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CHAPITRE V

DJVEKSB3 SORTES DE PRJ^.CISION

C'est le moment d'examiner ce que c'est que précision et exactitude.

Que la pointe d'un compas touche sans appuyer, ce qu'elle marque n'est qu'un point, très ténu, très net. Qu'elle s'écache, comme elle s'écrase et s'aplatit, elle marque, non plus un point tout juste, mais quelque chose qui s'étale et déborde, empiétant à l'entour : c'est indécis et confus. Tout à l'heure il y avait précision, maintenant la précision manque.

Qui vise au but, s'il vise juste, touche juste. Le projectile frappe où il faut : il se fixe ou passe exactement au point destiné à le recevoir, il y marque sa place ou sa trace avec une parfaite netteté. Le tir a été précis. Un peu plus à droite ou un peu plus à gauche, un peu au-dessus ou un peu

au-dessous, ce n^était que de Ta peu près : on ne visait pas juste, on ne touchait pas exactement le point de mire. Le tir n'avait pas eu de précision.

Le sentiment de la justesse fait la précision, et la précision produit l'exactitude et la netteté. Voir juste, c'est voir que ceci s'ajuste à cela ; viser juste, c'est voir que ceci peut et doit s'ajuster à cela, et comment. Or, si ceci n'est pas vraiment ceci, ni cela vraiment cela, l'adaptation ne se fait pas. 11 faut que chaque chose soit réduite à soi seule, par le retranchement de tout ce qui n'est pas elle. La justesse dans le coup d'œil opère la précision dans le mouvement ; et parce que celuici est précis, il y a une justesse d'exécution ou de fait qui est exactitude, et ce qui est exact est distinct et net.

Dans tous les usages des mots a précis » et « précision », ce sens conforme à l'origine se retrouve : on a toujours en vue un retranchement, soit l'opération qui retranche, soit le résultat de l'opération ; et ce qui est retranché, c'est toujours ce qui confine à une chose ou s'y mêle et risque d'être confondu avec elle, de manière à en altérer la pureté et à en brouiller la notion. Une ligne précise est celle qui, tracée avec décision et dcli-

catesse, n'occupe de place que juste ce qu'elle en doit occuper, et se développe ferme, sûre, nette, je dirais volontiers franche. Une figure précise est celle dont le contour, n'étant ni incertain, ni vague, d'emblée la démêle, la dégage, la détache de ce qui Tavoisine, et la présente au regard bien distincte. Tout ce qui établit une démarcation certaine entre les choses, tout ce qui en délimite d'une manière non équivoque les frontières, tout ce qui y introduit la détermination et, par cela même, la netteté, est précis ou instrument de précision. Une mesure juste est précise, partant exacte, et elle établit si nettement les dimensions d'un objet qu'eUe rend toute contestation impossible ou ridicule. Une balance juste est précise : elle permet une pesée exacte, et le poids est nettement déterminé. Un scalpel fin enlève tout juste ce qu'il faut, sans demeurer en deçà, sans aller au delà ; il coupe avec précision, exactement, nettement.

Ainsi dans l'ordre intellectuel. Une perception précise est celle qui, se produisant à la suite d'une impression médiocre, ni trop faible ni trop forte^ a elle-même comme une médiocre et juste étendue, et, avec cela, un suffisant relief : au milieu de

beaucoup de perceptions elle sort du rang et se met hors de pair ; elle est distinguée^ selon le mot de Leibniz, et l'image qu'elle laisse est d'un tracé ferme, d'un trait pur, nettement détachée des autres, formant un tout bien déterminé et bien distinct. C'est une image précise, née d'une perception précise. L'idée proprement dite, à son tour, est précise si elle circonscrit et détermine son objet, et alors elle permet de le distinguer nettement de tous les autres. Quand on a d'une chose une idée précise^ ou écarte, on retranche de la chose considérée tout ce qui n'est pas cette chose même. On en ôte tout le superflu, tout l'étranger, tout le circonvoisin, tout le contigu, tout Taccessoire, pour n'y laisser que ce qui y est le principal, que ce qui lui appartient en propre, que ce qui est bien à elle et bien elle ; et ceci, nettement dégagé de tout le reste, apparaît en relief et comme seul. Un mot précis exprime cette idée précise, et il est net comme elle, parce qu'il est comme elle enfermé en des limites exactes, disant ce qu'il faut dire et ne disant que cela.

