‹ La philosophie et le temps présentChapitre 20 sur 46 · DE QUELQUES TRAITS DISTINCTIPS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES TRAITS DISTINCTIPS

effet. La précision qu'elle comporte et qu'elle requiert n'est pas d'ordre mathématique ; cela n'y fait rien. Voilà ce que j'ai \oulu établir, rien de plus, mais cela ; je crois que c'est établi, et que ce n'est pas sans importance. Je ramène peu à peu l'un vers l'autre ces deux termes : philosophie et science.

Mais il se confirme aussi que, si la philosophie peut être science, elle n'est pas science comme les autres. Sans parler encore de son objet, je la considère dans sa façon de faire, et son allure et ses démarches ont des caractères à part. Les Dia-logues de Platon, les Traités d'Aristote, les Lettres de Sénèque, le Manuel d'Epictète, ce sont autant d'écrits philosophiques. Personne n'hésite à ce sujet. Mais que ces manières de philosopher sont» donc différentes! Et dans les temps modernes, Bacon, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz, Hume, Kant sont tous des philosophes. Entre l'antiquité et l'âge moderne, ce sont des philosophes encore que ces docteurs du moyen âge, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot, Roger Bacon. Avant eux, parmi les Pères de l'Eglise, saint Augustin n'avait-il pas composé des ouvrages philosophiques, et ses grands écrits

théologiques ne sont-ils pas remplis de philosophie ? Chacun de ces noms rappelle, non seulement des doctrines très différentes, ou même contraires, mais des esprits profondément différents. C'est cette diversité dans la façon de s'y prendre pour philosopher que je note en ce moment et que je veux étudier.

Il faut se souvenir que les savants, je parle des inventeurs, ont une originalité très marquée. Seulement elle s'efface et se perd quand les résultats de leurs découvertes sont communément acceptés. C'est leur triomphe, et ils y sont comme ensevelis. En philosophie, la marque d'origine subsiste, les doctrines n'entrant point dans le domaine commun de la même façon que les théories des savants. C'est beaucoup plus près de l'esprit de tout le monde, et l'empreinte personnelle est beaucoup plus durable. Ne serait-ce pas là un caractère qu'on pourrait nommer littéraire? Il y a le petit esprit littéraire qui ne vaut pas grand'chose : esprit étroit, qui se complaît dans l'arrangement des mots, qui cherche l'effet, peu soucieux des connaissances nettes et du bon jugement.

Mais les lettres, humaniores litterw, comme on aimait à dire autrefois, ce n'est rien de mesquin ni

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de futile, c'est fait de la substance et de la moelle de l'esprit humain, de Tâme humaine, de Thumani té. En ce sens, scientifique et littéraire s'opposent comme une formule et une pensée, comme une notion abstraite et une vive idée, comme une application de Tintelligence et une production intellectuelle. Ce qui est littéraire a un intérêt humain ; et jamais les fruits de la pensée ne sont plus universellement goûtés que lorsque c'est le génie qui les a produits : le talent, moins puissant, marque son œuvre d'un caractère personnel moins profond, et il a un public plus restreint. On a dit que Giotto a peint avec la pensée de Dante, col il pensiero di Dante : toute une nation, tout un siècle, et une foule de nations etune série de siècles vivent de la pensée d'un génie de pren)ier ordre.

La philosophie se rapproche des lettres à plus d'un égard. La composition d'un ouvrage philo^ sophique, même très sévèrement écrit, est toujours littéraire. Y prît-on la forme géométrique, la disposition des parties y serait encore secrètement commandée par quelque pensée inspiratrice qui serait comme l'âme du discours. L'agencement purement scientifique est tout entier dé-

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cidé par la subordination manifeste des idées lès unes aux autres. Dans la composition littéraire. Tordre ne s'impose pas de cette façon impérieuse et roide : le point où l'on commence n'est pas l'unique commencement ; la raison de partir de là peut être dite décisive sans que partir d'ailleurs soit impossible ou absurde. On prend et l'on présente les choses d'une certaine manière : déclarer cette manière excellente n'est pas rejeter absolument toutes les autres. Dn traité purement scientifique d'un bout à l'autre n'a pas de style. Il n'y a de style que si la suite des idées procède d'une vue intérieure et est animée d'un souffle intérieur aussi.

Plus les sciences proprement dites se rapprochent de la réalité et surtout de la vie, moins elles se contentent de la forme que je viens d'appeler purement scientifique. Elles ont, dans l'ordonnance des parties, dans l'exposition des faits et des théories, dans renonciation des résultats prouvés ou seulement encore probables, une allure quelque peu littéraire. Les idées ne se groupent plus d'elles-mêmes. Il faut choisir celles qu'il convient de produire d'abord, et les autres, ainsi préparées et amenées, sont accueillies plus

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