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CHAPITRE XI

DB l'usage de l'imagination en philosopoie; des conceptions SYMBOLIQUES ET DES SYSTÈMES, ET EN QUOI LA PHILOSOPHIE EST ART

Joseph de Maistre dit quelque part que les constitutions politiques ou les lois fondamentales écrites ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs. Je serais tenté de dire que toute science est un ensemble de formules déclaratoires de ce qui est. Mais en toute science, avant de déclarer et pour déclarer ce qui est, on le pressent, on le devine, on se représente ce que l'on établira ensuite, si l'on peut, par démonstration ou vérification; puis, une fois la formule précise trouvée, on fait un nouvel effort pour la dépasser, on tâche de se former une idée anticipée de ce que Ton n'est pas en état de déclarer existant. La formule déclaratoire, en tout ordre de connaissances, est positive ; la conception divina-

toire, étant une anticipation, ne saurait jamais être positive : c'est à certains égards un produit dç l'imagination.

En philosophie, l'imagination a ce rôle comme partout; mais elle y a un autre office encore, bien plus important, car ce n'est point comme par delà la science qu'elle le remplit, c'est au cœur de la science même. Avant d'examiner ce que sont en philosophie les hypothèses, les grandes synthèses, les systèmes, en un mot tout ce qu'il y a de risqué et d'aventureux dans les spéculations métaphysiques, étudions la part de l'imagination dans ce que la philosophie a de positif.

On restreint trop souvent l'imagination aux seules conceptions d'ordre sensible. Tout ce qui est phénomène est imaginable, et ce n'est pas seulement ce qui est accessible aux sens qui est phénomène, c'est tout ce qui dure, je veux dire d'une durée successive. En un mot ce n'est pas seulement ce qui est dans l'espace, c'est aussi ce qui est dans le temps, qui est proprement phénomène, et qui dès lors est imaginable. Dès qu'il y a une succession d'instants, il y a un mouvement, non pas déplacement dans l'espace, mais déplace*

ment dans le tenips ; il y a, au sein de ce qui dure, quelque chose de divers et quelque chose d'un, une suite cohérente et continue de points distincts les uns des autres, ceci, et puis cela, et entre ceci et cela un lien. C'est ce mélange du divers et du même qui est le propre caractère du mouvement, et de tout ce qui est tel il peut y avoir image.

L'acte, comme acte, échappe à Fimagination :

il est indivisible. L'être, comme être, échappe à l'imagination : il est indivisible. Être, pris en soi, ne comporte ni passé ni futur, car être, en soi, n'est pas devenir. Devenir, c'est une façon diminuée d'être. L'acte qui dure n*est plus un acte simple, c'est une pluralité, une succession d'actes. L'être qui dure, c'est l'être qui devient ; c'est l'être qui commence et se développe ; c'est donc l'être qui, au lieu de tenir toute sa vie ramassée en un, concentrée en un point unique, est progressivement ce qu'il peut ou veut être. Et voilà comment de l'acte et de l'être quelque image est possible.

Dès lors il y a un usage de l'imagination en métaphysique, car il y a une imagination rationnelle. Je nomme imagination rationnelle celle qui travaille dans le domaine de la raison, sur l'objet

même de la raîsoD, et sous Tinspiration de la raison, pour la raison.

C'est d'abord celle qui accompagne les perceptions de la conscience. Vintérieur proprement dit, c'est l'acte ; mais l'acte, dans un être successif, donne lieu à des phénomènes : il arrive qu'au moment où l'acte est perçu et, avec l'acte et dans l'acte, l'être qui agit, cette conscience de la réalité présente s'accompagne de la perception d'une diversité et d'une succession, et cette perception ne va pas sans image. L'imagination peut se représenter ainsi la vie intérieure. Jusqu'ici elle n'y met rien qui n'y soit. Mais elle a le pouvoir, en l'absence des perceptions, de reproduire ce qui n'est plus, et alors elle peut modifier et varier les circonstances à son gré; elle dispose, elle coordonne, elle agence ces mouvements psychiques, et elle compose ainsi une sorte de drame, que dis-je? un vrai drame, car tous les autres sont faits sur le type de celui-là. Les événements extérieurs viennent se mêler à ces événements intérieurs, et les compliquer encore, mais, en eux-mêmes, à l'état de pensées et de sentiments, ceux-ci ont par leur multiplicité, par leur suite, par leur succession, une vertu dramatique ; c'est

Textérieur qui, à vrai dire, est conçu à leur imitation, car rextérieur n'importe au drame, n'entre dans le drame qu'à la conditbn de retenir quelque chose de Vacte, et en ce qui est extérieur et accessible aux sens comment trouver l'acte, si la conscience d'agir n'en donnait pas la primitive et vive idée?