Quand ce que l'on pense et ce qu'il y a à penser d'un objet peut tenir dans le raccourci d'une formule et ensuite d'un mot, sans être faussé ni dé-

formé aucunement, cette formule et ce mot sont d'une singulière précision. L'esprit a réussi à isoler, à épurer, à simplifier l'objet en perfection ; il Ta réduit à ce qui en est l'essentiel, cela seul demeure, et cela est en pleine lumière. L'idée alors égale la chose et le mot égale l'idée.

Cette précision rigoureuse a lieu dans le domaine des abstractions pures. Là, et là seulement, un mot étant entendu, l'esprit s'arrête tout court. 11 n'y a dans chaque mot que ce qui y a été mis par une opération réfléchie, en vertu d'une convention. Penser au delà, ce serait penser de travers. Si une idée autre que celle désignée par le mot se présentait, elle causerait une distraction qui serait une erreur. C'est l'efTet de la définition dite géométrique ou mathématique de fermer à l'esprit toute issue vers autre chose que ce que le mot défini nomme et que la proposition définissante fixe. La borne où la pensée s'arrête est posée, et aucun mouvement vers autre chose n'est permis, ni possible.

Est-ce là le rôle des mots quand ils désignent, non plus des conceptions purement abstraites, mais les idées des choses réelles ? Y en a-t-il un seul qui dise tellement tout ce qu'il nomme qu'il

n'y ait ni dans Tespril ni dans l'objet rien de plus? Non, nous n'avons, d'aucune chose réelle au monde, une notion qui lui soit adéquate.

Nous n'embrassons par la pensée le tout de rien. Mais, notre esprit fût-il beaucoup plus puissant, la réalité et la vie ne seraient pas pour cela réductibles à des formules. Nous les verrions mieux, nous les pénétrerions plus à fond, nous les comprendrions davantage, mais elles n'en seraient pas moins rebelles à nos efTorts pour les assujettir à des cadres étroits. La définition ainsi entendue n'a de prise que sur des idées simplifiées par art ; la réflexion qui considère abstraitement des modalités pures ou de purs rapports, appauvrit, amincit, exténue les idées en les vidant de toute réalité. C'est un art naturel à Thomme, sa nature lui faisant une nécessité de procéder par abstraction, mais il est dans sa nature aussi de ^ae voir là qu'un moyen et de ne pas terminer la pensée à ce qui n'est que provisoire. Il nous faut traverser l'abstrait, non pas y demeurer. La loi de Tesprit, c'est de faire retour au concret comme il en est parti.

Considérons les mots dont nous usons sans cesse, quand aucun intérêt scientifique ou pra-

tique ne nous force à procéder en forme et en règle *. Ces mots ne sont pas vides, ils sont pleins ; ils ne sont pas pauvres, ils sont riches ; ils ne sont pas ternes ni mornes, ils ont de la couleur et de rélan. Abstraits dune certaine manière, sans quoi ils ne seraient pas des mots, ils ont gardé la sève et le suc de la réalité : ils sont vivants. Ce ne sont pas de pures étiquettes des idées. Ils disent ce que sont les choses et ils disent Timpression que les choses font sur nous. Us ont un esprit, ils ont une âme, et, quand ils viennent à nous, c'est à tout notre esprit, à toute notre âme qu'ils s'adressent. Ils renferment un dépôt, un trésor dont ni ceux qui les répètent ni ceux qui les entendent ne connaissent toujours le prix. Ils peuvent, soit par leur seule nature soit par la position qui leur est faite dans le discours, dire peu ou beaucoup. Ils font penser, ils invitent à penser au delà d'euxmêmes ; ils donnent du mouvement pour aller

