CHAPITRE V FONTENELLE ET BAYLE
Arrès avoir rencontré bien des obstacles à sa diffusion Te carTésianisme était devenu dans la seconde Si du dix-septième siècle la pMosophie reçue de la Plupart des esprits cultivés qui se me aient de pluosSer Mais en triomphant, il ne triomphait pas Sentier. Il subissait le sort de beaucoup de grand doctrines qui ne font souvent accepter d elles que ce nuiest susceptible d'assimilation et d'extension logique r résultats les plus manifestes sans les raisons p us SèstuiVont produits; ^^^-^^^^'l^^;^^, pnrouvées sans la puissance de reflexion supérieure „^i en a souverné et par suite sait parfois en retenir ^ Zvcment ks idées les plus ployables à toutes les^îSons sans la force inventive qui les enrichat de se'nï nouveaux au lieu de les laisser se deve oppe par des combinaisons purement formelle -C es ains Sue le cartésianisme, à mesure que son influence s eten dart voyait invoquer et mettre en œuvre la règle Srèrfaquelle riL ne peut se jug^ Phi^^^^^^^
Ltrotetn ^ar crinEpl^ble de poser et de résoudre pour rendre raison de cette règle et en terTner l'usage paraissaient ^oin.ni^l^^jtu pareillement le cartésianisme ,-^°y«>t.,'r:'Tédifi2 confiance dans la physique tel e qu d l^J^t d^^^^^ M nour elle-même et à rencontre de 1 aristoteiisme . Il n ne voyait pas se partager au même degré le
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souci d'atteindre les hautes conditions spirituelles qui établissent le droit de l'esprit à comprendre géométriquement la nature et à se distinguer essentiellement d'elle. En somme le succès de plus en plus considérable du cartésianisme à ce moment se marque surtout par un éveil puissant de la curiosité scientifique qui dans Descartes s'attache de préférence à la méthode et à la physique, et tend à délaisser la métaphysique.
Ce cartésianisme positiviste ou semi-positiviste pouvait aussi se tourner plus ou moins contre le christianisme, et user de procédés rationnels d'investigation et de critique pour atteindre plus ou moins directement ces vérités de la foi que Descartes avait mises à part. Il a donc contribué à préparer la philosophie du dix-huitième siècle et les thèses de l'Encyclopédie. Celui qui le représente éminemment, c'est Fontenelle. •
Fontenelle voulut d'abord être un bel esprit, et il ne cessa point de l'être. C'est entre des Lettres Galantes et des Pastorales qu'il écrivit les Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), et dans sa façon de toucher aux questions scientifiques et philosophiques il ne s'abstient pas, tant s'en faut, de préciosité. Au fond il poursuivait par là le même genre de succès, avec une matière seulement tout autre, et il ne pouvait guère se dispenser d'user un peu des mêmes moyens. « Je ne demande aux dames, pour tout ce système de philosophie, que la même application qu'il faut donner à la princesse de Clèves, si on veut en suivre bien l'intrigue et en connaître toute la beauté. » (Entretiens sur la pluralité des mondes : Préface, Œuvres complètes de Fontenelle, 1818, t. II, p. 4.) La science était devenue une mode : la faire entendre de ceux qui l'acceptaient principalement à ce titre, telles furent sans doute ses premières intentions qui heureusement pour lui furent servies par une intelli-
gence sensiblement supérieure à ce désir et qui le conduisirent à ce rôle de grand interprète des idées scientifiques du temps, non pas seulement pour les rueîies, les salons et les marquises, mais même pour les esprits cultivés et réfléchis qui sans connaissances spéciales étaient capables de suivre les grandes lignes d'une démonstration ou d'une découverte de savant : « Entrez dans son magasin, il y a à choisir », dit La Bruyère dans le cruel portrait qu'il a trace de lui sous le nom de Cydias. Ce fut le mérite de Fontenelle de finir par faire un choix et de le faire selon son aptitude véritable. Il garda de ses prétentions littéraires 1 art de piquer la curiosité, de communiquer le sentiment de la simplicité des explications comparée a la dilhculté des problèmes, d'imprimer aux idées une marche légère, alerte, imprévue, de glisser adroitement les sous-entendus qui laissent le soin de deviner ou de conclure : le tout avec une fantaisie souriante et aussi une ironie discrète qui rappelle constamment, même au cours des affirmations les plus justement posées en apparence, la nécessité d'avoir dû se défier et de ne
devoir jamais être dupe. , , • -.a .r.^^
Mais toute cette subtilité et cette mgeniosite sont souvent des façons de rendre sensibles des procèdes plus intellectuels : Fontenelle aime à traiter les idées ïar l'analyse,à aller jusqu'au bout des prmcipes qu elles ^ supposent et des conséquences qu'elles enfantent . cela sans doute en imitant les géomètres, mais en us^t aussi beaucoup de ces rapprochements f^^^^l qui étendent, quoique superficiellement, le ch^p d'application des idées reçues Cette annexion de ^ science à la littérature que Fontenelle a opérée et, S'une bonne part des écrivains du dix-huitième siede i 2nt confirmée, a l'incontestable avantage de rappeler les droits qu'ont les esprits non initiés à la science a^e rendre compte du mouvement de la science, comme aussi de leur rappeler le devoir de ne pas vivre seulemeni de formes a^éables. Mais il peut aussi en résulter
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des inconvénients ; et ce sont les interprètes littéraires de la science qui parfois lui font dire ce qu'elle ne dit réellement pas.