L'imagination a prise d'une certaine manière sur l'acte même. Il demeure vrai qu'en soi il lui échappe ; mais c'est elle qui permet de le nommer, et, en le nommant^ elle l'assujettit à ses propres lois : elle y introduit une multiplicité, une diversité qui le rendent représentable, sensible même. Chaque nom est un symbole. Regardons-y de plus près. Nous trouverons que c'est le concept même de tout ce qui est vraiment intérieur qui est symboliquey et le concept de ce qui est supérieur et tramcendant est non seulement symbolique, mais analogique. Ceci vaut la peine d'être approfondi.

Nous venons de le voir, tout ce qui est divers et mobile, dans l'espace et dans le temps, ou du moins dans le temps, est imaginable. Ajoutons que toute image est expression de quelque chose de plus profond qui est invisible, irreprésentable en soi, et c'est de là, de ce fond invisible, que

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\ient précisément le lien visible mis dans ce multiple et ce successif, lien sans lequel Timage même ne se constituerait pas, car les éléments demeureraient épars comme autant d'atomes isolés. Pour qu'il y ait une image, il faut au moins un contour tracé, et ce simple tracé, qui est déjà un lien, ne se ferait pas s*il n*y avait un invisible dont ce multiple et ce successif ainsi relié est l'expression . L^unité n'est pas moins indispensable à Timage que la multiplicité et la diversité, et Tunité lui vient de ce qui n'est pas elle, de l'invisible qu'elle représente.

Commençons-nous à saisir un peu ce qu'est un symbole ? Commençons-nous aussi à comprendre que de soi l'imagination n'est pas fausse ni décevante?

L'imagination déroule dans le temps ce qui, de soi, est wn, ramassé en soi, et de ce qu'elle déroule ainsi elle forme une synthèse visible. Elle fait de quelque chose de multiple, de divers et de mobile, une unité expressive, symbole de l'unité profonde, laquelle, de soi, est simple et immobile : dans le phénomène elle trouve le symbole de ïacte et de Vêtre.

Voulez-vous saisir la relation qu'elle a dès lors

avec le vrai? Considérez-la d'abord dans des exemples très familiers. L'expérience vulgaire et quotidienne nous permet de saisir le rôle de l'imagination dans le souvenir et dans le récit d'un événement vrai. C'est très instructif. Grâce à elle, ce qui a été semble revivre ; grâce à elle, le lien secret qui rattache les uns aux autres les détails épars est saisi et apparaît. Le récit vif est fidèle, et l'événement vrai est mieux connu par là que par un dénombrement seulement exact.

Et le portrait, physique ou moral, d'une personne, n'est-ce pas l'appréhension de la ressemblance, de l'û/r, qui en fait la vérité? Mais qu'estce que saisir l'air d'une personne, os habitumque^ sinon trouver entre les traits épars un lien venant du fond, de l'invisible, et qu'on a l'art de rendre visible? Sans imagination pour saisir ce lien et pour produire cette synthèse visible, cette unité expressive de l'unité profonde, la vérité échappe. Le prétendu artiste n'a pas su voir dans le visible l'invisible, et nous, en regardant son œuvre, nous ne reconnaissons pas l'original : il a été impuissant à le rendre.

Ainsi, entre l'imagination et la vérité, il n'y a aucune incompatibilité, aucune répugnance. Tout

au contraire. L'œuvre de rimagination n*est vame et fausse que dans deux cas : ou le modèle réel a été trop peu étudié, ou Tâme, l'esprit, le principe intérieur de vie n'a pas été saisi. Avec des données insuffisantes on ne peut, c'est évident, reproduire ce qui est, et l'on mêle à Fimage qu'on en veut faire des traits étrangers. Avec une idée directrice sans analogie suffisante avec les données, on ne peut, c'est évident encore, rendre ce qui est, et d'éléments appartenant bien à l'objet on fait un tout qui a une physionomie étrangère. Tout à rheure on ne connaissait pas assez le corps, maintenant au corps bien connu on donne une âme qui n'est pas la sienne, un esprit étranger. C'était tout à l'heure le dessin qui manquait d'exactitude, c'est maintenant l'expression qui est infidèle : l'air n'est ni saisi ni rendu.