1. Signalons ici les pages de Guillaume de Humboldt {Introduction à Vétude des langues malaises et Uebcr die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues) citées, traduites, commentées par le P. Gratry, Connaissance de VAme, liv. II, ch. ii; et tont ce chapitre de Gratry lui-même, intitulé « Les deux manières de traiter la parole », belle et suggestive étude sur « le grand sens des mots », comme il aime à dire, opposé au « sens étroit et borné. »

plus loin y plus au fond, plus haut. Ils évoquent des idées qui viennent compléter leur sens propre. C'est que toute chose réelle se rattache par mille liens à ce qui TentourCy et toute chose réelle est elle-même complexe. Ni on ne réussit à l'isoler entièrement de tout, ni on ne peut la réduire à un point géométriquement simple. C'est comme un arbre qui plonge dans le sol par mille racines et qui a une multitude de fibres. Couper ses racines ou déchirer son tissu, c'est le tuer. Les mots vivants maintiennent les vivants liens des choses entre elles et la vivante multiplicité que chacune enferme en son sein.

La précision ne disparaît pas pour cela. Il n'y a pas de précision sans justesse. Si l'on séparait ce^ qu'il suffit de distinguer, on manquerait de justesse, tout comme si l'on confondait ce qu'il ne faut qu'unir. Ceci mérite considération.

On demeure dans Va peu près quand on voit les choses dans un brouillard qui en rend les limites indécises. Faut-il, pour les voir nettement, les percevoir non plus seulement distinctes, mais séparées ? Si elles ne sont pas séparées effectivement, cette façon tranchée de les voir les dénature, les fausse. Un excès de précision empêche la jus-

tesse et produit Tinexactilude. On a voulu trop débrouiller : on brouille.

Pour éviter Y à peu près^ il s'agit, non pas de ne pas voir ce qui est à côté d'une chose, mais de ne pas prendre pour cette chose ce qui est à côté d'elle. Ou encore, il s'agit, quand un mot évoque plusieurs idées, non pas de repousser toutes ces idées, mais d'écarter celles qui traverseraient et interrompraient la pensée, et d'accueillir celles qui Taident et la complètent. En effet, ce qui nous détourne de notre objet lui est étranger, mais ce qui nous y retient lui appartient en propre. Or, c'est nous y retenir, sans doute, que de nous y faire avancer sans en sortir. Les idées que le mot éveille ne modifient pas l'idée principale, elles l'achèvent. Dès là, elles ne sont pas autres, elles sont des parties, des moments de la même idée. Il n'y a point passage d'une chose à une autre différant d'elle; il y a progrès dans le même. La pensée n'est pas dévoyée : elle reste dans la voie certaine où elle est engagée, mais elle y reste sans être enchaînée ni raidie, elle est alerte et vive.

n y a une précision mathématique, il y a une précision poétique.

^iOô* ;>:*'.: *• :..5ivçRSfis sortes

Deux célèbres vers de Racine me reviennent à l'esprit :

Thraséas aa Sénat, Corbuloa dans Tannée, Sont encore innocents malgré leur renommée.

C'est admirablement beau. On ne peut redire ces vers si simples sans une austère émotion. Et que de choses dans ce court espace ! Ce qu'ils ne disent pas et qu'ils font entendre fait la beauté de ce qu'ils disent. C'est la sobriété d'une formule, avec la vivacité d'une peinture et la profondeur d'une sentence. Il est difficile d'exprimer les souvenirs, les images, les idées qui s'éveillent, cette plénitude de sens ne produit aucune confusion. On a une impression nette et franche. C'est si heureusement précis. Au premier vers, les seuls noms de Thraséas au Sénat, de Corbulon dans Tarmée, définissent et peignent ces grands hommes et leur incorruptible honnêteté; on voit tout ce qu'il faut voir. Le vers suivant définit et peint autre chose : c'est ce siècle, c'est la Rome d'alors, c'est le règne commençant de Néron et la suite de ce règne, la puissance des délateurs, la haine jalouse et furieuse s'attaquant à la vertu importune, c'est tout cela qui apparaît à l'esprit,

tout d'un coup, sans efiort, avec netteté, avec éclat.