Fontenelle a fait son éducation scientifique par le cartésianisme : et il a dit ce qu'il croyait avoir surtout appris chez Descartes et ce qu'il en avait retenu : a Avant Descartes, on raisonnait plus commodément ; les siècles passés sont bien heureux de n'avoir pas eu cet homme-là. C'est lui, à ce qu'il me semble, qui a amené cette nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse ou incertaine, selon les propres règles qu'il nous a apprises. » {Digression sur les anciens et les modernes^ t. II, p. 358.) Il faut ajouter qu'avec sa méthode de raisonner Fontenelle a gardé l'idée que « tout le jeu de la nature consiste dans les figures et dans les mouvements des corps ». (Digression sur les anciens et les modernes, p. 356.) Son adhésion à la physique cartésienne se maintient d'un bout à l'autre de sa vie, malgré même l'avènement de la physique newtonienne ; à l'âge de quatrevingt-quinze ans, il écrivait, pour défendre Descartes, la Théorie des tourbillons avec des réflexions sur Vattraction, 1752.
Les Entretiens sur la pluralité des mondes sont une façon de faire connaître la physique de Descartes en l'appliquant à un sujet qui devait exciter la curiosité de l'imagination autant que de l'esprit. Sans doute il commettait une certaine infidélité à Descartes en reportant sur la possibilité de mondes semblables au nôtre la réflexion impatiente de dépasser les horizons de notre monde sensible, en détournant vers des objets encore physiques, mais immenses et lointains, des besoins au fond métaphysiques. Dans une lettre à Chanut du 6 juin 1647 Descartes écrivait : « Bien que je n'infère point pour cela qu'il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles ou ailleurs, je ne vois pas aussi qu'il y ait aucune raison par laquelle on puisse
prouver qu'il n'y en a point ; -^^ J^Jf J^^J^j^S Indécises les questions qu. sont ^e f t^/^*%%an- ,,e d'en nen t^V^oS^lS - -S- a^er Seî-ql^lîuelhos! de.ces qu^Uon^que^^
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de la pluralité des mondes, et bien que le . agréments » rapetisse parfois ^a manière a ^ du'suiet et des PC',^P;«^^-«^^,^^^^^^ l'écri-
*^^^' '' ^'iSaSTrSlplutS le s'exalter, finit ;r'se'là.ss:; èrai- au Luvement des mondes qu'elle retrace. , ^ g ce livre
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Quelle Pbil0«0Pb'e^C«"^ ^"^///ï.'f^n.ensité ^^ y^^. . la disproportion 1'^ 'J^fJ^'^V Fontenelle n'a cure vers et la petitesse f^ 1 homm^ ^^^ ^,^
de nous relever par 1* pensée co ^^.^^^^ ^^
nous relève par elle, c est bien peu, ^^^^
sortir ce que la raison b^ame ^détaxa ^^ ^,^^
D'abord la ^l^^^^:ZtT^^ préjugés qui ont > vers met en évidence le» m . j^^ Anciens
si longtemps empêche de le recoui
ii'
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croyaient que les corps célestes étaient immuables par le même motif qui ferait croire à des roses éphémères que le jardinier est éternel ; ils mesuraient les choses à la brièveté de leur vie et à l'étroitesse de leurs observations. Le système de Copernic nous a / remis à notre place et nous a appris à ne plus juger " des mondes par le point de vue où nous sommes placés « Notre folie est de croire que toute la nature, sons exception, est destinée à nos usages; et quand on demande à nos philosophes à quoi sert ce nombre prodigieux d'étoiles fixes, dont une partie suffirait pour faire ce qu'elles font toutes, ils vous répondent froidement qu'elles servent à leur réjouir la vue Je sais bon gré à Copernic d'avoir rabattu la vanitédes hommes, qui s'étaient mis à la plus belle place de 1 univers; et j'ai du plaisir à voir présentement la terre dans la foule des planètes. » {Premier soir, p 12 p. 15.) A cette façon de dénoncer les illusions anthropocentriques se mêle l'idée toujours présente, insinuée quand elle n'est pas directement énoncée, de la relativité de notre science. En particulier, la penséê~mr'il y a des habitants dans les autres planètes, et que ces habitants sont autrement constitués que nous est bien faite pour nous détourner d'attribuer