Hors ces deux cas, l'œuvre de l'imagination est incomplète, sans doute, mais non pas vaine ni trompeuse. Incomplète, elle l'est forcément. Comment contiendrait-elle tout ce qui est dans la perception î Mais le relief même qu'elle donne à certaines parties conformément à Timpression produite sur le spectateur ne fausse pas les choses; loin de là, c'e$t le moyen de les rendre plus fidèlement.

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Il y a plus. L'imagination peut cesser d'être fidèle aux faits et ne pas tromper pour cela. Si en histoire, par exemple, un récit Vit doit reproduire ce qui a été, si, d'une manière plus générale, toute description d'une réalité donnée doit la placer pour ainsi dire sous les yeux telle qu'elle est, dans la poésie et généralement dans l'art, cette fidélité scrupuleuse n'est plus de mise. Ce n'est pas à Vexistence même que l'image doit être fidèle, c'est à Yessence. Vidéal est vrai alors même que rien de réel n'y peut correspondre dans le monde donné. L'idéal d'un être, c'est en définitive cet être conçu en sa perfection propre. L'obstacle à l'existence vient du monde ambiant, non de la perfection même.

L'idéal, c'est l'être tel qu'il devrait être, ajoutons tel qu'il pourrait être, les conditions environnantes étant changées. Sans doute son excellence n'a pas de limites fixes, et en ce sens la perfection d'un être fini ne saurait jamais être atteinte : si bon, si beau qu'il soit, vous pouvez le souhaiter et le concevoir plus beau et meilleur encore, et il peut s'acheminer sans cesse vers ce terme qui sans cesse recule devant lui, provoquant par un incessant attrait un progrès incessant. Mais l'es-

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sence en sa pureté, Tessence avec tout ce qu'elle requiert pour que l'être soit entièrement luimême, qu'est-ce qui empêche de la réaliser tout entière? Rien qui vienne d'elle-même : elle est la vérité, tellement la vérité que plus les conditions données d'existence permettent h l'être d'être conforme à son essence, plus aussi il est vraiment ce que nous disons qu'il est. Donc, pourvu que l'imagination dans ses libres conceptions demeure fidèle à l'essence, elle demeure fidèle à la vérité. C'est la chimère qui est en opposition avec le vrai, non l'idéal ; et la chimère n'est dans les productions considérables de l'imagination qu'un accessoire : elle y a un rôle décoratif, si je puis dire, rien de plus. La fantaisie, plus importante, est aussi plus près de la vérité : elle se met, dans ses jeux hardis et variés, en dehors de toute existence, mais elle respecte encore d'une certaine manière l'essence ; ce qu'il y a de plus profond ou de plus haut garde, au milieu des plus invraisemblables transformations des choses, une certaine vérité.

Cette étude nous montre comment Fimagina^ tion n'est pas nécessairement une « puissance trompeuse ». Considérons maintenant un des élé-

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nientsâu langage, la métaphore ou la figure.

Cette nouvelle étude nous fera mieux entendre encore la relation de l'imagination avec le vrai.

Prenez ces mots qui reviennent si souvent dans le discours : toucher j mouvoir. Ils ont un sens littéral et un sens figuré. Le sens littéral est le sens obvie et en quelque sorte visible, corporel ; le sens figuré est indirect, caché et comme spirituel. Ne distingue-t-on pas la lettre et V esprit? 0r remarquez ceci : d'un point de vue étroit et superficiel, le sens littéral est le plus vrai, le seul vrai ; mais d'un point de vue plus large et plus profond, c'est le sens figuré qui est, sinon toujours, du moins en certains cas, le plus vrai : car fe sens littéral n'est qu'un sens dérivé pour qui sait bien voir, et le sens qui pour nous est indirect, n étant pas le premier saisi de nous, est, dans le fond et dans la réalité des choses, le vrai sens original. Le sens littéral, dirai-je encore, est une ombre, et c'est de l'autre que vient la lumière, cet autre étant précisément celui qui rend intelligible le sens littéral.