- A la précision mathématique, j'ai opposé la précision poétique. C'était d'un bond aller d'un extrême à l'autre. Ce qui fait le propre de la précision est par là même plus visible. Mais, dans l'intervalle, il y a une façon d'être précis qui est scientifique, sans être mathématique, souple et vive, sans être poétique. Les notions renfermées en des formules dont tous les mots sont pesés, ont ce degré d'abstraction et de généralité sans lequel il n'y a point de science pour l'esprit humain. Elles sont le résultat d'une réflexion savante ou d'une étude méthodique et raisonnée des faits. Si exactes, si rigoureuses qu'on les suppose, réduiront-elles jamais l'esprit à cette unique considération d'un unique point où le retient la formule mathématique, si l'objet qu'elles concernent est réel, concret, surtout s'il est vivant? Empêcheront-elles de regarder à côté et au dedans, du moment que ce qui est à côté est lié à l'objet et que ce qui est au dedans a été ou sera soumis à l'analyse? Tout au contraire, vous êtes invité à penser à plus que la formule ne dit, et sa vertu est, en écartant Tinutile, non de dire elle-

même tout ce qui est à dire, mais de mettre à même de le voir. En psychologie, nommez certains sentiments, certaines passions : en vain vous appliquerez-vous à en donner de sévères et sèches définitions; chaque mot contribuera à évoquer dans l'esprit tout ce monde de souvenirs que chacun porte en soi. Vous vous en plaindriez à tort. Si par malheur cette vertu évocatrice venait à faire défaut, si vous aviez réussi à vider entièrement les mots de tout contenu vivant, si grâce à vos efforts ils n'avaient plus rien d'expressif ni de suggestif et qu'ils fussent devenus de simples notations techniques toutes sèches, serait-ce donc bien encore de l'amour ou de la haine, du désir, de la crainte, de l'espérance que vous parleriez? Seraitce de ce qui se passe dans un cœur d'homme?

Votre psychologie serait une nomenclature chimique, tout au plus un exposé physiologique, je dis tout au plus, car déjà dans le physiologique bien étudié, bien compris, il serait impossible de ne point laisser entrevoir le psychique qui y tient de si près. Mais ce que je viens de dire des sentiments et des passions, est vrai des opérations intellectuelles aussi. Comment les bien étudier sans que tout ce que nous en avons d'expérience se ré-

yeille en nous ? Et alors comment les mots qui les nomment, les formules qui en désignent les caractères et les lois, tout ce que nous en disons, enfin^ ne serait-il pas expressif et suggestif au lieu d'être pure notation?

Ainsi, tandis que la précision mathématique est sèche, rude et comme brutale, il y aune autre précision, opposée comme elle à Y à peu près ^ née comme elle du sentiment de la justesse, produisant comme elle l'exactitude et la netteté^ mais c'est une souple, vive et délicate précision. Comme l'autre, elle consiste à dire ce qu'il faut, à ne dire que ce qu'il faut, à dire tout ce qu'il faut; mais, parce qu'elle le dit et précisément pour le dire, elle suscite, je ne dirai pas à côté de l'idée principale, si par là on entend ce qui est sans lien étroit avec elle, mais je dirai du sein de cette idée principale, ou de ce qui est en rapport intime avec elle, elle suscite donc des idées qui servent à l'achever, à la parfaire. Comme l'autre, elle retranche le superflu, mais elle ne fait pas le vide ; au contraire, elle procure une juste plénitude. Comme l'autre, elle empêche la pensée de s'égarer, mais elle ne la resserre pas; au contraire, elle lui donne un juste développement. Comme l'autre.

enfin, elle simplifie; niais, dans Tordre purenient abstrait, le simple est comparable au point géométrique, dans Tordre des choses réelles, à un point métaphysique, centre et principe d'action, source vive fournissant de son abondance à tout ce qui sort d'elle et s'y ramène. La précision mathématique est purement restrictive, Tautre précision est expressive et suggestive.