une importance exagérée à notre vérité humaine. « Nos sciences ont de certaines bornes que l'esprit humain n'a jamais pu passer. Il y a un point où elles nous manquent tout a coup ; le reste est pour d'autres mondes, où quelque chose de ce que nous savons est inconnu. » (Troisième soir, p. 44.) Fontenelle use d'une conjecture qu'exploitera abondamment la philosophie du dix-huitième siècle : « On dit qu'il pourrait bien nous manquer un ^ixieme sens naturel, qui nous apprendrait beaucoup de choses que nous ignorons. » (Troisième soir, p 44 ) De la possibilité de ce sixième sens, Fontenelle est porte a mduire que la science due à nos cinq sens n'est qu un mode de connaissance parmi d'autres ; et c'est cela qui certes chez le cartésien Fontenelle n'est plus
cartésien ; toute la Métaphysique de ^escartes eta.t précisément destinée à nous ^«^^^^%^^f ™^,,^^^^ Principes de notre science. Au reste, Fontenelle prend un singulier plaisir à faire mouvoir son esprit parmi ces vrlisemblances que Descartes tenait pour n^ auprès de la certitude qui seule compte, ^l'^f^^^ penser que le bon sens est la chose du monde la moins S p^tagée, et il est imbu de cette notion ar.^^^^^^^^ tique de la science qui la réserve a une élite. Parlant de ses idées sur les mondes : « Contentons-nous d être une petite troupe choisie qui les croyons et ne d^^^^^^ guons pas nos mystères dans le Pf P^^' ;^J ^^f^^ n 72) Il ne se soucie d'être vulgarisateur que pour L aîiiocratie; et il dirait, avec le sentimei^t d- Renan : si j'avais la main pleine de ventes, je me gar
' t: S:^S::'la pluraUU ^s monies pc^vaiar. contribuer à affaiblir Fautorité des ^roya^^^^^^^^^^ gieuses positives, et c'est sans doute un resi^Hatqm n'eût pas outre mesure contrarie Foiit^^^^^^^^^^ iU ne laissaient pas trop transparaître ce dessein. vZ^^rÂes (A le manifeste dav^ntag^ avec du reste tous les dehors qui ^^^nviennent a la fo^ Tl a circonspection et à la subtilité d'esprit de Fonte- Lue uHrud t^ venait de traiter dans un
S -cïtte question : est-il vrai, com- l'ont s^^^^^^ les premiers Chrétiens, que les oracles de 1 antiquité tiS reUs par des démons et q- ce^^^^^^^^^^ immédiatement cessé après la venue ^u ™ ^^ vra^e répondait négativement. Apres avou- songe a le vrage repuuuaii; * & roiièfro l'ordonne mieux,
traduire, Fontenelle le refait 1 a»ege, 1 oraonne
vrÏÏ qu^il faut savoir distinguer des préjuges qui s y
"S^^jiZ^^ renforcé lej^le des d^^ sous l'influence d'idées platoniciennes qui n avaient
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aucun fondement ; ils ont cru aux oracles sous Tinlluence des traditions anciennes qu'ils n'ont point vérifiées; quand on essaie de remonter jusqu'aux témoignages primitifs qui assuraient de l'existence et de la vérité des oracles, ces témoignages se dérobent. « Assurons-nous bien du fait, dit Fontenelle, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point. » (Chap. iv, t. II, p. 98.) L'homme a un amour du merveilleux qui le rend naturellement crédule, et il a un respect de la tradition qui confirme sa crédulité ; cette crédulité encourage à son tour la fourberie qui a intérêt à l'exploiter. Ainsi se démasquent les oracles anciens ; ils auraient pris fin sans la venue du Christ, confondus par le progrès de la raison, et la venue du Christ ne les a pas fait immédiatement disparaître, pas plus qu'elle n'a supprimé certaines survivances du paganisme dans la Religion nouvelle. Fontenelle énonce et applique des règles de rationalisme critique qui certainement dans sa pensée dépassaient la question des oracles pour devoir s'appliquer à la question dos miracles et du surnaturel Chrétien : son procédé, qui trouvera au dix-huitième siècle tant d'imitateurs, consiste à faire intervenir entre le paganisme et le Christianisme des analogies qui inviteront tout naturellement à accabler le second sous les arguments qui ont ruiné le premier ; et toute l'aptitude qu'a son esprit à l'ironie et à l'allusion voilée lui rend encore plus aisé l'usage de cette méthode oblique.
