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CHAPITRE VII

DES DIVERS ASPECTS DE LA PHILOSOPHIE, ET DES RAISONS DE DISTINGUER PLUSIEURS SORTES DE PHILOSOPHIE

La philosophie nous apparaît comme une chose singulièrement complexe. Elle a des analogies avec Fart; elle yeut être science et il est visible qu'elle ne peut renoncer à le vouloir sans se trahir ellemême, et que rien non plus ne l'oblige à y renoncer; elle a avec les productions littéraires un air de famille; elle est doctrine, elle est spéculation. Tout cela ne laisse pas de causer à qui la considère quelque embarras.

Je l'ai prise en gros jusqu'à présent. J'ai toujours dit la philosophie tout court. Je ne m'en repens point. Elle est complexe : il ne faut pas, pour éclairer les choses, les scinder. Mais il vient un moment où, sans abandonner la vue de l'ensemble, il est bon, il est nécessaire d'entrer dans une sorte

d'énumération du détail. Je ne vais pas chercher si la philosophie est art ici, science là, doctrine ailleurs : ce serait ne rien comprendre à sa nature. Quelle que soit celle de ses parties que Ton considère, si elle est vraiment philosophie, elle est là avec son caractère complexe, avec son esprit. Cela se devine. Je le montrerai plus tard. Ce que je veux examiner pour l'instant, c'est si, tout en étant foncièrement la même partout, elle n'offre pas, à des degrés divers, en ses diverses parties ou sous ses divers aspects, les éléments qu'elle renferme.

Le philosophe, et je parle de celui qui ramasse ses vues et forme un tout lié, ordonné, le philosophe ou cherche encore, ou a trouvé. Que cherche-t-il? Ou un point de départ, ou des conclusions finales, ou Tentre-deux. Et il peut avoir trouvé le point de départ seulement, ou, ce qui paraît étrange, il peut avoir trouvé le terme sans tenir tout l'entre-deux. Ajoutons que la recherche est tantôt ardente, passionnée, inquiète, tantôt cahne, prudente, froide. Il peut se laisser emporter, entraîner à des affirmations prématurées, il peut se retenir, se contenir, et n'avancer que pas à pas. Mais il y a pour lui deux sortes de hardiesse

comme deux sortes de prudence. Il est téméraire parce qu'il va trop vite : c'est une faute de méthode ; il peut être téméraire parce qu'il croit qu'il faut aller quand il n'y aurait qu'à poser le pied sur le terrain solide et s'y établir, il appelle partir remuer le point de départ : c'est une faute de sens. Prudent, il demeure volontiers dans les études préparatoires, préliminaires, et, appliquant scrupuleusement des règles analogues à celles des méthodes proprement scientifiques, il établit laborieusement quelques points importants sans doute, mais non d'une importance majeure, sans oser s*aventurer au delà ; tout le plus difficile et le plus intéressant est rejeté parmi les questions ultérieures : on y arrivera, si l'on peut. Un autre, prudent d'une autre manière, demeure, non dans l'accessoire, mais dans le commun : c'est bien au principal qu'il va; les grandes questions ont toutes des réponses, et des réponses assurées, mais ces solutions sont celles du sens commun, rien de plus. Tout à l'heure on avait une philosophie commencée, qui risquait toujours d'en rester au commencement ; maintenant on a une philosophie élémentaire, qui donne les conclusions finales, mai? sans les approfondir. Tout à l'heure on s'attnr-

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dait au début, ou aux alentours ; maintenant on ya au bout^ mais dans un esprit de débutant. Tout à l'heure c'était une circonspection un peu découragée; ici c'est une sagesse confiante mais courte.

Nommons philosophie transcendante celle qui ose aborder les hautes questions. Il est aisé de voir que, si elle peut prendre des formes très sévères et même s'entourer de l'appareil géométrique, elle est néanmoins celle qui offre avec l'art le plus d'analogie. La haute science inquisilive elle-même n'a t-elle pas une allure libre, des saillies, un souffle hardi et chaud, et je ne sais quoi de conquérant, ou de créateur?

La philosophie commencée ou commençante ressemble beaucoup à cette bonne science tranquille qui fait son affaire consciencieusement, sans grandes visées, curieuse^ non soucieuse, appliquée, non passionnée, régulière, mais un peu étroite en son zèle, le dirai-je? de subalterne, presque de manœuvre : car si la haute pensée qui donne le branle à tout l'inspire, la guide, la meut, c'est sans l'associer à ses secrets. Ainsi, en philosophie, il y a des sciences appelées philosophiques que l'on peut travailler honnêtement, que l'on peut enrichir par des contributions

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nouvelles, sans être philosophe autrement que parce que Ton prépare de la matière à la pensée d'un vrai philosophe. On est comme un savant, de la modeste et petite espèce d'ailleurs, un savant dans la sphère de la philosophie : voilà tout.