Tout à Theure je parlais d^analyse. Je disais que dans une formule qui est le résultat et le résumé de la science, ce qui apparaît au dedans de Tobjet nommé et défini, a été ou sera soumis à Tanalyse. Examinons ce que c'est qu'analyse, sans quoi nous n'aurions pas de la précision même une idée juste et complète.

Il est évident que Tesprit humain étant ce qu'il est, on ne connaît une chose quelconque qu'en gros et en confusion tant qu'on n'en a point fait Tanalyse. L'analyse est donc un moyen de science indispensable. Tant que vous ne pouvez pas substituer au tout considéré et nommé le détail intelligible obtenu par Tanalyse, vous avez des intuitions heureuses peut-être, mais point de science. La précision scientifique, même bien éloignée de la raideur géométrique, suppose une analyse préalable.

Mais il y a analyse et analyse. Il y en a une qui décompose le ^0?/^ donné en ses éléments. Il y en a une autre qui a pour office et pour résultat de montrer qu'une telle décomposition est impossible. L'élément, plus simple que le composé, est peut-être un composé encore par rapport à un élément plus simple. Mais une analyse qui dégage de tous les alentours quelque chose de si proprement simple qu'il est, non pas indécomposé, mais indécomposable, une telle analyse découvre, non plus un élément, mais unprincipe. Au sein du tout donné elle atteint ce qui en est comme l'âme ; et cela est un tout, mais un tout simple, un point si Ton veut, mais un point riche et fécond en sa simplicité, quelque chose de comparable à l'idée maîtresse d'un discours, laquelle n'est point formée par juxtaposition, ni même par composition, ni par combinaison d'aucune sorte, mais est vraiment simple et féconde, et donne lieu à tous les détails d'un riche développement : si bien que l'analyse purement décomposante et résolutive ne la découvrirait jamais, puisqu'elle s'épuiserait vainemeat à en chercher les éléments, et cette idée mère et maîtresse n'a précisément pas d'éléments ; mais l'analyse qui lui convient, c'est celle qui la dégage au milieu des détails en rame

nant ces délaUs à elle comme à leur principe. On pourrait nommer transcendante cette sorte d'analyse. C'est elle qui, sans jamais briser Tunité des idées principales, les obtient dan s toute leur pureté ; grâce à Teffort de réflexion qui en détache tout Taccossoire, on saisit ce que les choses sont ellesmêmes, on trouve ce qu'elles sont principalement et véritablement, èç /utaXtora, ùg àXyj^wç, comme disait Aristote ; et les tenant ainsi dans la pureté de leur essence, on devient capable de les porter au souverain degré. Leibniz dit quelque part: bivesiigaiidum est in imoquoque génère summum. En chaque genre de choses, ce qu'il faut poursuivre, c'est ce qu'il y a de plus haut, ce qui est souverain et suprême. Rien de ce qui est arrêté en chemin n'est vraiment soi-même. Une idée n'apparaît dans toute sa vérité que si elle se montre dans toute sa plénitude et dans tout son éclat. La réduire à elle-même, c'est bien, puisque sans cela vous ne la distingueriez pas nettement du reste et vous ne la saisiriez pas toute pure ; mais il faut ensuite la pousser jusqu'au bout d'ellemême, sans quoi vous n'en aurez que des aspects toujours plus ou moins bornés, et elle ne sera pas vraiment pure, vraiment elle-même, n'étant pas

pleinement et souverainement. Telle est l'analyse qui ramène les choses à leurs principes. Ainsi, il n'y a de précision que si lanalyse est possible, mais l'analyse consiste tantôt à réduire un tout à ses éléments, tantôt à dégager le principe qui régit les détails et en est ce que Leibniz nomme la source éminente. La précision expressive et suggestive ^^n matière de science, c'est surtout celle des mots et des formules qui comportent l'analyse à laquelle nous avons donné le nom de transcendante.