Mouvoir se dit littéralement des corps et figurément des esprits ; mais le mouvoir corporel est en définitive ombre, image appauvrie, ou

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dérivation, ou pâle copie de quoi ? de raction, de la pure action, de Vaffir qui est spirituel, et si nous ne nous représentons la pure action qu'au moyen du mouvement, ce qu'il y a de réel dans le mouvement même n'est pensé que parce que nous pensons Faction. Ainsi le sens littéral est le premier par rapport à nous, non en soi, et le sens figuré, qui parait dérivé, est original. C'est le sens littéral qui permet de transposer, de traduire, de rendre sensible l'invisible objet, mais c'est l'invisible objet qui rend intelligible ce que nomme le mot littéralement pris.

Nous voici en présence d'une des lois constitutives de la pensée humaine : tout concept du spirituel est symbolique ; tout concept du transcendant est symbolique et analogique.

Symbole ne signifie pas seulement résumé, raccourci, abrégé, avec une sorte d'étiquette, de signe servant à retrouver aisément une chose parûii beaucoup d'autres, parce qu'elle est comme mise en saillie. Symbole surtout ne signifie pas idée vague, mal définie : c'est là un sens péjoratif né de l'abus, ce n'est pas la signification naturelle du mot. Un symbole, c'est une chose qui fait penser à une autre ; c'est une chose,

plus accessible, qui fait penser à une autre chose, inoins accessible^ dont elle est elle-même comme pénétrée et remplie. Le symbole, qui permet de saisir l'original, n'a lui-même de sens, de vertu que par cet original : s'il le fait saisir, c'est parce qu'il en dépend ; s'il y fait remonter, c'est parce qu'il en descend lui-même ; il y ramène parce qu'il en sort. Nécessairement imparfait, il n'est pourtant ni vain ni faux, et l'incessant aveu de cette imperfection redresse sans cesse l'incessante imperfection. Telle est la nature du symbole, telle en est la portée.

Dès lors tout nom d'un concept métaphysique est métaphorique ou figuré, et le concept luimême est symbolique : car tout concept métaphysique est un concept de l'invisible, de l'immatériel, du spirituel, étant un concept de ce que je nommais plus haut Vintérieiir ou le supérieur. Tout le spirituel est conçu et nommé figurément, mais la figure tire sa signification de l'original même qu'elle sert à faire entendre.

Puis, tout concept du supérieur ou du transcendant est analogique^ car tout le transcendant est conçu et nommé figurément, par analogie avec l'humain, mais en ce sens que l'humain

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même y a son exemplaire, sa raison, son principe.

Le corps sert à la représentation de l'esprit; mais de Tesprit seul vient ce qu'il y a d'intelligible dans le corps.

L'humain sert à la représentation du divin; mais le divin seul rend l'humain lui-même intelligible.

Uagir^ la pure action, voilà le type. On essaie de s'en faire des images, et il le faut, l'intelligence humaine ne pouvant penser sans image; mais c'est le type entrevu qui rend possibles ces images mêmes.

Ainsi le mode d'opération de la pensée humaine étant tel que l'imagination se mêle à l'intelligence, il ne nous est pas moins naturel ni moins indispensable d'imaginer que d'abstraire : l'un est, aussi bien que l'autre, procédé indispensable de la raison discursive ; l'un comme l'autre est nécessaire pour se faire des idées des choses ; l'un et l'autre est la preuve de l'activité de l'esprit et de la part de l'esprit dans la connaissance, et par conséquent un témoignage de sa puissance en môme temps que de sa naturelle imperfection. Comment serait-on surpris de la nécessité de ce mode d'opération? Ne sommes-

