‹ La philosophie et le temps présentChapitre 21 sur 46 · DE QUELQUES TRAITS DISTINCTIFS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES TRAITS DISTINCTIFS

aisément. Cette préparation ne consiste plus tout simplement à définir la ligne avant le triangle et à placer le premier le théorème qui n'en suppose pas d'autre, et le second celui qui suppose le premier. La préparation demande plus de finesse. C'est déjà un art d'exposer d'une manière claire, commode, élégante ; c'en est un autre d'exposer de façon à intéresser. L'exposition du savant exige des qualités littéraires dès qu'il sort de l'arithmétique, de la géométrie, de l'algèbre. Et l'ordre purement scientifique étant unique, tandis que la composition littéraire ne va pas sans choix, celuilà naturellement ne peut avoir aucun caractère personnel ; celle-ci, au contraire, porte toujours la marque de la personne.

La philosophie ne différerait guère en son allure de certaines sciences si elle ne faisait que réclamer comme elles une façon littéraire de composer et d'exposer : ce qui lui est propre, c'est de ne pouvoir s'en passer. Ce qui ailleurs est encore un accident est ici une condition d'existence. Je veux dire que les sciences dont nous parlons, pour s'énoncer, se transmettre, se propager^ prennent une forme quasi-littéraire : non que ce soit pour elles un vêtement d'emprunt^ non surtout qu'il

s*agisse le moins du monde d'une parure; leur sévère nudité est elle-même littérairement belle et n'admet pas l'ornement de vaines phrases; mais enfin ces qualités de composition et d'exposition ne sont pas indispensables à leur existence même : pour se faire, pour se constituer, elles n'en ont pas besoin, et il n'y a plus là rien de littéraire en elles. La philosophie est tout autre : chez elle, c'est la pensée qui est de nature littéraire, et cela parce qu'elle est humaine et d'un intérêt humain, comme nous disions tout à l'heure. Cela est dans son essence même. Or, comme d'un autre côté çlle est née du désir de savoir et qu'elle emploie les procédés de la science, elle doit à cette rencontre en son sein de deux tendances distinctes et souvent opposées un caractère qui n'est qu'à elle. Ce caractère est peutêtre difficile à bien nommer. Je crois cependant qu'il y a dans la langue française un mot convenable.

L'œuvre purement littéraire est une œuvre d'art : elle n'a pas en vue le vrai ; il suffit qu'elle ne le blesse pas, tout lui est permis. L'œuvre oratoire étant destinée à convaincre et à persuader, le vrai y est le but et la règle, mais c'est le vrai dans un

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