A VHistoire des oracles se lie assez naturellement son opuscule sur l'origine des fables. « Étudions l'esprit humain dans une de ses plus étranges productions ; c'est là bien souvent qu'il se donne le mieux à connaître. » (T. II, p. 388.) Or comment naissent les fables? Il faut nous représenter dans l'humanité pri-
Tvp lin état d'ignorance et de barbarie dont nous mitive un état ai gn rhomme est plus
^"ni;Vera mot dLp^^^^^^^ il voit plus de pro- !f'''r'est-ire qu'il est plus sujet à voir des choses ^'^ l .ont pas Le merveilleux qu'il imagine, il le qui ne sont P^^;^^ . , • ^^ec la même ignorance transmet a ses semblables q^^^^^ l'acceptent, mais
encore 1 ^^^^^^^ iwi^^.^. de vérité qui pouvait s'y à en laisser tomber 1 olcme^^^^^^^^^ ^^^^^^
mêler à ^' ^'fj''': .^ZnlZT^^^^
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conclut Fontenelle, que 1 1" f^'^^ Jf^ ^^u'il sait à
FONTENELLE ET BAYLE
conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. Tous les hommes se ressemblent si fort, qu'il n'y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire trembler. » (T. II, p. 398.) Par ces nettes et persistantes indications, Fontenelle se trouve avoir déjà constitué, de l'avis de M. André Lang (Mythes, cultes et religions, traduction française de Marillier, p. 617), l'essentiel de la théorie anthropologique des mythes.
Pour s'affermir dans la position qu'il prend sur ces divers sujets, il a un argument dont il use sans cesse : c'est que l'homme est dupe de la tradition, du respect aveugle de l'antiquité. S'il y a là une illusion, on peut dire que Fontenelle s'en est tôt et complètement dégagé. Dès qu'il prend parti dans la querelle des anciens et des modernes, on peut deviner sans le savoir de quel côté il sera. Il intervient pour donner aux partisans des modernes l'appui de raisons scientifiques. Il invoque pour les justifier non pas précisément l'idée de la fixité des lois de la nature qui en la matière ne prouverait rien, mais l'idée d'une certaine puissance constante qu'a la nature de produire des effets de même valeur. « La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne /et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle (. forme les hommes, les animaux, les plantes ; et certainement elle n'a point formé Platon, ni Démosthène, ni Homère, d'une argile plus fine, ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d'aujourd'hui. » (Digression sur les anciens et les modernes, t. II, p. 353.) Peut-être la nature veut-elle que certains climats soient plus favorables à certaines productions ; mais ce qui est vrai des fruits de la terre l'est beaucoup moins de ces fruits particuliers que sont les intelligences. Les intelligences se forment les unes sur les autres et sont capables d'acquérir par la lecture et la culture ce qu'elles n'ont pas naturellement. Il est curieux d'observer que Fontenelle, après avoir paru admettre que la nature produit les esprits avec une
fécondité toujours pareille, considère que ces esprits (. sont surtout aptes à s'éduquer, à se façonner : en ; d'autres termes il semble accorder plus a 1 éducation au'à la nature dans l'établissement des esprits;^ ^ quoi il annonce une thèse que le dix-huitième siècle ï développera amplement. Et par là aussi il aboutit à une autre façon de justifier les partisans des modernes : les anciens ont pu avoir la gloire d'inventer en beaucoup de choses presque sans mérite parce quils avaient tout ou presque tout à trouver, et leurs mventions se sont faites parmi beaucoup de tâtonnements et d'erreurs; les hommes d'aujourd'hm ont souvent plus de mérite à perfectionner certames mventions qu'ils n'en auraient eu à les faire ; mais aussi ils profitent de ce qu'ont amassé leurs prédécesseurs Tous les hommes, ainsi que l'avait déjà noté Pascal, sont comme un seul hom.me qui aurait .