Avançons encore. Il y a des cas où non seulement les mots sont riches et pleins : ils ont comme de l'ombre et du mystère. Ce n'est pas seulement une multitude de faits ou d'idées qu'ils semblent tirer de leur fond et produire au dehors avec eux : ils nous font sortir d'eux-mêmes, des choses, de nous, ils nous transportent en des régions nouvelles et supérieures, ils nous donnent le sentiment de rimmense, le frisson du sublime ; ils nous jettent dans l'infini. On est tenté de croire qu'entre ce « grand sens des mots » et la précision, il y a incompatibilité. La précision exige quelque chose de déterminé, d'achevé, une forme nette, ce que les Grecs nommaient xô mpocç. La parole, pour opérer cette sorte d'extase (Ixo-Tao-t;)

iiO DIVERSES SORTES

que nous venons de décrire, n'a-t-elle pas recours à je ne sais quoi d'indéterminé, d'inachevé, d'indéfini^ à ce que les Grecs nommaient rb amtpov^ une forme indécise, incertaine, et, autant que possible, informe? Sans doute, la pensée accablée, opprimée par la sublimité de son objet, peut ne plus savoir comment la rendre, et la meilleure manière d'exprimer l'incompréhensible , c'est de reconnaître toute expression insuffisante. L'impuissance avouée des conceptions et de la parole en corrige l'irrémédiable défaut, et, si Ton semble faire tort à l'excellence incomparable de ce qu'on ne peut atteindre en en parlant comme on peut, on en rétablit la hauteur en confessant qu'on n'y atteint pas et qu'on n'en dit rien qui n'y soit infiniment disproportionné, rien qui n'en soit infiniment indigne. Mais ces remarques n'empêchent pas que la parole enveloppant l'infini n'ait encore sa précision.

Je songe à cette fresque où Michel-Ange a représenté le Père Eternel créant le monde : c'est le mystère même rendu sensible, l'acte créateur peint par des mouvements. Tout est précis. L'infini se sent et j'allais dire se voit, non qu'une forme indécise en figure, en simule l'insaisissable

DE PRÉCISION. m

grandeur : au contraire, cette pose, ce geste, vraiment incomparables, ont, dans leur énergie superbe, une netteté parfaite. Et il le faut. C'est un acte essentiellement positif qu'il s'agit de rendre visible, un acte déterminé, un acte déterminant, l'acte qui fait être. Le génie du peintre a trouvé dans une étonnante précision le moyen de donner le sentiment du mystère et de Tinfiai.

Ainsi des mots. Vagues, ils causent du malaise ; précis, ils peuvent ravir en extase. Virgile, avide de fraîcheur et de paix, veut s'abriter sous l'ombre immense des arbres dans la vallée de l'Uémus, et du môme coup sa rêverie l'enveloppe et nous enveloppe avec lui d'inconnu, de mystère, et comme d'infini, sans que les formes des choses cessent un 5eul moment d'être nettes.

ubi campif Sperchiusqne, et virginibus bacchata Lacœnis Taygetal qui me gelidis in vallibus Haimi Sistat, et ingenti ramorum prolegat umbral

Pascal s'écriant : a Le silence éternel des espaces infinis m'effraie », n'évoque aucune image vague. Lamartine, dans cette Méditation intitulée les EtoileSy a beau promener sa pensée en des sphères inaccessibles et s'y enivrer d'une lumière

et d'une harmonie célestes : on peut parler de la molle beauté de ces pages, si, donnant au mot une signification presque latine, on entend par là l'exquise et coulante souplesse du vers ; mais la forme n'est point molle si le mot signifie forme sans vigueur, incertaine, vague. Cette poésie rêveuse a sa précision. A plus forte raison, ni Dante ni Milton, dans leurs plus sublimes pages, ne doivent-ils à des images brouillées ou à des idées confuses le secret des visions puissantes où semble apparaître l'invisible et se laisser entrevoir l'infini. Dans l'antiquité, Pindare est précis dans sa hardiesse et ses saillies. Précis sont les Prophètes avec leurs grandes images, leurs mouvements vifs ou tendres. Bossuet, admirant le style des Psaumes, y loue une extrême magnificence jointe à une suavité sans pareille, gran-diloquentiam cum summa suavitate conjunctam^ et il remarque comment l'écrivain sacré, mettant sous les yeux des choses corporelles, semble peindre l'immatériel même. Siibjicere ocidis^ quant vividiim in Psalmis... Sic corpora pingitj quin etiam incorporalia^. Et ailleurs, parlant de