nous pas entourés d'êtres mobiles et successifs, et notre existence elle-même n'est-elle pas mobile et successive ? Ni nous ne sommes des êtres purement êtres, ni nous ne sommes des esprits purs. L'imagination se mêle donc à toutes nos pensées ; nous avons besoin d'elle pour concevoir ce qui est, elle est une des conditions de toute conception. Partant la philosophie, recherche du secret total, emploi de la pensée totale, ne saurait être pure affaire d'entendement : l'imagination y a sa place. La philosophie ne peut concevoir son objet sans recourir au symbole, son suprême objet sans recourir en outre à l'analogie. C'est dire qu'elle ne peut se passer de l'imagination. Il y a donc une imagination que je nomme à juste titre rationnelle ; il y a un usage rationnel de l'imagination sans lequel il n'y a pas de pensée humaine ; et de la philosophie, de celle qui est spéculation métaphysique (mais c'est ce qui est le plus proprement philosophie), il faut dire que non seulement elle comporte, mais qu'elle réclame, qu'elle exige impérieusement cet usage de l'imagination.

Revenons maintenant à la puissance de deviner et d'inventer que nous remarquions au

commencement de cette étude. Quel est au juste le rôle de Timagination inventive en philosophie?

Tentative d'explication universelle des choses, la philosophie se heurte contre une foule d'ignorances invincibles, et les lacunes du savoir y sont innombrables. Là où il y a manque d'informations positives et de conclusions certaines, là où Tidée nette, précise, claire fait défaut, là où l'objet pensé ne se laisse pas pénétrer et où les rapports des choses entre elles sont trop multiples ou trop délicats pour être tous saisis, faut-il toujours s'arrtîter ? Non. En aucun genre de connaissances Tesprit ne s'arrête quand il rencontre une lacune ou un abîme. Par la conjecture il comble les lacunes, franchit les distances, sonde les abîmes, et cela dans les sciences les plus rigoureuses, en mathématiques, en physique. C'est cette audace qui lui a valu ses plus belles conquêtes. Pourquoi en philosophie s'arrêterait-il?

Laissons-lui donc tenter des combinaisons, des arrangements qui ne seront pas sans valeur, pourvu que l'idée directrice soit l'idée d'harmonie, d'unité, de simplicité. Ce qu'il produira, ce sera un système. Est-ce donc un si grand mal?

Le système fût-il une fictioD, n'a^ons-nous pas vu que les fictions mêmes peuvent avoir leur vérité? Puis, quand on le pourra, on puisera dans les données réelles une idée directrice plus précise : on aura alors une garantie de vérité plus prochaine en quelque sorte, et le système sera plutôt une théorie. C'est pour cela que nous avons tant insisté sur la nécessité pour le philosophe d'être familier avec toutes les sciences, sciences de la nature, sciences historiques, sciences sociales ; de cultiver la partie plus proprement scientifique de la psychologie, de la logique, de la morale; de recueillir tous les résultats obtenus par l'effort de l'esprit humain dans cette région moyenne de la science proprement dite qui établit les lois empiriques des phénomènes. Le monde mieux connu de cette connaissance-là, la métaphysique se renouvellera au contact de la nature. Mieux encore elle puisera dans la connaissance de plus en plus approfondie de l'esprit en tant qu'esprit des /conceptions plus justes, plus hautes, plus riches, propres à élargir, à agrandir ses vues ; et elle aura à ses hypothèses hardies un point de départ plus large, plus solide^ pour ses conjectures un contrôle plus sûr, contre ses fan-

taisies un préservatif plus efficace. La philosophie est essentiellement une synthèse, synthèse supérieure. Plus les données qui lui servent à édifier le monument sont nombreuses et assurées, plus l'édifice lui-même a de chances d'être fort. On aime à parler des « palais d'idées » que construisent les métaphysiciens. Et pourquoi un palais d'idées serait-il un palais tout en idée, une chimère? Pourquoi cette synthèse des choses, tentée au moyen de faits bien étudiés et de principes bien posés, ne serait-elle pas une conception d'ensemble appuyée en partie sur la réalité, s'accordant avec la réalité, manifestant sur certains points au moins la signification intelligible de la réalité ?