^écu depuis le commencement du monde jusqu'à aujourd hm, et il faut seulement ajouter que cet homme n aura pas de vieillesse. Fontenelle considérait peut-être que dans les lettres le progrès n'est pas si évident et si régulier que dans les sciences, quoique là encore il soit porte a affirmer ; mais il ne cesse de redire que toute explication raisonnable du développement de humanité doit tourner à l'avantage des modernes ; les niodernes ne peuvent que raisonner avec plus de rigueinr et avo^ plus de lumière ; ces avantages-là, pour Fontenelle, défient toute concurrence. ^^^^a«
Fontenelle est donc tout plem de l'idée de progrès, au point de lui faire signifier l'abjuration et même au besoin la dérision du passé. Il semble sans doute participer par là de l'esprit qui avait pousse Descartes, Malebranche et même Pascal à repousser 1 autorité pour ne tenir compte en matière de science que de a raison et de l'expérience ; mais, outre qu'il desavoue volontiers cette règle de l'autorité pour des sujets q^e Descartes, Malebranche et Pascal laissaient au contr Jre de ^arti pris soumis à l'autorité, il marque d'une
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note propre cette indépendance à l'égard des traditions ; il y met, autant que la résolution de voir clair par lui-même, la satisfaction de n'être point en retard, et même si possible d'être en avance sur son temps, pour le moins de marcher avec son siècle. Et l'on sait à quel point se sentir dans le mouvement est devenu pour beaucoup d'esprits une marque suffisante de
vérité.
Les Éloges de savants que Fontenelle prononça en qualité de Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences furent pour lui de nombreuses occasions d'assouplir sa conception de* la science ; s'il resta fidèle jusqu'au bout à la physique cartésienne, il sut cependant reconnaître le génie, pénétrer et même dans une large mesure accepter les desseins scientifiques de Newton : dans le parallèle qu'il fai^ait entre Descartes et Newton, il disait : « Les principes évidents de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu'ils sont; les phénomènes ne conduisent gas toujours l'autre à des principes assez évidents. » (Éloge de Newton^ t. I®', p. 394.) 11 conçoit de plus en plus la nécessité de faire sa place à l'expérience ; mais il réclame des explications qu'elles aient la clarté et la rigueur des explications géométriques, même quand elles portent sur d'autres objets. Dans sa Préface sur V utilité des mathématiques et de la physique^ et sur les travaux de l'Académie des sciences, il dit : « L'esprit géométrique n'est pas si attaché à la géométrie qu'il n'en puisse être tiré et transporté à d'autres connaissances. Un ouvrage de morale, de politique, de critique, peut-être même d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses d'ailleurs égales, s'il est fait de main de géomètre. » (T. I«,
Cependant dans cette même préface il marque avec force ce qu'il faut entendre par la science, et il entend par la science les sciences mathématiques, physiques et naturelles ; s'il admet que la géométrie peut pénétrer dans toutes, il ne règle pas d'avance la part
au'elle doit avoir en chacune d'elles ; il croit a la nécessité de se contenter de vérités et de sciences séparées, Jusqu'à ce qu'elles se rejoignent d'elles-mêmes plus tard iar une démarche immanente à leurs propres progrès^ dans l'ordre des connaissances positives, non par essentielle unité soit de l'objet à connaît- so^ du s^^^^^ connaissant. C'est là une conception de 1 un te du sa X qui, provenant de la coordination des sciences par- Silreà, est tout autre que celle que Descartes avait conùe comme résultant de l'unité de l'intelligence.
