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DES CONDITIONS MORALES DU SAVOIR EN PHILOSOPHIE

Un autre trait, c'est que la philosophie est chose morale et affaire d'âme.

Dans le pur savoir, le vouloir n'intervient que pour diriger et maintenir l'attention, pour faire prendre les moyens d'arriver au but, pour soute* nir le courage de la recherche devant les obstacles à surmonter. Ici, le vouloir se mêle au savoir même.

Si l'on a ici comme ailleurs des faits pour points de départ et des principes rationnels pour points d'appui, ni ces faits ni ces principes ne sont saisis dans leur intégrité et n'ont toute leur signification si l'on n'entre point dans l'ordre moral. Tout concept de ce que j'ai nommé l'intérieur et le spirituel est incomplet sans la considération de

Tactc moral. Tout concept de ce que j'ai nommé le supérieur, le transcendant et le divin, est de même incomplet sans cette même considération.

Or l'acte moral n'est vraiment connu comme tel que s'il est pour qui l'étudié autre chose qu'un objet d étude : il faut, pour en avoir une idée juste et vive, en posséder en soi par une expérience intime la réalité même; il faut avoir en soi un vouloir véritable, un vouloir ayant caractère moral.

Il y a entre penser et vouloir cette différence profonde que la pensée n'est qu'assentiment au vrai, tandis que la volonté est consentement au bien. Je vois ce qui est, et je déclare que ce que je vois est : je n'y suis pour rien. J'ai pu vouloir connaître, et la connaissance est peut-être le ré* sultat d'un effort énergique, le prix d'une laborieuse et méritoire conquête ; mais le savow comme tel est une sorte de vision où le vouloir n'a point de part. Ce que je juge un bien^ je ne le puis voir sans vouloir qu'il soit mien, et plus pro^ fondement sans vouloir qu'il soit. C'est l'essence même de l'amour d'aller à l'être, et de vouloir que l'être soit. Dire qu'une chose est aimable^ c'est dire cela ou c'est ne rien dire du tout. Ce qui est

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aimable, c'est ce dont l'être m'agrée, en sorte que, s'il dépendait de moi qu'il continuât d'être, je le maintiendrais dans l'être, et que, s'il n'était pas et que par moi il pût être, je le ferais être en effet. Aimer, c'est vouloir du bien à ce qu'on aime : poussons jusqu'au bout, c'est vouloir que ce qu'on aime soit, et soit tel qu'il est, avec ses qualités, ses perfections, son excellence, et que cela persiste et, s'il se peut, croisse. Et aimer comme il faut ou vouloir d'un vouloir ayant caractère moral, c'est aimer ce qui le mérite, ou vouloir que ce qui a des titres à être soit, chaque chose en son rang, à sa place, et que ce qui a un droit souverain à être soit souverainement.

Sans ce vouloir conforme à la dignité et à l'excellence des choses, on demeure dans Tordre intellectuel, on n'entre pas dans l'ordre moral. Comment essayer une explication universelle et fondamentale des choses, si toute cette région demeure fermée au philosophe? Le savant, en tant que savant, y peut rester étranger; le philosophe doit y pénétrer, y habiter, y vivre. S'il y demeure étranger, ce n'est pas seulement de connaissances importantes qu'il se prive, c'est, en un sens très vrai, la clef même ou la source de

toute comiaissance qui lui échappe. Il ne faut pas dire de lui qu'il ignore une partie des choses, très considérable, la plus considérable, ce n*est pas dire assez; il ignore ce sans quoi le fond de tout demeure ignoré : car à qui ne sait pas ce qu'est l'être rien n'est bien connu sans doute, et qui donc saura ce qu'est Têtre, si, traitant du spirituel et du divin, où l'être est le plus et le mieux, il en traite sans y saisir le vouloir et ce qui est d'ordre moral?

De là le caractère particulier du savoir philosophique, qui, étant déjà un art, nous avons vu comment, est aussi et en même temps une pratique.

J'entends par là, d'abord, que quiconque se mêle de philosopher doit avoir dès le début la bonne volonté que je vais dire : vouloir que ce qui absolument esl bon soit; vouloir que ce qui a droit au respect, à l'estime, à Tamour, obtienne çn effet le respect, l'estime, l'amour : vouloir cela, en soi-même comme partout, et le vouloir pratiquement; être donc résolu à préférer d'une manière effective ce qui vaut mieux à ce qui vaut moins, donc encore mettre au-dessus de tout la vérité, la justice, le devoir, tout ce que la

saine et droite raison prescrit ou approuve, tout ce que la conscience commande ou recommande.

En aucune science, Une telle résolution pratiqué n'a besoin d'être explicitement et expressément posée. Sans doute le Savant a le respect €t l'amour de la vérité, et, si en un sens il ne la préférait pas à lui-même, il ne serait qu'un charlatan : ni ses recherches ne seraient poussées avec énergie, ni ses méthodes ne seraient appliquées avec scrupule, ni ses assertions ne mériteraient la confiance. Mais ici, c'est d'une manière bien autrement intime que la pratique est liée à la spéculation. A la pratique il appartient de mettre au cœur même de la place, si je puis dire, l'objet vivant qu'il s'agit de considérer, le fait vivant qu'il faudra expérimenter et interpréter, la vérité vivante dont la lumière devra éclairer et guider les démarches du philosophe. Voilà en quel sens profond un vouloir vraiment moral est indispensable ici.