Telles sont les garanties de vérité que peuvent offrir les systèmes. Je ne méconnais pas d'ailleurs que dans cette œuvre si difficile la précision du détail peut sembler plus propre à égarer la pensée qu'à la contenir. Ainsi considérez le système de Spinoza dans sa plus haute généralité : l'idée maîtresse qui y préside, c'est l'idée de la perfection divine ; d'où il suit que, les choses étant conçues sous forme d'éternité, 5?/6 specie œternitatiSy c'est alors qu'elles sont conçues dans leur pureté, dans

leur vérité, et seul l'absolu explique et soutient le monde. Précisez : vous avez un système panthéiste, formule restreinte, rétrécie, et par suite fausse. Les données réelles, précises, au lieu de garantir la pensée contre ses propres illusions, semblent ly engager davantage. Mais c'est que ces données réelles n'ont pas été assez considérées en elles-mêmes et pour ellesmêmes; et en définitive recourir à ces données demeure une règle essentielle de méthode en philosophie.

Disons donc qu'il y a deux façons pour les systèmes d'avoir de la valeur, j'entends à titre d*explication : ou ils ont, au milieu de beaucoup de détails invraisemblables, une âme de vérité ; ou ils ont, dans leurs grandes lignes, une réelle conformité avec les choses dont ils rendent la physionomie, l'air. Les théories, plus modestes, sont plus sûres; les systèmes proprement dits, plus ambitieux^ sont aussi plus périlleux : mais, s'ils sont hardis, ils peuvent avoir encore leur sagesse ; toute entreprise audacieuse n'est pas une aventure, on peut savoir courir noblement des risques sans être téméraire.

Un système, c'est donc une conception de Tuni-

vers, de la nature, de la vie humaine, du gouvernement du monde, des relations de Dieu et du monde, conception suggérée par des faits, dominée ou soutenue par des principes rationnels, mais non entièrement justifiée ni par ces faits ni par ces principes : conception d'ensemble, agencement d'idées, où il y a inévitablement une part de conjecture et d'invention avec une part de réalité interprétée et représentée. L'univers est comme un individu et comme un fait vivant! Y réduire tout à des lois abstraites, ce n'est pas vraiment en rendre raison. Aurez-vous dit ce qu'est un homme réel, vivant, agissant, si vous n'en fournissez à qui vous interroge qu'une notion exadte, mais tout abstraite? Ne faut-il pas que vous en fassiez le portrait physique et moral? Ne faut-il pas que vous en produisiez en vous-même une image, que vous en suscitiez une image dans Tesprit d'autrui, et que cette image soit fidèle et vive? Mais, pour être fidèle, faudra-t-il que rien n'y manque et que vous puissiez répondre en détail de l'exactitude de tous les traits? Nullement. De même pour la conception de l'univers. Cet essai de se représenter les choses dans leur ensemble harmonieux et d'en expliquer la suite et Tordre ne va pas

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sans quelque fiction. Souvent même, ce n'est plus du tout un portrait, j'en conviens ; c'est un effort pour se faire, avec le peu que Ton connaît, une image de ce que l'on ne connaît pas. Mais mieux vaut encore se représenter imparfaitement certaines choses que de n'y point penser du tout. Pourvu que Ton ait le sentiment de ce qu'il y a d'incomplet dans cette image, Tinsuffisance sentie deviendra le remède de l'insuffisance même. On tâchera de marquer où cesse le raisonnement, oii commence la fiction. On se gardera de Tillusion qui consisterait à croire que les choses sont complètement, absolument comme on se les représente. On ne renoncera pourtant pas à se les représenter. On aura la confiance que ces imparfaites images ne sont pas dépourvues de toute vérité, et Ton aura raison. Les conjectures et les anticipations de l'imagination rationnelle ne déforment pas plus les choses que ne les déforment les abstractions. Les unes et les autres introduisent au sein de la réalité une modification que la nature de notre intelligence rend nécessaire ; nous ne pouvons la concevoir sans lui faire subir notre action ; mais si nous opérons comme il faut et avec le sentiment juste du caractère propre de notre opération,

ce mode humain de concevoir ne fait pas de tort aux objets.

« L'esprit^ dit Leibniz, n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu ; mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble, quoique en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser longtemps pour les trouver quand on veille ; notre âme est architectonique encore dans les actions volontaires, et, découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses {pondère^ mensura, numéro), elle imite, dans son département et dans son petit Monde où il lui est permis de . s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand *. »

Pourquoi ne dirions-nous pas que les systèmes eux-mêmes sont des « échantillons architectoniques* » ? Si nous sommes capables de connaître quelque chose du système de l'univers, ne pou-

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