Cette-défiance des systèmes, qui se retrouvera chez Condi lac, l'a détourné de l'examen direct des questïons purment philosophiques : il dit bien à occasion que la connaissance de la nature nous conduit a connaître un créateur d'une intelligence mfmie et que Ha vérLble physique s'élève i^squ à devenir ^^ espèce de théologie. . [Préface sur Vutûite des Ma^hemaUqaes, p. 36.) Mais il n'insiste guère sur ce sujet^ Dans un fragment de la Connaissance de Vesprit humain, Z Elare d'ailleurs ne pas vouloir entreprendre sur a nature de l'esprit une spéculation metaphysLe il adhère sans hésitation aux théories empinstes sur ro g'ne des idées, au point de dire que l'ancienne philosophie, celle qui soutenait que tout passe par fe sens av^nt de venir dans l'intelligence, n'avait pas ort (t n p 411) : en réalité cette ancienne philosophie éU t devenue^^^^ philosopbie nouvelle. Et si Fontenelle, ^ fout en lonservan't une certaine ^orme d'esprit cart^^^^^^^ cencède que tout vient des sens, ce n'est P^^ a Aristote qu'il l'accorde, mais à l'empirisme triomphant.
De Fontenelle on peut rapprocher P. Bayle, et pour les preiSres idées Jui ont eu prise sur leurs esprits Ïp'ouXction intdlect^^^ qu'ils ont exe^ce^, -^^^ non point pour les moyens par lesquels ils 1 ont exer Sir^'un et l'autre ont été élevés dans le cartesia-
" (1) Bayle ne parle jamais de Fontenelle qu'avec de grands éloges. (Voir Delvolvé, p. 104).
FONTENELLE ET BAYLE
nisme, mais sans se laisser accaparer tout entiers ni par tout le système, ni toujours ; l'un et l'autre ont goûté de Descartes le droit de raisonner librement et de ne s'en rapporter qu'à leurs idées claires ; l'un et l'autre ont estimé très haut la physique de Descartes ; mais déjà ici se marque une différence. Fontenelle adhère en somme dogmatiquement à cette physique ; Bayle la préfère à toute autre, mais sans aller plus loin, et cela dès les débuts : « Je regarde le cartésia- ^nisme simplement comme une hypothèse ingénieuse (qui peut servir à expliquer certains effets naturels; imais du reste j'en suis si peu entêté que je ne risquerais pas la moindre chose pour soutenir que la nature se règle et se gouverne selon ces principes-là. » (Lettre à son frère, 29 mai 1681.) D'ailleurs Bayle est peu instruit et, semble-t-il même, peu curieux des questions proprement scientifiques, de celles. dont l'examen exigerait des connaissances spéciales; en retour il s'in- /^téresse passionnément aux opinions, aux idées, aux
I théories; il les accueille d'où qu'elles lui viennent, prend plaisir à les exposer, à les tourner et à les /retourner, à les soumettre à la critique; il est loin
^ d'avoir pour les doctrines du passé la négligence dédaigneuse des cartésiens ; il s'attache aux maîtres de la philosophie ancienne, les fait comparaître devant lui avec complaisance. Savoir ce que d'autres ont pensé le préoccupe plus que savoir ce qu'il pense ; ainsi chez lui une disposition cartésienne d'esprit aboutit par une singulière conséquence ou inconséquence au goût et à l'usage immodérés de l'érudition. Cette érudition lui sert à montrer l'inanité de toutes les prétentions à accorder rationnellement les multiples objets des affirmations humaines. On le qualifie de sceptique ; il l'est si l'on veut par les réserves critiques et même négatives qu'il oppose à toute doctrine complète et arrêtée ; il l'est par l'extension très grande, quoique non illimitée, du doute méthodique à certains problèmes ; il ne l'est pas au sens où il douterait réellement
de tout. Son doute, c'est le sentiment de la faiblesse rationnelle des doctrines, soit qu'elles veuillent rationnellement expliquer ce qui est rationnellement inexplicable, soit qu'elles veuillent enchaîner par des liens rationnels des éléments de vérité qui peuvent être réellement compatibles sans l'être rationnellement. Pour la formation de ce genre d'esprit, il est une circonstance qui, je crois, est importante à relever. Il est d'origine calviniste, et il appartient à une famille de pasteurs ; vers l'âge de vingt-deux ans, il se convertit au catholicisme dans un collège des jésuites de Toulouse; dix mois plus tard, sous la double influence de ses réflexions et de sa famille, il retourne à sa confession première. Ce n'était point là pure mstabilité mentale ;il ne pouvait vivre quelque temps avec certaines traditions sans en sentir avant tout 1 msutlisancc intellectuelle. Mais de plus, s'il reste protestant, il avait comme réservé en lui un sentiment profond de ce qus dans les œuvres de la nature comme dans celles de la grâce, ne se laisse jamais réduire à des raisons claires. Quoi qu'il en soit, s'il prépare le dix\ huitième siècle à qui il a fourni, surtout par la partie \ négative de son œuvre, tant d'arguments et de documents, il reste d'ailleurs en dehors de cette foi au progrès qui était celle de Fontenelle et qui sera celle du dix-huitième siècle; le mouvement de 1 humanité est pour lui un jeu de bascule et non une marche régulière en avant, et la raison jusqu'à présent s'est trop montrée impuissante pour préjuger qu'à une certaine heure
