FONTENELLE ET BAYLE
qu'elle doit avoir en chacune d'elles ; il croit à la nécessité de se contenter de vérités et de scienceb séparées, jusqu'à ce qu'elles se rejoignent d'elles-mêmes plus tard par une démarche immanente à leurs propres progrès dans l'ordre des connaissances positives, non par Tessentielle unité soit de l'objet à connaître soit du sujet connaissant. C'est là une conception de l'unité du savoir qui, provenant de la coordination des sciences particulières, est tout autre que celle que Descartes avait conçue comme résultant de l'unité de l'intelligence.
Cette défiance des systèmes, qui se retrouvera chez Condillac, l'a détourné de l'exameh direct des questions purement philosophiques : il dit bien à l'occasion que la connaissance de la nature nous conduit à connaître un créateur d'une intelligence infinie et que « la véritable physique s'élève jusqu'à devenir une espèce de théologie. >- (Préface sur Vutilité des MalhématiqueSy p. 3B.) Mais il n'insiste guère sur ce sujet. Dans un fragment de la Connaissance de Vesprit humain^ où il déclare d'ailleurs ne pas vouloir entreprendre sur la nature de l'esprit une spéculation métaphysique, il adhère sans hésitation aux théories empiristes sur l'origine des idées, au point de dire que l'ancienne philosophie, celle qui soutenait que tout passe par les sens avant de venir dans l'intelligence, n'avait pas tort (t. Il, p. 411) : en réalité cette ancienne philosophie était devenue la philosophie nouvelle. Et si Fontenelle, tout en conservant une certaine for^le d'esprit cartésien, concède que tout vient des sens, ce n'est pas à Aristote qu'il l'accorde, mais à l'empirisme triomphant.
De Fontenelle on peut rapprocher P. Bayle, et pour les premières idées qui ont eu prise sur leurs esprits, et pour l'action intellectuelle qu'ils ont exercée, mais 4on point pour les moyens par lesquels ils l'ont exercée (1). L'un et l'autre ont été élevés dans le cartésia-
(1) Bayle ne parle jamais de Fontenelle qu'avec de grands éloges. (Voir Delvolvé, p. 104),
nisme, mais sans se laisser accaparer tout entiers ni par tout le système, ni toujours ; l'un et l'autre ont goûté de Descartes le droit de raisonner librement et de ne s'en rapporter qu'à leurs idées claires ; l'un et l'autre ont estimé très haut la physique de Descartes ; mais déjà ici se marque une différence. Fontenelle adhère en somme dogmatiquement à cette physique ; Bayle la préfère à toute autre, mais sans aller plus loin, et cela dès les débuts : « Je regarde le cartésianisme simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à expliquer certains effets naturels; mais du reste j'en suis si peu entêté que je ne risquerais pas la moindre chose pour soutenir que la nature se règle et se gouverne selon ces principes-là. »> (Lettre à son frère, 29 mai 1681.) D'ailleurs Bayle est peu instruit et, semble-t-il même, peu curieux des questions proprement scientifiques, de celles dont l'examen exigerait des connaissances spéciales; en retour il s'intéresse passionnément aux opinions, aux idées, aux théories; il les accueille d'où qu'elles lui viennent, prend plaisir à les exposer, à les tourner et à les retourner, à les soumettre à la critique; il est loin d'avoir pour les doctrines du passé la négligence dédaigneuse des cartésiens ; il s'attache aux maîtres de la philosophie ancienne, les fait comparaître devant lui avec complaisance. Savoir ce que d'autres ont pensé le préoccupe plus que savoir ce qu'il pense ; ainsi chez lui une disposition cartésienne d'esprit aboutit par une singulière conséquence ou inconséquence au goût et à l'usage immodérés de l'érudition. Cette érudition lui sert à montrer l'inanité de toutes les prétentions à accorder rationnellement les multiples objets des affirmations humaines. On le qualifie de sceptique; il l'est si l'on veut par les réserves critiques et même négatives qu'il oppose à toute doctrine complète et arrêtée ; il l'est par l'extension très grande, quoique non illimitée, du doute méthodique à certains problèmes ; il ne l'est pas au sens où il douterait réellement