Principes de la Nature et de la Grâce^ § H
2. Monadologie, § 83. « Les âmes ea général sont des miroirs vivants ou images de l'univers des créatures, mais les esprits sont encore images de la divinité même» ou de l'Auteur même de la nature : capables de connaître le système de l'univers et d'en imi> ter quelque chose par des échantillons architectoniques; chaque esprit étant comme une divinité dans ten département. »
Tons-Dous pas aussi en produire dans nos esprits quelque imitation, quelque ébauche, et cet art, c^ c'est bien un art, n'est-il pas aussi indispensable que la science même à qui veut avoir une idée de l'ensemble des choses? L'art consiste avant tout dans la pensée qui conçoit : s'il mérite d'être appelé créateur, ce n'est pas seulement parce qu'il imprime dans une matière donnée l'idée conçue, c'est d'abord et surtout parce qu'il produit dans les régions de la pensée tout un monde nouveau ; il évoque des formes toutes remplies de vie et d esprit, il les distingue les unes des autres et les associe les unes aux autres, il les meut, et chaque conception de l'art est un « système » qu'un nouvel effort va ensuite transporter dans le monde déjà existant et y réaliser. Mais chaque système philosophique n'est-il pas une conception d'un art supérieur? Si, « pour orner et embellir » la nature par nos inventions, il faut qu'il y ait en nous-mêmes et dans quelque partie de notre être a quelque art dérivé de ce premier art » qui a tout créé, a quelques fécondes idées tirées de ces idées originales*», ne faut-il pas
i. Bossuet, Sermon sur la Mort^ 2« point.
aussi, pour comprendre le monde, « quelque ressemblance » avec « Tesprit ouvrier qui a fait le monde > même, et n'est-ce donc pas un art encore que la spéculation philosophique?
La voilà justifiée maintenant cette parenté de la philosophie et de Tart dont nos contemporains ont tant abusé. Nous voyons maintenant pourquoi Platon avait raison de placer ensemble dans le premier chœur des esprits les amants des Muses, les amants du beau, les amants de la sagesse, (fiko^oïf(7oi^ (filôxocloi^ ffilôjo^oL. La philosophie est science. C'est son premier caractère, et il demeure toujours. La philosophie est la poursuite du vrai. Jamais elle n'est dispensée du travail, de Tétude, de la méthode, du raisonnement. Jamais elle n'est une création toute subjective de Tesprit. Elle a un objet indépendant de nos conceptions, elle établit des propositions valables pour tous. Mais si elle est science, elle est art aussi. Elle vit sur les mêmes sommets que la grande poésie et le grand art. Elle a avec la raison les mêmes liens, elle puise aux mêmes sources, elle a la même puissance , cette puissance féconde, créatrice presque, divinatrice, qui va dans les êtres au point
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-vital, qui cherche le fond même, le fond vivant, et qui le traduit dans le monde sensible sous des formes vivantes, plus suggestives que les formules de la science. Elle est art : art éminent, très voisin de la science, y confinant, la supposant, s'y ajoutant pour la compléter, s'y mêlant même pour la constituer, ne s'en passant jamais ; art, à cause des lacunes de la connaissance et des infirmités de la pensée^ sans doute, mais à cause aussi de Texcellence et de la sublimité de l'objet, et à cause de cette part d'activité faite à l'esprit jusque dans la perception du vrai et d'autant plus grande que l'objet à connaître est lui-même plus élevé; art enfin, non point parce que tout y est arbitraire et chimérique, loin de là, mais parce que Tobjet est réel, vivant; que, dès lors, la notion abstraite ne saurait suffire, que la science du réel doit être réelle, et que, ne pouvant l'être sans le concours de l'imagination, elle s'aide naturellement et nécessairement de l'art. Oubliez que la philosophie est science, vous la défigurez ; oubliez qu'elle est art, vous la défigurez encore : être à la fois l'un et l'autre, c'est un des traits les plus saillants de sa physionomie.