1. Dissertatio de Psalmis, cap. ii, n» 17. Edition Vives, l. I, p. 31 et 32.

YApocaiypsey ou <( tout ce qu'il y a de plus touchant, de plus vif, de plus majestueux dans la Loi et dans les Prophètes, reçoit un nouvel éclat, » il en reconnaît, il en signale les « profondeurs », les « obscurités », les « difficultés » ; mais avec « d'affreux spectacles », avec a des horreurs qui étonnent l'âme et la frappent au vif », ou avec de « douces et ravissantes peintures », il y trouve « des idées si hautes du mystère de Jésus-Christ, de si nobles images de ses victoires et de son règne, avec des chants si merveilleux pour en célébrer les grandeurs, qu'il y a de quoi ravir le ciel et la terre » : partout donc la précision jusque dans une <( prophétie si pleine de mystères* ».

Il y a une grande différence entre le vague et l'obscurité. Des obscurités impénétrables et vénérables peuvent jeter la pensée dans l'effroi, dans l'épouvante, sans que ce trouble auguste y enfante des fantômes. Ce n'est pas le mystère, c'est l'idée vague qui fait naître les fantômes. Je nomme ainsi les formes sans consistance, les apparences, caressantes ou menaçantes, indécises, incertaines, indistinctes. Bossuet, dont nous venons de rappeler

1. V Apocalypse avec une explication. Préface, i, n, xx\t et passim. Edition Vives, t. H, p. 300 et suiv.

les jugements sur les parties les plus obscures de la Bible, Bossuet, dans ses Elévations sur les mystères^ tout plein lui-même des Psaumes, du Livre de la Sagesse, de Y Apocalypse^ a les audaces du théologien, du penseur, du poète, du mystique : sa langue n'est jamais vague ; aucun fantôme ne brouille ni ses idées ni son style. Il est précis.

Pourquoi la précision dans le style n'est-elle pas incompatible avec le mystère? Il en faut chercher la raison, non dans des préceptes littéraires, mais dans la nature des choses. Nous avons vu les choses liées entre elles et complexes, ce qui nous a fourni la raison de ce que nous avons nommé les mots vivants. La raison de ce que je nommerai maintenant le mystère des mots, c'est qu'aucune chose n'a en soi ni le principe ni la fin de son être. Toute idée nettement conçue est comme une forme déterminée, auddà et au-dessus de laquelle l'esprit trouve de l'espace et est tenté de pénétrer.

C'est donc jusque dans l'œuvre de la réflexion en quête de science que la précision pourra laisser subsister le mystère des mots, le mystère des idées, le mystère des choses, et n'en point souffrir

elle-même. Des choses de Tâme, par exemple, il y aura des notions précises, des formules précises, qui, les caractérisant nettement, n'empêcheront pas néanmoins d'y trouver ce qui réellement y est, à savoir, de quoi les dépasser, de quoi aller par delà et au-dessus. Ne remarquions-nous pas d'ailleurs, il y a quelques instants^ qu'il y a des idées et des choses une analyse transcendante? Transcendante, en ce sens qu'elle sait découvrir le principe même, la source; transcendante, en ce sens aussi qu'elle atteint en toute chose l'essence pure et ce que nous avons nommé avec Leibniz le souverain degré. Il y a donc une analyse qui en procurant la clarté, la netteté^ le savoir précis, c'est le propre de toute analyse, montre aussi, et avec clarté, netteté, précision, que, pris d'une certaine manière qui est la grande et la bonne, les mots, les idées et les choses « enveloppent l'infini ». La tentative de le développer quelque peu réussit plus ou moins. La conviction qu'il est là « enveloppé » en ce qui sans lui n'aurait ni portée ni soutien, c'est assez déjà pour r.ommuniquer au savoir l'ampleur, la vigueur, la hauteur dont il est capable, et cela n'ôte rien à la précision ni n'a rien à en redouter.