Quant à la philosophie élémentaire, elle a de l'analogie avec la partie élémentaire de chaque science proprement dite, se tenant au solide et à l'assuré, écartant ce qui est objet de controverse et de dispute ; mais, comme elle cherche son contrôle dans le sens commun ou le bon sens, elle risque de n'être pas assez science si elle se contente d*à peu près, ferme dans l'assertion, indécise et vague dans la notion de ce qu'elle affirme. Si c'est surtout des conclusions finales qu'elle a souci, comme elle supprime d'ordinaire tout Tentre-deux comme trop agité par l'esprit de dispute, elle est exposée au danger de prononcer des sortes de décisions dogmatiques. La doctrine s'impose d'autorité presque, si le philosophe, avec un esprit net, est d'un caractère tranchant, impérieux, absolu. Les -axiomes et les définitions ou plutôt les dogmes se multiplient. Je dis ce qu'est le plus souvent la philosophie élémentaire. Elle peut être autre chose,

et alors elle est d'un grand prix : nous verrons cela en son lieu.

Ce n'est pas tout. Il y a une autre philosophie qui s'interdit les recherches trop curieuses et les spéculations trop hautes. Elle s'interdit non moins scrupuleusement les détails techniques. Elle ne dogmatise pas, elle moralise. Philosophie populaire alors même qu'elle s'adresse à ime élite. Elle peut se raffiner et devenir mondaine. Elle ne sent point l'école. Tantôt elle se fait la consolatrice des douleurs humaines et elle tente de les soulager par des raisonnements où elle tâche de mêler de l'onction. Tantôt elle offre son appui à nos faiblesses, et elle relève notre courage par des exhortations où elle s'efforce de joindre à l'austérité du précepte moral une affectueuse douceur. Tantôt enfin elle aspire résolument à diriger la vie : elle se donne pour notre lumière, pour notre guide, elle nous trace d'autorité notre voie, elle pose des principes pratiques qui exigent une entière obéissance, puis, entrant dans le détail pour vaincre nos résistances et nous former conrnie elle l'entend, elle devient règle et discipline. C'est ici qu'elle est bien loin de la science. Volontiers même elle médit de la science, ou la maudit.

Elle lui reproche de détourner l'homme de son véritable, de son unique objet ; elle la traite d'amusement; elle la craint comme une sirène d'espèce austère, mais capable de séduire et de captiver de la plus tyrannique façon ; elle se fait gloire de mépriser les connaissances curieuses et vaines, c'est-à-dire toutes ou presque toutes les connaissances humaines. Elle n'a plus en vue que la direction de la vie, elle substitue à la spéculation la pratique, et quelque forme qu'elle prenne pour assurer le triomphe de la morale, elle est une prédication. Si, dans la tâche qu'elle se donne de façonner, d'élever et de conduire l'homme, elle cherche dans les sphères supérieures et divines des inspirations, des lumières, des forces, elle joint ou mêle à la morale quelque chose de religieux. Il lui arrive de remplacer la parole par une sorte de chant : elle ne disserte pas, elle n'expose pas, elle ne définit pas, ce ne sont plus même ni des conseils ni des exhortations; le discours a cessé, c'est une prière, c'est un hymne.

Voici que sur ces hauteurs la philosophie hardie, celle qui scrute, celle aussi à qui les systèmes ne font pas peur, vient parfois, souvent même,

rejoindre la philosophie populaire. Quand elle croit avoir pénétré le secret des choses , elle prend, pour le révéler aux mortels confondus, des airs mystérieux. Elle ne disserte ni ne dogmatise : elle prophétise. Un esprit qui n'est point amoureux de la netteté crue, et qui d'ailleurs a un instinct de domination, s'enveloppe de nuages d'où sortent des éclairs, et il rend des oracles. Aussi bien la seule ivresse métaphysique suffit à faire parler un langage inspiré. Sans avoir l'ambition de commander aux esprits, voyant tout de si haut et buvant à des sources si pures, si lointaines, une si merveilleuse liqueur, comment ne pas prendre le thyrse ? N'est-on pas un initié et n'a-t-on pas pris part à des mystères où l'invisible même et l'ineffable s'est rendu un instant sensible à Tâme? Comment en raconter quelque chose, et garder un ton humble et froid ?

Que de façons diverses et même opposées de philosopher! Nous voyons maintenant que le caractère proprement scientifique est surtout dans ce que nous avons nommé le commencement et Tentre-deux. Il appartient aux sciences dites philosophiques qui sont préparatoires à la philosophie ou qui la commencent. Il appartient encore aux

recherches plus proprement philosophiques, conduites plus expressément en vue de saisir les dernières raisons des choses et d'expliquer l'univers et la vie humaine. Mais, en est-on à la philosophie elle-même, à mesure que Ton avance, de plus en plus se montre le caractère de doctrine et aussi de spéculation, et c'est ce qui finit par prédominer. La philosophie élémentaire est surtout doctrinale. Dans la philosophie populaire, ce n'est plus la doctrine proprement dite qui remporte, c'est la morale, et parfois avec un souffle religieux. Dans la philosophie transcendante arrivée à ses dernières conclusions, la science et la doctrine ayant occupé l'entre-deux, la morale, la religion, l'enthousiasme poétique se donnent rendez-vous sur les cimes.

Pourquoi des façons de penser si différentes sont-elles réunies sous un même nom? Comment tout cela est-ce toujours philosopher?

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