elle gouvernera. , c j
Professeur à l'Académie protestante de Sedan, puis, une fois celle-ci fermée (1681), professeur libre de Philosophie à Rotterdam, Bayle fut avant tout un publiciste dont la vocation spéciale se manifesta d'abord par la publication de son journal Noui>eUes de la République des lettres, puis par celle de son Dic^ tionnaire historique et critique; il dépense la des ressources prodigieuses d'érudition et de dialectique. U
il se révèle également par des ouvrages presque tous suscités par une occasion, mais développant des thèses dort la portée dépassait singulièrement le sujet qui en avait été le point de départ.
Tel fut déjà le premier livre par lequel il se fit connaître comme écrivain : Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l'occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 : critique en apparence inoffensive de la superstition populaire qui voyait dans certains phénomènes astronomiques rares la propriété de produire ou de présager des malheurs. Bayle ne se •contente pas de montrer les raisons physiques positives qui s'opposent à ce pouvoir malfaisant d'une comète; il analyse les causes qui font naître et qui entretiennent la croyance à ce pouvoir ; légendes des poètes, récits d'historiens plus empressés à flatter le goût du merveilleux qu'à critiquer les faits qu'ils rapportent, autorité de la tradition. En tout cas, les .comètes ne pourraient être causes ou signes de mal ' que si elles avaient été miraculeusement formées par Dieu à cet effet : et alors la singulière conséquence 1 Les comètes ayant été autant observées dans l'antiquité païenne. Dieu aurait e courage Tidôlatric pour empêcher l'athéisme ! Mais l'idolâtrie vaut-elle mieux? Ainsi Bayle touche à la question du miracle ; d'ailleurs il ne la résout pas négativement ; seulement il ne faut pas multiplier les miracles sans nécessité ; pour qu'un miracle soit admis, il faut qu'il soit un fait avéré, inexplicable par des causes naturelles ; et de plus tout miracle doit être suspect, ou même rejeté, qui ne sert pas à rendre les hommes meilleurs ou à les conduire à la vraie foi. Cette critique, comme on voit, reste mesurée dans la forme, mais elle énonce des motifs de douter dont le développement peut conduire sans trop de difficulté jusqu'à la négation du miracle même. Enfin, ayant supposé que l'athéisme paraît valoir . mieux que l'idolâtrie, il pose une nouvelle questiou / non moins grave ; y a-t-il un rapport nécessaire entre
f ONTENELLE ET BAYLE
la moralité et les croyances religieuses? Or ce que R«vlP s'applique à établir, c'est que, si d'une part KhrétS sTnt loin souvent de se conduire en gens, vertueux l'athée ne conduit pas fatalement a a : S'on des mœurs. Il y a une t-s grande differ^^^^^ Pntre ce que l'homme croit et ce quil ait ce ne sont
fallait pour défendre a lona i luec ^ r;«r1if-
1 ïïtnlprance signifiait alors consentir àlindit-
souci dogmatique de la vente V^^'J ^^ g^^is
"'^^alt^DlsTaTSeVnérrSW.s.^^ condition. Dans »?^^"^^'J ^ ^ ^^^^ ressortir que, si
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FONïENELLE ET BAYLE
Certes l'Évangile renferme bien le mot : Contrains-les d'entrer, Compelle inlrare. Mais il y a un principe d'interprétation des textes évangéliques qui doit, selon Bayle, l'emporter sur tout autre : c'est que tout sens littéral qui contient l'obligation de faire des actions mauvaises est faux, et c'est qu'il n'y a pas de dogme qui tienne contre ce que la lumière naturelle nous révèle, principalement à l'égard de la morale. Or, le précepte Compelle intrare pris à la lettre non seulement engendrerait des dissensions sans fin et une réciprocité interminable de persécutions, mais encore il tendrait à violer tout ce qui est humain et juste. C'est la conscience qui pour chacun est juge de ce qu'il doit accepter comme vérité, et nulle puissance extérieure ne peut se substituer ou s'imposer à elle ; Bayle proclame le droit de la conscience errante dans une formule particulièrement expressive : « Tout ce que la conscience bien éclairée nous permet de faire pour l'avancement de la vérité, la conscience erronée nous le permet pour ce que nous croyons être la vérité. » — Voilà ce que soutint Bayle, plusieurs années avant l'apparition des Lettres de Locke sur la tolérance. — On sait quelle résistance ces thèses de Bayle rencontrèrent de la part de Jurieu.