Ainsi la connaissance, dès qu'elle sort du pur abstrait, n'a plus la précision géométrique. Ayant afiFaire aux choses, et voulant en avoir la science, on ne peut les renfermer dans des formules, on cherche pourtant à les définir. Les définitions empêchent l'esprit d'errer. Elles préviennent les écarts, elles prémunissent contre les chutes. Mais elles servent plutôt à dire ce que les choses ne sont pas qu'à dire complètement ce qu'elles sont. Elles peuvent être définitives en ce sens qu'elles restreignent le champ de Terreur. Il y a des idées condamnées, des idées qu'il n'est plus permis d'avoir, des hypothèses qu'on ne peut plus faire, des manières d'expliquer qui sont exclues. Mais les choses ayant des aspects variés, il y a lieu d'insister sur celui-ci après avoir insisté sur celuilà; il y a lieu de reprendre l'étude, non pour défaire ou refaire ce qui est fait, mais pour faire ce qui n'a pas été fait, pour réparer une négligence, un oubli, pour corriger une exagération; la chose avec ses ramifications, avec sa complexité, avec son mystère, avec l'infini qu'elle enveloppe, n'est jamais tellement connue qu'il n'y ait encore à regarder, à chercher. Ce serait manquer de fidélité, sous prétexte d'exactitude, que de prétendre ici à

une précision littérale, quand la lettre est manifestement trop étroite. Encore une fois, la précision littérale ne convient ici que comme préservatif de l'erreur. Les sciences proprement dites elles-mêmes nous en fournissent des exemples. La précision rigide n'y est possible que dans un petit nombre de cas, où l'abstraction est complète. La précision que le reste comporte est celle que nous essayons de caractériser : littérale encore en ce sens qu'elle écarte ce qui est manifestement étranger ou accessoire, mais non en ce sens qu'elle interdit toute pensée au delà de la formulé même; souple au contraire et vive, et d'autant plus que l'objet du savoir est lui-même vivant d'une vie plus complexe, plus délicate et plue haute. La science a une plus libre allure quand les choses dont elle aspire à rendre raison s'approchent de la liberté ; et si la liberté même est quelque part, comment admettre qu'une formule rigide puisse en contenir la juste et pleine idée?

Imaginez un instrument d'une merveilleuse ténuité et subtilité, assez pénétrant pour aller dans le vif, jusqu'aux fibres intimes, jusqu'à la moelle, assez délicat pour ne rien briser, ni trancher, ni froiséer, nî désagréger, et vous aurez une impar-

118 DIVERSES SOaTËS

faite image de cette précision supérieure : quelque chose d'analogue à la vue, vue perçante qui saisirait les choses et en dénombrerait, en démêlerait tout le détail sans y introduire aucun trouble, sans en rompre l'unité ; qui en ferait en perfection Tanatomie sans déconcerter les ressorts, sans arrêter les mouvements ; qui, enfin, par la plus fine des analyses, expliquerait le jeu de la vie sans ôter la vie. La précision d'une pensée juste et complète, vive et fidèle, a quelque chose de cette heureuse délicatesse. Sans entamer l'intégrité de la perception, sans altérer la vivacité de Timage, sans couper aucun lien, sans violer aucun rapport; sans laisser évanouir la variété vivante, sans ôteif le mystère, elle s'accommode aux choses au lieu dé les assujettir de force à un cadre tout fait. Elle met en relief ce qui leur est propre, et elle permet ainsi d'avoir des notions exactes et nettes. Elle distingue sans désunir. La vraie idée précise, ce n'est pas Tidée purement abstraite, c'est l'idée totale, obtenue par abstraction, mais revenant au concret, idée complète, vive, qui est avec effort pour notre esprit discursif ce que serait sans effort pour un esprit très puissant une vue intellectuelle^ une clairvoyance capable de saisir les choses

telles qu'elles sont, d'en pénétrer tout le détail du même regard qui en embrasse l'ensemble, d'en découvrir d'emblée Texistence et l'essence, d'en expliquer l'ordre rationnel en les voyant, et de les rattacher à leur principe et à leur fin sans en perdre un instant de yue l'actuelle et mouvante réalité.

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