientifique et la science l'équation n'est point parfaite. L'idée de la science dépasse et surpasse le déterminisme scientifique. Et à cela, qui suffit ici^ il convient d'ajouter au moins que le seul fait d'entrevoir l'idéal d'une science éminente encore qu'inaccessible (ce qui, redisons-le, n'est ni évident ni prouvé), ce seul fait communiquerait aux efforts tentés pour s'en rapprocher quelque peu une valeur déjà considérable.

Arrivons maintenant à la question de fait. Regardons, non plus ridée de la science, mais les objets d'étude, de recherche et de spéculation : la prétention de n'y rien laisser d'irréductible à la détermination scientifique, sauf l'illusoire, parait étrangement exorbitante. Ce n'est pas seulement l'imperfection de nos moyens actuels qui enlève aux prises du déterminisme scientifique certains

objets ; c'est la nature même de ces objets : entre ce qu'ils sont et ce que le déterminisme scientifique les ferait, ou plutôt les supposerait, il y a incompatibilité, il y a répugnance manifeste, et certaine, en sorte que, s'il faut perdre l'espoir de les soumettre jamais à ce joug, ce n'est pas la faiblesse irrémédiable de l'esprit humain qui est ici en cause, aucun esprit, si puissant qu'il fût, n'y parviendrait; l'essence des choses les rend rebelles à un genre d'explication qui leur ferait violence; elles s'évanouiraient sous la main qui essaierait de les réduire ; on croirait les tenir, on n'en aurait que l'ombre, et une ombre déformée. Or, ces choses, ce ne sont pas des conjectures, des soupçons, ni même des théories^ ce sont des choses de fait. En fait, tout ce qui est du for intérieur, tout ce que chacun de nous se rapporte et s'attribue à soi-même, tout ce qui est proprement personnel et moral, tout cela est donné, tout aussi manifestement, tout aussi certainement que le sensible. Prétendre a priori ramener ces faits à des faits d'un autre ordre, c'est contraire à l'esprit de la méthode. L'expérience intérieure vaut l'autre. Elle en diffère, sans doute, mais elle a le même droit à être admise et respectée. Voilà donc des

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faits qui, en dehors de toute théorie, apparaissent comme non susceptibles d'une explication dite scientifique : les traiter comme les faits qui ne sont pour nous que mesurables et réductibles à des rapports de causalité scientifique, c'est précisément leur ôter leur caractère propre, c'est nier d'emblée et a priori ce que l'expérience même donne comme leur étant essentiel, c'est exclure toute activité vraie, toute liberté, tout caractère proprement moral de ce qui se présente avec ces marques dislinctives ou n est plus rien. L'opération qui les ramène à ce qui est autre les fait périr. Se rendre compte de ce qu'ils sont, c'est en chercher d'autres raisons que cette liaison de causalité scientifique, manifestement impuissante ici, mani* festement propre, si l'on s'y tient, à fausser les idées des choses. Il y a lieu de former à leur sujet d'autres liens, et, de fait, on en forme d'autres. On parle ici d acte et de cause en un autre sens, et ce sens n'est pas une chimère, les faits euxmêmes suggérant ce sens, si l'on peut dire,. et le soutenant. Il y a donc un domaine réel et intelligible, un domaine donné en fait et pénétrable à rintelligence, où savoir n'est pas réduire à des lois dites scientifiques, où le déterminisme scientifique

ne régnant pas, la connaissance précise, méthodique, raisonnée, liée des faits mérite le nom de science sans avoir les caractères des autres sciences^ et ainsi en fait l'assertion dont nous poursuivons l'examen reçoit un démenti : la liaison dite de causalité scientifique n'est pas Tunique liaison rationnelle, la seule que la science recherche et accepte.

D'ailleurs, le déterminisme scientifique luimême, dans ses limites propres, ne se suffit pas complètement à lui-même. Cet ordre qu'il découvre et établit, apparaît, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, comme le signe de quelque autre chose, d'un ordre, comment dirai-je? plus intime, plus profond, plus intéressant aussi, plus vraiment intelligible en même temps que plus réel et comme plus foncier. Sans aoute, un vrai savant se défend de rien affirmer du fond des choses, qui lui échappe ; et si le mécanisme scientifique, avec les formules mathéniatiques qui en sont le terme et l'expression, est certain à ses yeux, c'est en ce sens que tout dans la nature se passe comme si tout y était mécaniquement déterminé ; mais le savant ne dit pas, et il ne sait pas si dans le fond il en est ainsi. Cela passe la portée de sa vue comme

savant, cela n*est pas de sa compétence, cela ne le concerne pas. Mais, précisément parce que Tordre où il borne tout son effort est purement phénoménal^ son esprit ne peut s'y arrêter : ou il en fait, presque à son insu.. Tordre réel même, ou il y voit Tindice et TefFet de quelque chose qui n'en fait plus partie, et qui n'est plus déterminé, mais proprement et originairement déterminant. L'activité, au sens humain du mot, qui est le sens vraiment psychologique et aussi le sens métaphysique, l'activité, que le déterminisme scientifique pourchasse et finit par exclure, se retrouve à Torîgine de toute cette série de mouvements, vaguement entrevue, je le veux bien, mais posée, supposée, malgré les dénégations même, malgré les précautions multipliées contre elle, malgré le parti pris de s'en passer; et Tordre purement scientifique est comme la forme par laquelle cette activité initiale se rend intelligible, c'est le langage qui nous la traduit : mais, sans doute, toute cette série mécanique a une signification plus que superficielle, elle est indicatrice de l'évolution des choses qui elle-même n'est pas un développement quelconque, mais ou un progrès ou une marche rythmée; en sorte que le déterminisme scien-

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tifique ramène malgré tout dans le monde, avec une puissance ultime ou cause déterminante active^ pour donner le branle à tout, sans quoi rien, ce semble, ne serait, une idée directrice de tout le mouvement, sans quoi rien ne serait vraiment intelligible et n'aurait, à nos yeux, de véritable intérêt.

Concluons maintenant. Les sciences mathématiques et physiques, avec leurs analogues, ne sont pas toute la science. Ni les procédés qu'elles emploient ne sont leur spéciale propriété, ni le caractère positif qu'elles réclament ne leur appartient en propre ; les résultats où elles parviennent ne sont pas toujours décisifs, stables, définitifs, et la puissance de parvenir à de tels résultats n'est pas leur exclusif privilège. Si l'on prétend que le déterminisme dit scientifique est le principe constitutif de toute science, ni cette conception n'est justifiée a priori^ ni l'examen des objets de la connaissance ne la confirme. Nommer sciences les seules sciences mathématiques et physiques avec leurs dépendances, ou, ce qui parait moins étroit, les seules sciences où règne le déterminisme, c'est restreindre arbitrairement le sens du mot science j

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c'est rétrécir arbitrairement Tidée de la science^ c'est prendre pour type unique de la science certaines de ses formes. La philosophie, manifestement, n'est pas une des sciences ainsi entendues. 11 ne suit pas de là qu elle ne soit pas science. Si elle emploie, à sa manière, les procédés sans lesquels il n'y a pas de science, si elle a, avec des nuances qui lui sont propres, les caractères qui sont ceux de la science, pourquoi vouloir qu'elle ne soit point science? La conception de la science qui tend à prévaloir actuellement n'est point l'idée mftme de la science : cette conception, qui est trop étroite, est exclusive de la philosophie ; mais, entre la science sans restriction et la philosophie il n'y a point d'incompatibilité.

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