D'une façon générale, Bayle est opposé à tout ce qui concilierait objectivement la raisônnavec elle-même, ou avec les faits, ou avec la foi. Sa curiosité des doctrines anciennes ressuscite avec complaisance les arguments de l'École d'Élée qui opposent si bien l'exigence rationnelle de l'unité absolue et la constatation empirique des apparences multiples et changeantes, ou encore les données du pyrrhonisme qui nous laisse suivre les phénomènes, et qui est un auxiliaire de la foi quand la foi ne s'appuie pas à un dogmatisme philosophique. — Est-ce pour avoir essayé de comprendre dans une unité rationnelle absolue les manifestations diverses de l'univers que Spinoza a choqué Bayle jusqu'à le rendre injuste, non seulement pour
sa doctrine, mais pour sa personne? Cest fort possible.Mais il s'attaque également aux idées religieuses\^ en tant qu'elles prennent la forme dogmatique : créa- ; tion, providence - En particulier, lorsque la raison s'applique à la conception chrétienne du Dieu-providence, elle aboutit, selon lui, à d'inextricables contradictions. Le problème du mal sert à Bayle a rassembler contre l'idée de la Providence toutes les objections anciennes et modernes ; il établit par l'histoire qu elle est une selle à tous chevaux, une idée commode dont toutes les sectes se servent pour attribuer chacune à D?eu des desseins contraires; il établit par la philo- Sophie qu'à l'objection insoluble du mal physique et du mal moral, l'hypothèse des Manichéens, qm admettent un double principe du monde, un pnneipe du mal et un principe du bien, sans être exempte de difficultés, est la plus plausible ; c^est pour -pondre à • Bavle que Leibniz écrivit sa Theodicee -- Ainsi est mil en relief l'antagonisme de l'esprit de Bayle et de "de Leibniz; s'ils manifestent l'un et l'autre une curiosité vraiment universelle, ils n'en représentent pas moins des tendances inconciliables ; le premier s'ofîrant à nous commel^type de l'esprit critH^ le second apparaissant comme le modèle du geme créaLTqui^sent le besoin d'être l'architecte d'une
construction positive. .^u™.
Néanmoins, il ne serait pas impossible de relever dans les écrits de Bayle quelques éléments positits Toile apparaîtrait par exemple sa conception des itomes animés, qui semble le rapprocher de la MomdofogTerMais elle le rapproche davantage en reahte, du Naturalisme du dix-huitième siède et d'une espèce d'hyïozofome. Au fond Bayle n'est détourne du meca-^ nisme cartésien que par ce que celui-ci a de trop inteH iaible Et si l'on peut trouver chez lui les lignes d une Same méthode'rationnelle elles ne -nt PaB trfermes, ni très rigoureusement tracées. Il faut laisser ëyle à son rôlef qui a été d'user du raisonnement
contre la raison, et d'avoir fait du rationalisme une méthode de critique formaliste soutenue par Férudition. En fait, il préside à la dissolution de l'esprit cartésien, dont nous allons maintenant trouver la négation directe avec le dix-huitième siècle proprement dit.
Une œuvre comme celle de Bayle reste uniquement critique^ et c'est pour cela que nous ne pouvons croire qu'elle ait le dernier mot. Mais des œuvres de ce genre, si irritantes qu'elles soient provisoirement, sont utiles en ce qu'elles préparent de nouvelles façons de voir les problèmes et de nouvelles méthodes pour les résoudre.