Insistons encore. Il y a dés cas où l'on ne verra ce qui est que si Ton est disposé à vouloir que ce qui est soit. Il y a certains assentiments que l'on ne donnera que si l'on a la résolution sincère de donner aussi son consentement. L'évi-

dence morale ne subjugue pas de \i\e force. Elle laisse quelque place à une résistance possible, tant que la volonté n'est pas consentante. Comment admettre mie chose morale comme telle^ si Ton s'obstine à la considérer d'une façon tout intellectuelle, et comment l'esprit la reconnaîtra* t-il en sa forme propre, qui est précisément la forme morale, si la bonne volonté manque? Les raisons les plus fortes, les plus convaincantes, les plus éclairantes ne peuvent produire tout leur effet en matière d'ordre moral, si ce qui en nous-mêmes est moral, à savoir la volonté, ne fait pas son office. Ici on ne peut voir assez, on ne peut savoir vraiment sans vouloir. Il s'agit d'une chose qui réclame notre adhésion cordiale, d'une chose qui s'adresse à nous et nous demande de lui répondre que nous voulons bien d'elle, que nous voulons qu'elle soit : tant que nous ne serons pas disposés à vouloir qu'elle soit, nous ne verrons pas, comme il faut, qu'elle est; tant que nous ne suivrons pas généreusement la lueur qui nous est donnée jusqu'à consentir à tout, je veux dire à ce qui parait déjà, y acquiesçant de tout cœur, et à ce qui paraîtra plus tard, l'acceptant par avance avec toutes les suites

et conséquences possibles, ce manque de bonne volonté empêchera le complet assentiment. Nous sommes chîches dans notre vouloir, chiche aussi sera notre savoir; et parce que notre chétivc et chancelante pratique n'a pas la puissance de BOUS mettre dans la vie morale pratique, nous en restons à de chétives et vacillantes lueurs : la spéculation manque d'un terrain solide, d un ferme appui, d'une lumière réelle. Ce qui est moral demeurant ainsi méconnu, peu connu, la connaissance vraie du métaphysique Q^i impossible. On ne peut en avoir que des notions tout abstraites, le plus souvent très vagues dans leur apparente précision, très vides, sans consistance, ou même tout à fait erronées et fausses.

Plusje médite et plus je me persuade que nous touchons ici à un des points les plus essentiels dé la méthode philosophique. Que ceci soit mal compris, voilà que tout en philosophie est remis au sentiment ou à un certain parti: pris moral. Souhaiter que les choses soient, parce qu'elles aigréent, ou plutôt affirmer qu'elles sont, parce qu'on veut qu'elles soient, n'est-ce pas le renversement de toute raison? Aussi bien n'est-ce jJas ce que nous conseillons. Nous ne disons pas que

pour philosopher il faut s'enchanter soi-même de certaines idées, et puis arranger le monde de façon à les y retrouver partout rayonnantes* Nous ne disons pas non plus qu'il faut commencer par vouloir que ceci ou cela soit, au nom de la morale, et en décréter Texistence, puis construire l'univers d'après ce décret. Nous disons : pour philosopher il faut n'être pas un être incomplet, mutilé, atrophié, ni non plus un être inerte et comme mort. Il faut vivre, et de la vie totale. Il faut être capable de penser avec toute l'âme, avec tout soi-même. Et puisque l'on n'est pas homme sans vivre de la vie morale, comme d'ailleurs le monde n'est plus le monde si l'ordre moral y est supprimé, et comme ni les faits premiers ni les principes premiers ne sont complètement et vraiment eux-mêmes sans la considération de l'ordre moral, c'est en philosophie une condition du savoir, que le vouloir et le bon vouloir : coodition naturelle, indispensable, légitime, rationnellement requise. La volonté ne fait pas l'objet à voir, elle le fait voir, ce qui est fort différent ; et elle ne fait pas voir parce qu'elle commanderait de voir, elle fait voir parce que, grâce à ses bonnes dispositions,

l'objet à voir est sous les yeux, et les yeux sont sains et ouverts. . :

C'est donc avec raison que toute grande meta* physique a eu un caractère moral. La science des mœurs est une science à part, une science spéciale, qui peut préparer la morale, mais qui ne l'ébauche même pas. La morale, c'est-à-dire la connaissance de cela qui est d'ordre moral proprement, ce n'est pas une partie de la philosophie, se juxtaposant au reste ou s'y superposant; c'est la métaphysique même, ou c'en est comme l'àme. En un sens, c'est ce qui l'achève, ce qui la domine et la couronne, les plus hautes théories sur le monde et sur Dieu ayant quelque chose de moral; en un autre sens, c'est ce qui l'inspire, ce qui l'anime intérieurement, c'est ce sans quoi son objet même ne serait point saisi tel qu'il est, en la réalité profonde et vivante qui lui appartient, ni le spirituel ni le divin n'étant saisis, redisons-le encore, si la notion de ce qui est proprement moral manque. 11 n'y a point de compétence dans les hautes régions de la pensée sans vie morale au moins commençante, sans aspiration morale non contrariée, sans bonne volonté. Aux règles pour la direction de l'esprit le métaphysicien doit

joindre les règles pour la direction de la volonté, et la ferme résolution de vouloir et de faire toute la vérité connue doit être le premier article de sa méthode.

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